Lundi 8 mars

J’arrive au bahut en début d’après-midi. Tout a déjà commencé, c’est comme si les deux semaines précédentes n’avaient pas existé.

“Tu n’as pas le droit à un tour de chauffe.” rigole une prof d’EPS quand je la croise.

Retrouvailles avec les 6e Brindibou, toujours aussi gentiment bordéliques, et les 6e Akwakwak, très préoccupés à se maintenir dans leur rôle de bons élèves en devenir. Ils sont heureux comme des des sixièmes. Et dans l’escalier, j’apprends en l’espace de 8 secondes que je suis allé chez mon papi à St Malo et il y a un nouvel élève dans la classe monsieur, il s’appelle Lindel, et c’est le cousin de Walid, vous savez, en 3e Roserade, et même que sa mère, et ben elle va acheter son pain chez ma mamie et monsieur pendant les vacances, eh ben j’ai construit un bateau avec du bois et on l’a fait flotter et vous savez que j’ai décidé d’être chanteuse monsieur ?

Si je dois retirer un privilège de cette année, je crois que l’assistant social l’aura parfaitement bien résumé : “Ils sont heureux, ces élèves !”

Bien sûr que c’est à nuancer. Bien sûr qu’il y a des périodes où c’est moins le cas. Bien sûr que c’est loin de tout faire en cours.

Mais c’est immense.

Et ça me fait aussi du bien.

Dimanche 7 mars

Et le dimanche, on s’évade !

Avant la reprise, comme c’était souvent le cas l’année dernière, une recommandation musicale que T. m’a envoyée.

Samedi 6 mars

Il ne se passe pas un mois sans que, dans divers groupes de conversations entre enseignants ou sur des réseaux sociaux, n’éclatent des polémiques du style “Devons-nous accepter les élèves qui écrivent nénufar ?” “Faut-il enseigner la réforme de l’orthographe de 1990 ?” et j’en passe.

Ma réponse à ces deux questions est un oui franc et massif. Mais force est de constaté que mon avis n’est pas toujours partagé – loin de là – et que les débats sur le sujet sont souvent explosifs.

On pourrait, dans un camp comme dans l’autre, se gausser des opposants, ces boomers coincés dans leurs traditions et ces jeunes arrogants qui pensent que tordre l’orthographe les rend plus pertinents. Mais ici, chez Samovar, on ne se gausse pas ! Enfin si. On se gausse. Mais pas ce soir.

Ce qui est intéressant, depuis que j’ai l’âge d’avoir des souvenirs, c’est de constater que, plus qu’un savoir ou qu’une compétence, l’orthographe est considéré comme un blason. Une marque de noblesse. Avoir une bonne orthographe, comme avoir une belle écriture, est une marque de prestige sociale. C’est d’ailleurs un argument que j’ai souvent entendu (et relayé, oui oui) auprès des classes : “Une lettre de motivation bourrée d’erreurs, ça vous portera préjudice, dans la vie active !”
Et c’est un fait, l’orthographe est une discipline discriminante. Mais plus que cela, elle est une discipline passionnelle, pour de nombreux adultes. Il n’y a qu’à voir les débats actuels sur l’écriture inclusive. (le prochain qui me sort “oUi maIS le POInt MéDiAn” se prend mon pied aux fesses). Ce que je lis dans les réfractaires à l’application de réformes de l’orthographe est souvent la crainte d’un appauvrissement de la langue française, d’un oubli de règle que, eux, ont su maîtriser, et donc, sur le long terme, d’une perte d’une richesse culturelle.
A l’opposé, nombreux sont des “réformateurs”, à lire le français et ses règles à l’aune des problématiques d’aujourd’hui (le problème du masculin tenant lieu de genre neutre en français étant l’un des exemples les plus souvent cités), prêtant à l’orthographe “d’avant” et à ses défenseurs des pulsions rétrogrades.

J’aimerais trouver à ces problèmes (qui risquent de me revenir dans la figure à la vitesse du faucon Millenium) un argument gentiment consensuel, qui mettrait tout le monde d’accord. Je n’en n’ai pas. Si ce n’est que, depuis l’invention de l’écrit, l’orthographe a été une tentative de fixer un langage en perpétuelle évolution. Et qu’elle a la charge tout à la fois de créer un cadre cohérent, d’évoluer avec la langue, et d’en porter l’histoire. De part une malheureuse conjonction entre son étymologie, sa phonétique et son histoire, la langue française est condamnée à tourner avec un système ayant forcément des failles, dont on attend que chacun en maîtrise non seulement les règles objectives (NON, tu ne mets pas -ent à pomme au pluriel, Valère), mais également des chausse-trappes auxquels nous nous sommes attachés parce que nous l’avons appris nous-même en CP ou que nous avons galéré dessus en fac.

L’orthographe est traité comme une règle du jeu, alors que c’est un champ d’exploration. Et à cette contradiction, la solution ne sera pas donnée ce soir.

Vendredi 5 mars

Dernier “vrai” jour de vacances. Durant le week-end, comme chaque week-end, montera l’anticipation et la légère angoisse précédent chaque reprise.

Angoisse dont je n’ai toujours pas réussi à me débarrasser, angoisse toujours aussi peu rationnelle. Car en fin de compte, cette année se passe plutôt bien, et je serai heureux de retrouver les élèves. Mais malgré cela, toujours, la boule au ventre.

Je ne dirai pas que je m’en réjouis, mais elle me reconnecte avec ce prof débutant qui s’est galéré tout ce qu’il pouvait en début de carrière. Qui s’est demandé s’il n’avait pas fait une terrible erreur. Cette angoisse me rappelle que rien n’est jamais acquis, qu’on recommence en permanence.

Chose que je fais peu, je relisais hier des pages de ce journal, et ai pas mal souri (et serré les dents) devant la prétention dont je faisais preuve. On se protège comme on peut de sa pétoche…

Une nouvelle rentrée, une nouvelle angoisse. Mon privilège est que je sais désormais qu’elle disparaîtra quand je serai en classe. Et c’est une sacrée chance.

Jeudi 4 mars

Préparation de cours. Le cours de la transition, après lequel je remettrai les trois classes de sixième qui m’ont été confiées à leur professeur officiel. Je finis sur les grands classiques, La Fontaine et ses fables. Transition de mon cours sur la résistance aux puissants vers la poésie.

Bientôt ce ne seront plus mes élèves, bientôt on ne viendra plus dire que “ma classe” fait ceci ou cela.

Pour éviter de reprendre une grande tartine de nostalgie, rien de tel qu’aligner métaphores et rime embrassées. Le boulot contre quelques notes de blues qui commence à retentir.

Mercredi 3 mars

Au début du mois de février, comme de nombreux collègues, j’ai eu la joie de voir, sur ma fiche de paie, que mon salaire était augmenté de la rondelette somme de 150 euros.

Ce pactole était, comme le Ministère de l’Éducation Nationale l’a claironné sur tous les toits, la fameuse “prime informatique”.

Sauf qu’en fait non. Nous n’avons pas touché de prime.

“Mais comment ça, tu viens toi-même de nous dire que tu avais palpé 150 boules, qu’est-ce que c’est que cette histoire, hashtag rends l’argent !”

Eh bien c’est là tout le problème. Nous n’avons pas touché une prime, mais une indemnité. Et comme rien ne vaut le retour au dictionnaire, comme le répète régulièrement Chloé Delaume (va lire Chloé Delaume tout de suite), voici les deux définitions de ces termes.

  • prime : Somme d’argent payée à un employé en plus de son salaire normal, à titre d’encouragement, d’aide.
  • indemnité : Somme accordée en compensation de frais engagés, en réparation d’un préjudice.

La différence est mince (on utilise de plus en plus souvent un mot pour l’autre d’ailleurs), mais capitale. La prime a un côté exceptionnel et subjectif. L’indemnité a un côté obligatoire. Le gouvernement n’a pas fait preuve de bienveillance en nous versant 150 euros, mais a accompli ce que nombre d’entreprises accomplissent pour leurs employés : leur donner les moyens de travailler de chez eux, ce qui est d’ailleurs une obligation d’après le site de l’URSSAF (source : https://tinyurl.com/27xp3c59).

C’est donc avec tous les flonflons médiatiques habituels que nous nous sommes vus octroyer cette indemnité, qui devrait se renouveler tous les ans et nous permettre de nous “rééquiper tous les quatre ou cinq ans” (source : https://tinyurl.com/3ffsy3xt).
Histoire d’être réglo, j’ai fait le calcul 150×5 = 750 euros. Le prix moyen d’un PC portable moyen correct (la mobilité devient essentielle dans la profession) oscille entre 400 et 800 euros, une imprimante de base vaut environ 100 euros et les cartouches environ 40 euros. En étant hyper économes, en n’utilisant que des logiciels libres et en volant des ramettes de papier en salle des profs, je peux éventuellement supposer que ça puisse suffire sur le papier. Par contre, interdiction que le bousin tombe en panne hein !

Toutefois, même en admettant que la somme soit suffisante, cette indemnité soulève un problème étonnant : pourquoi diable notre cher ministère n’a-t-il pas passé des appels d’offre pour acheter à prix de gros des notebooks, ce qui lui aurait permis d’économiser un sacré paquet de thunes ? Au lieu de cela, on laisse les personnels se démerder (d’ailleurs, je me demande si les AED, AESH et autres personnels bossant chez eux ont également été concernés) et on nous présent une mesure tardive et moyennement bien pensée comme un geste d’une générosité folle et une revalorisation des métiers de l’Éducation.

Il faut cesser de tordre les mots et les concepts. Cette indemnité est une bonne nouvelle et son montant n’est pas insultant. Rien de plus. Et certes, dans le contexte actuel, une augmentation, même ponctuelle, du salaire peut sembler réjouissante. Mais ne bradons pas notre sens critique pour autant.

Mardi 2 mars

Les premiers résultats des mutations tombent pour les enseignants qui les ont demandées. Un an, plus ou moins, que j’ai appris que je quitterais la région parisienne pour de plus vertes contrées. Juste avant que le grand bouleversement.

Je pensais véritablement changer en profondeur, en arrivant en Bretagne. Non pas que je m’attendais à un Eden, rempli d’angelots assoiffés de connaissances et couverts d’amour par des familles au taquet. Mais je croyais que le lieu et le rythme de vie me verrait devenir totalement autre.

Peut-être est-ce l’âge, peut-être est-ce, simplement, que rien n’est jamais aussi simple. Mais un an après la grande annonce, j’observe ma persona de prof, et je constate que le masque est toujours le même. Quelques couleurs ont changé, guère plus.

Ce masque, on le porte tous en soi.

Lundi 1er mars

J’ignore si je vais parler d’un problème commun à beaucoup de gens travaillant dans l’enseignement ou me contenter de déblatérer sur une attitude qui ne concerne que moi (d’un autre côté, ce ne serait pas la première fois sur ce blog).

Toujours est-il que je prends toujours très mal les remarques sur ma façon de bosser.

Enfin disons que je me mets systématiquement sur la défensive. Que si on me demande pourquoi j’enseigne de telle façon, ou que j’aborde telle œuvre, j’ai toujours ce premier mouvement qui sera de me justifier. Peu importe si la question est bienveillante, posée par un collègue, ou qu’elle sort d’un compte twitter peu amène (“dE ToUte fAçonS leS proFS ils FonT leurS CoUrs UnE FoIs eT c’esT BoN.”) Mon narcissisme m’a bien entendu amené à me pencher sur cette réaction, comme sur le moindre mouvement de mon ego.

J’en suis actuellement là dans mon cheminement de pensée :

– La première raison est la solitude du boulot. Même si je partage régulièrement mes cours, que je discute pédagogie avec des collègues proches ou lointains, et que j’accueille souvent des adultes en classe, je continue à affirmer que la position de l’enseignant est solitaire. Il est rarissime que l’on puisse débriefer à la suite d’une heure de cours, ou que les élèves puissent donner des retours construits sur nos activités (ce n’est d’ailleurs pas leur rôle). Aussi, petit à petit, la critique, qu’elle soit positive ou négative, devient quelque peu étrangère, et je me demande souvent comment la prendre.

– La seconde est, pour n’étonner personne, la sensation de fragilité dans laquelle je me sens en tant que prof. Que ce soit sur les réseaux sociaux ou à la porte du bahut (dédicace à cette maman d’élève, le jeudi d’avant la sortie “Il t’a dit quoi ton prof de français ? Mais c’est qu’un gros c******* !”), j’ai un peu de mal à avoir la sensation d’exercer un métier considéré et respecté. Et, je ne m’en cache pas, j’aime me donner l’image d’un prof à la fois cool et sérieux, qui contribue à montrer que les personnels d’éducation sont des re-sta, et que les réserves et insultes rebondissent sur la carapace de leur classe.
Mais il existe sous cette carapace un petit cœur qui bat et qui craint, quand il fait étalage de ses faiblesses ou de ses négligences, d’apporter du carburant à un feu de défiance qui n’en manque pas.

C’est probablement l’une de mes résolutions pour cette fin d’année : réussir à avoir une attitude moins crispée par rapport à mon boulot. Parce que c’est sans doute le meilleur service à rendre aux collègues comme aux observateurs en tout genre, que d’avoir assez confiance pour ouvrir les portes de nos professions, et de montrer que nous nous soutenons assez, que nous sommes assez sûrs de nous, pour nous laisser observer. Quitte à faire ensuite le tri entre les remarques aigres et les interrogations réelles. Je doute personnellement d’avoir suffisamment d’estime de moi pour y parvenir totalement, mais ça, c’est une aventure que je vivrai au long cours (et en enrichissant probablement un thérapeute) !

Dimanche 28 février

Et le dimanche, on s’évade !

Et ce soir, bienvenue à l’un des musiciens les plus déjantés de l’archipel nippon : J.A Seazer.

Samedi 27 février

Rangement de mon bureau de vacances. Quelques papiers sont restés coincés au fond du tiroir depuis le déménagement. Des notes prises sur des élèves lors d’un conseil de classe d’il y a deux ans. Des noms que j’ai oubliés, ou presque, comme après chaque année.

Ce sont des mômes que j’ai connu dans un “monde d’avant”. Sans masque ni couvre-feu. Cette année, ils seront entrés au lycée. Je me demande à quoi ça ressemble, d’entamer son lycée dans cette réalité-là.

Tellement d’existences que j’ai croisées, depuis treize ans. Cet après-midi, trois feuilles de papier à la main, je fais le vœu grotesque et impossible qu’ils aillent tous bien.