Week-end étrange, qui va déboucher sur une semaine qui le sera probablement tout autant. Ils ont toujours un drôle de goût, ces samedis d’après la pré-rentrée, durant laquelle tout un tas de mécanismes se sont enclenchés dans notre tête. Fini de rire, on se met au boulot maintenant, et on mérite ces gras congés dont on vient de sortir !
Et c’est le week-end. Je me retrouve tel le Coyotte, qui continue à courir dans le vide, hyper motivé, et se demandant que faire de ces quarante-huit heures.
Continuer à préparer les cours, arranger le diaporama qui permettra aux quatrièmes dont je suis prof principal cette année de s’y retrouver. (Promis, ils auront bientôt un titre !)
Et la semaine à venir s’annonce toute aussi morcelée. Les élèves sont accueillis petit à petit, pour permettre de recevoir les enfants comme les parents, d’organiser différentes activités leur permettant de remettre un pied dans le collège… ou de le découvrir sans trop frémir pour les sixièmes.
Du coup, chaque élève se retrouvera une demi-journée au bahut avant de reprendre véritablement les cours vendredi prochain… avant un week-end. Je me dis qu’hormis les sixièmes, peut-être les autres mômes ont-ils besoin de se replonger directement dans le bain du collège, de ne pas y entrer petit à petit, comme quand on recule devant de l’eau froide. Les classes, leurs nouveaux profs, les cours.
Mais peut-être ai-je tort, et y aller doucement a du bon.
En attendant je trépigne, je l’avoue. Et j’ai l’impression de toucher à quelque chose d’essentiel dans ce boulot : l’énergie qu’une grande partie des profs et des personnels de ce collège vient de l’impact entre notre envie d’y aller et notre crainte de nous retrouver face aux difficultés d’Ylisse.
C’est une drôle de façon de considérer son boulot… Mais ça fait des étincelles.
Assis par terre dans une salle de réunion, je suis en train de faire des saltos arrière à un lapin en peluche sous les rires d’un bout de chou de deux ans.
C’est la pré-rentrée.
Pré-rentrée qui commence comme à chaque fois, par l’arrivée en petits groupes des collègues. Les nouveaux, les anciens. Ceux qui viennent en RER, en bus et en voiture. Les groupes se reforment vite – comme pour les élèves – les nouveaux faisant connaissance, les amis se retrouvant. De mon côté, je tente désespérément de retenir les noms du trio de nouvelles collègues de SVT-physique-prof-doc et me retrouve quasi-instanément à les mélanger… Ça augure du meilleur pour les retrouvailles avec les élèves.
Une photo de groupe est organisée. Nous nous tenons dans la cours, la photographe en hauteur dans une salle de classe. Le temps que tous les adultes se regroupent, se taisent et regardent la caméra, la très patiente dame a eu le temps d’aménager la pièce dans laquelle elle attend et de la sous-louer sur Le bon coin. Faire taire et obéir un groupe de profs, c’est la galère.
Nous nous dirigeons ensuite vers la salle de réunion. C’est qu’il y a du boulot. Nous devons préparer l’arrivée des élèves, briefer les nouveaux, nous retrouver entre équipes de disciplines, parler des cours que nous avons fait et…
Mais avant tout, nous nous cognons une bonne heure et demie de rappels institutionnels divers et variés, avant que ne défile la liste des différents dispositifs d’aide dont nous disposerons cette année.
C’est l’un des trucs les plus ambigus et les plus tragique d’Ylisse.
Nous enseignons dans une zone considérée comme difficile, qui flirte avec moins de 70% de réussite au brevet (gloups). Comme la banlieue parisienne, contrairement à d’autres endroits qui en auraient autant besoin, apparaît en rouge sur les radars des différentes instances décisionnaires, nous sommes assaillis de propositions d’aide : sur l’orientation, le harcèlement, l’encadrement, la gestion des émotions, le rapport aux parents… Beaucoup hyper intéressants, mais qui défilent dans une ribambelle alors que nous n’avons besoin que d’une chose : prendre nos marques, anciens comme nouveaux.
Je vois J., la nouvelle prof-doc, blanchir au fur et à mesure que s’égrènent les heures et qu’on nous pelte des tombereaux de sigles sur la tête. La seule qui a l’air de s’amuser est le bébé qu’un collègue a dû amener avec lui, sa nourrice ne bossant pas ce jour-là, et qui court entre les chaises en nous appelant de temps en temps.
Bien entendu, nous décrochons, les plus courageux au bout de deux heures, et commençons à récupérer discrètement des infos sur les élèves que nous aurons cette année auprès des autres collègues, et regardant tous nos emplois du temps, l’air un brin dépité : le collège est désormais rempli à capacité, ce qui ne permet pas de grandes fantaisies avec les horaires et les salles de classe. Je m’aperçois entre autres avec ravissement que je vais cette année donner cours à une classe de 3ème en salle de technologie, salle qui a la forme d’un long couloir hyper haut de plafond ce qui, quand on connaît ma voix de chaton asthmatique m’inquiète quelque peu.
Je parviens à ne pas éclater d’un rire hystérique lorsque, l’après-midi venu, nous repartons pour quatre heures de réunion en préparant la suite de mes cours (ce qui me donne un air studieux et affairé) et en allant de temps en temps jouer avec le bou’tchou qui apprécie visiblement mon imitation d’un lapin survolté (et qui décrédibilise totalement l’air studieux et affairé pris plus tôt).
Nous sortons déjà claqués de cette journée. J’aime mon métier, de plus en plus, mais la part institutionnelle me semble plus lourde à supporter chaque année. J’ignore si c’est moi. Et tandis que je marche avec T. sur le chemin du retour, je me dis que j’ai vraiment hâte de commencer pour de vrai. Que la rentrée soit passée, et qu’ensemble, on construise un truc avec eux, l’essentiel : les élèves.
Si la rentrée est tonitruante, la pré-rentrée bruyante, les derniers jours de vacances murmurent de tout un tas de petits sons, toujours nouveaux, toujours familiers.
Il y a le son de l’imprimante, qui matérialise les cours que j’ai préparés ce mois d’août. Un mois passé en convalescence pour une opération bénigne, j’en ai profité pour jouer le prof sérieux (et aussi pour retourner Fire Emblem Three Houses, faut pas déconner). Je sais que les plans soigneusement préparés voleront en éclat dès que j’aurais pris le pouls de ma première classe, mais j’éprouve la joie de l’élève qui attend la première heure de cours juste pour pouvoir sortir ses affaires neuves.
Sous les fenêtres, il y a aussi le son de Paris, où à nouveau coule la foule. J’ai pu voir la ville quasi-vide. C’était autre, c’était ailleurs. Maintenant je pense à la Seine que je vais traverser tous les matins pour aller prendre le RER, et ce luxe me fait sourire.
Il y a le rire de Lady T., chez qui je suis allé l’autre soir, pour pendre sa crémaillère. Pas mal de collègues, là-bas. Et une étrange impression, celle de les voir flous. En dehors du collège, tous pleins de soleil, et sereins. On passe tellement de temps à gérer l’urgence au bahut, nous fréquenter alors que la question la plus importante est de savoir quelle salade manger (quelle question, toutes) a quelque chose de bizarre.
Il y a enfin, la musique de T., qui m’a envoyé ses nouvelles compositions. Et alors que je réfléchis aux mots que je pourrais poser dessus, je me retrouve de l’autre côté des vacances. Il va y avoir des élèves, des imprévus, des obligations, des crises, des surprises. Je me lance, comme tous les collègues, comme tous les ans, sur des flots au bout desquels, je ne serai plus le même.
Je dis au revoir à celui que j’ai été l’année scolaire dernière, cet été, et me retourne.
Comment était votre été ? Je les espère, ces deux mois passés, beaux, doux,et passés entre de bon moments et une esquive de ces splendides canicules qui ne me font pas DU TOUT grave flipper, dans le pur style : “Ça y est, c’est la fin du monde, je vais mourir sans avoir jamais cosplayé Sailor Pluton et je vais devoir annoncer le cataclysme entre un cours sur l’antiphrase et une dictée.”
Quoi qu’il en soit, la saison 5 de Prof en scène approche de plus en plus… Et dans le plus pur esprit d’une bande-annonce, je vous dévoile à quoi s’attendre :
– Une nouvelle année à Ylisse. Avec cette fois-ci un projet de mutation nettement plus sérieux que l’année dernière.
– Des quatrièmes et des troisièmes, encore une fois. Visiblement, les quatrièmes constituent dans ce bahut une sorte de traumatisme, pas mal de collègues capables d’enseigner aux hordes de Gengis Khan se retrouvant à rouler des yeux affolés lors de la répartition… J’avais trouvé l’expérience chouette (mais épuisante. Mais chouette. Mais épuisante.) l’année dernière, du coup je retente cette année !
– Le retour des 3ème Glee (pour les nouveaux venus, la section Glee est la section musicale du collège) ! Pour les plus anciens, il s’agit de la sixième puis cinquième dont j’étais prof principal il y a deux ans… Les hasards de la répartition et le fait qu’il s’agissait de l’unique classe du projet Glee dont aucune prof de français ne voulait m’a amené à la récupérer également. Quelque chose me dit qu’il va y avoir matière à billets.
– Du côté des adultes, des anciens, évidemment. Monsieur Vivi et T., toujours là. Ainsi que Lady T., Y, Leia… Et des nouveaux que j’ai hâte de rencontrer.
Ainsi dans une semaine on sera reparti. Une nouvelle rentrée, dans laquelle je plonge comme je plonge toujours : sans me poser de questions, parce que sinon je n’ose jamais.
Bienvenue à ceux qui débarquent dans ces chroniques quotidiennes de la vie d’un prof, et aux autres, vous m’avez beaucoup manqué.
Vous êtes mon supérieur et je ne sais pas à quoi je m’expose en écrivant cela. Cependant, j’ai le sentiment de ne plus avoir d’autre recours. Plusieurs fois, cette année, j’ai loué votre intelligence ; jamais pour les bonnes raisons.
Monsieur Blanquer, je ne suis pas quelqu’un de très engagé. J’estime – sans aucunement prétendre détenir la vérité – que tenter de préparer les cours les meilleurs possibles pour tous les élèves qui me sont confiés, quels que soient leur personnalité, leurs capacités et leurs parcours, est une tâche immense. Je fais grève, défile, mais comme la plupart de mes collègues : de façon “moyenne”.
Je ne peux plus assumer cette position : depuis votre prise de fonctions au ministère, je n’ai jamais été aussi empêché, moi, prof lambda, d’exercer ma profession. Ça ce sont mes états d’âme, on s’en contrecarre. Mais surtout, je n’ai jamais vu les élèves que l’on nous confie aux prises avec de telles difficultés. J’ai pu tempêter contre votre prédécesseur : mais il s’agissait avant tout de considération pédagogiques. En y repensant, ces luttes avaient quelque chose de presque luxueux, en regard de ce que nous vivons désormais.
Vous êtes l’homme des grandes annonces. Serait-ce trop vous demander qu’elles soient suivies de consignes précises ? En arrivant au Ministère, vous avez coup sur coup lancé “devoirs faits” et “la rentrée en musique”. Deux mesures dont le titre dit tout : dans votre école, on fera ses devoirs et la rentrée sera en musique. De quelle façon ? Sous quels protocoles ? Car j’invite ceux qui le souhaitent à consulter Eduscol quant à ces mesures : elles sont d’un flou à faire se tordre de rire un presbyte. Qu’on ne me parle pas de liberté laissée aux équipes : il y a une marge de la taille de mon ego entre autonomie et fumisterie.
Vous êtes aussi l’homme des réformes menées tambour battant. Celle du lycée en est la plus récente. Et votre façon de vous emparer des inquiétudes des enseignants et des parents, de les dresser contre les autres, me laisse à la fois admiratif et furieux. Vous avez en une semaine réussi à taxer les enseignants faisant de la rétention de notes de Bac de sombres irresponsables, mais aussi indiqué que, au fond, ce n’est pas si grave, cette absence de notes, qu’on mettra la moyenne aux élèves et puis c’est tout. Et en sous-texte, cette idée qu’au fond, le Bac n’est pas si important et que votre réforme est finalement une bonne idée. Vous prônez l’écoute mais à la moindre opposition, recourez à cette stratégie : taxer les opposants de sabotage envers les élèves, vous poser en chevalier blanc. Et faire avancer impitoyablement le train de vos réformes. Vous croyez-nous dupes ?
Mais regardons-la un peu, la réalité de votre école, Monsieur Blanquer, froidement et trivialement. Que vois-je, de mon petit banc de prof de collège ?
Je vois un nombre d’élèves se retrouvant sans nulle part où aller après la troisième qui explose : j’exerce dans un milieu ou nombre d’enfants se destine à la voie professionnelle, parent encore plus pauvre que les autres de votre politique. Nombre de filières sont extrêmement bouchées, désormais. Et les lycées généraux se surchargent d’élèves qui n’ont pu aller nulle part ailleurs malgré leurs projets. Cette tendance déjà existante devient exponentielle.
Corollaire : une angoisse de plus en plus forte de l’avenir. Les élèves les plus défavorisés doivent savoir, de plus en plus tôt, ce qu’ils veulent faire. S’ils souhaitent aller en lycée général, auquel cas ils devront fournir des efforts, souvent bien plus que des enfants plus favorisés, où s’ils souhaitent construire un projet professionnel. À quatorze, quinze ans. Moi à quinze ans, je lisais le Seigneur des Anneaux et je jouais à Dungeon Master. Je voulais vaguement travailler dans les livres. Alors à part augmenter les effectifs des classes de seconde, que faites-vous à ce niveau ? Rien du tout.
Je vois des tests évaluant votre dispositif qui consiste à dédoubler les classes de primaire. Après deux ans ! En quoi voulez-vous que ce genre de résultats aient la moindre pertinence, le moindre intérêt ?
Je vois un ministre qui annonce des reports d’examen lors de conférences de presse, et qui ne prend pas la peine de faire envoyer des courriers officiels aux chefs d’établissements ou aux enseignants. Était-ce votre idée de l’humour, que d’imaginer des parents affolés appeler des principaux qui, n’étant pas sur Twitter en plein après-midi, n’étaient pas au courant de ce fameux report ?
Je vois des effets de manches, des actions n’ayant pour l’instant pour effet que crispations, conflits dans le triangle éducatif élèves-parents-personnels enseignant dont vous devriez assurer la solidité. Je vois des écoles qui ferment, des élèves devant partir de plus en plus souvent de plus en plus loin pour suivre les études auxquelles ils aspirent. Je vois les plus fragiles face à un système qui ne les aide en rien à combler les désavantages qui sont les leurs.
Et surtout, je vois une énergie folle à broyer toute contestation, par le silence face aux inquiétudes, par une rhétorique minutieuse, par une omniprésence sur les canaux de communication.
Je n’ai pas l’illusion de croire que mes mots soient audibles face aux vôtres, Monsieur Blanquer. Mais ils sont, en fin de compte, ce qu’il nous reste. Des fois. Qui peuvent s’appliquer à décrire, jour après jour, ce qu’il se passe dans les écoles, les collèges, les lycées, à la maison. Puissions-nous tous, être votre bilan. Vous ne pourrez pas éternellement rejeter la faute. Même Kylian l’a compris en fin de sixième.
Je continuerai, comme tant d’autres, à être cette voix. Il y a un avantage à être ténu, Monsieur Blanquer. Et, comme je l’avais dit il y a quelques semaines, vous pouvez continuer à tempêter, à écraser, à brandir slogans et réformes. Parents et profs : nous étions là avant vous, nous le serons après. Nous voyons ce que vous faites. À des professions qui valent mieux que d’être jetées en pâture à la vindicte populaire. Et surtout à des enfants qui méritent mieux que de servir de pions dans la démonstration que votre système est infaillible.
J’ai balancé cette phrase comme une boutade il y a trois ou
quatre ans je crois. Comme certaines phrases, elle s’est enkystée, est devenue
une partie de moi-même, que je ressors trop souvent, une de ces réparties gênantes,
de ces blagues à papa.
Mais parce qu’au fond, elle est vrai. On n’en finit pas, en
tant que profs, de dire au revoir à l’année scolaire.
Et en ce jour de surveillance de brevet, je fais de laborieux
et violents adieux aux élèves qui se trouvent en face de moi. Laborieux :
trois heures durant. Violents : je suis devant eux, je suis leur prof de
français, et je ne peux pas, plus les aider. En fait je ne suis plus du tout
leur prof, juste un surveillant. Qui ne peut plus qu’observer.
Alors j’observe.
J’observe d’abord Lorelei, parce qu’elle est l’une des
seules à ne pas vaciller : droite, noircissant la copie à petits carreaux
de sa belle écriture, plus tout à fait arrondie. Le brevet est pour elle déjà
passé. Elle ira en lycée général l’année prochaine, et elle y sera totalement à
sa place. Cet examen est un point final à une période toujours compliquée de l’adolescence.
Quelques élus la survolent assez gracieusement. Sans trop de conflits, ni de
tortures, du moins dans leur vie scolaire. Ils maintiennent un équilibre
précaire, celui qui leur permettra ensuite de prendre véritablement leur essor.
Lorelei est sauvée, et il y a un grand et beau soulagement à le constater.
Juste derrière elle, Alonzo bigle désespérément sur le
texte, comme si, à force de le fixer dans tous les sens, la fée de l’interprétation
de textes allait en sortir pour lui souffler les réponses. (D’ailleurs, si elle
veut bien se pointer quand j’essaye de lire Husserl, je lui en serais
infiniment reconnaissant.) Alonzo pataugeait au début de l’année, il patauge au
mois de juin. Cherchant à maintenir la tête à la surface dans l’enchevêtrement
des mots, il tartine des réponses sans point ni virgule. Et pourtant il y a dix
jours, il régnait sur scène, au piano comme dans l’interprétation de son
personnage. Il est, lui aussi, dépourvu de ses pouvoirs, devant cette feuille.
Luttant aussi, Rahal. Je n’ai pas réussi à voir ce qu’il
écrit, il dissimule ses réponses de sa main dès que j’approche – et je sais à
quel point un pingouin qui lit par-dessus votre épaule en examen, c’est pénible
– mais je le vois se battre avec les mots, plus que durant toute l’année. Rahal
qui pendant trois ans, a entendu de la part des adultes qu’il ne travaillait
pas au maximum de ses capacités. Je me demande ce qu’il pense ce matin :
peut-être réussit-il brillamment, et se dit-il qu’il a bien fait de ne pas en faire
autant. Ou peut-être prend-il conscience devant la feuille de ses lacunes. Ce n’est
plus à moi de me poser la question. Je ne peux que trouver du réconfort à le
voir aussi concentré.
Concentré comme Lysabeth. Énigme jusqu’au bout. Elle a
décroché une vingtaine de mots durant toute l’année. A fugué de chez elle. A
toujours eu la moyenne. N’a pas voulu de rôle dans le spectacle de fin d’année.
N’a jamais parlé d’arrêter la section musique. Ne sait pas ce qu’elle fera plus
tard. Sait ce qu’elle ne veut pas faire plus tard.
Pendant longtemps, Lysabeth a été pour moi une souffrance. Ce mur était
forcément un bouclier, dissimulant une réalité cataclysmique. En ce lundi, j’espère
juste qu’il était une façon polie et décidée de nous montrer qu’elle n’a pas besoin
de nous. Que ces morceaux d’histoire chaotique ont leur logique.
J’espère.
Il ne reste plus que Roog. Pile en face de moi, son bureau
collant le mien. Il vient de lever les yeux pour me fixer. Roog auquel je suis
plus attaché que professionnellement souhaitable. Avant de se lancer dans
chaque réponse, il effleure le bouclier de Captain America, qui recouvre son
T-shirt. Il est le seul à avoir rempli toutes les consignes que j’ai donné lors
de la préparation au brevet. Lire le texte sans se précipiter sur les
questions, commencer par la réécriture, annoter le sujet. Mon orgueil y voit un
hommage, ma lucidité une surinterprétation de mon narcissisme. Comme ces
scénarios débiles que je me fais en me disant qu’il aura une note délirante au
DNB, que celle-ci lui fera comprendre la puissance de son intelligence, et qu’il
partira pour un avenir encore plus merveilleux et spécial que celui que je
souhaite aux autres mômes et…
« Assez, assez maintenant. » me dit ma lucidité,
et en cette fin d’année, elle a toujours la voix de Mark dans Love Actually. Parce que bien sûr, on ne
vit jamais d’histoire d’amour avec ses classes mais pour qui se prend-il, l’amour,
à croire qu’il est le seul à être grand, à être digne, à provoquer des
histoires dont l’arrêt déchire ?
Assez, assez maintenant. Qu’ils terminent ce qui n’est rien
qu’un examen et qu’ils s’en aillent, te laissant dans l’expectative. C’est ça
qui est beau.
Cette année, nous avons été des centaines de milliers,
profs, CPE, AED, personnels de soins et j’en passe tellement, à vivre ces
histoires.
Il est temps de se reposer. Et, comme à chaque fin de
saison, de devenir quelqu’un d’autre. Se régénérer.
Nous avons amené notre formule (sandwich, pâtisserie et boisson, 6,70 euros), sous les arbres du parc, Monsieur Vivi, T. et moi. Pendant que nous discutons en attendant de repartir pour une énième réunion, deux jeunes gens viennent nous trouver. Deux anciens élèves. L’un d’eux portent une serviette sur la tête. Ils marchent sous le soleil de canicule.
“C’est là qu’il y a le soleil, messieurs !”
Le premier, grand échalas. Venant de passer son Bac ES. Il n’a jamais forcé son talent, et nous parle, avec toute la négligence maladroite de ceux qui s’en sont toujours sortis.
L’autre, que nous croyions perdus. Décrocheur scolaire, parfois violent, souvent menteur. Une association s’apprête à le faire voyager au Québec ou à Londres, après lui avoir donné une formation minimale. “Tout le monde dit que je dois voir autre chose qu’Ylisse ! Ils doivent avoir raison.”
En contrejour sous les arbres, ils nous parlent de leur futur à construire, du Brexit et de l’épreuve de maths du Bac. Infiniment apaisé.
“L’État sait quand même prendre soin de ses enfants, s’amuse Monsieur Vivi quand nous les quittons, après qu’ils nous aient raccompagnés aux grilles du collège.”
L’année scolaire s’achève et elle fut à l’image des autres : tellement riche en expériences, bonnes comme mauvaises, que je me demande à quel moment ma mémoire arrivera à saturation.
J’aimerais consacrer ce dernier billet quotidien de l’année scolaire 2018-2019 à une réflexion plus générale sur la vision de l’enseignant en France. Oui, je termine l’année sur l’un des textes les plus prétentieux possibles. Point de départ : un article récent du Parisien exprimant les difficultés des professeurs à assurer “la discipline” dans leur classe.
Hormis le fait que le sujet soit tellement vaste qu’il ferait peur à un spécialiste du vide sidéral, il est aussi intéressant de voir que ce thème – et les polémiques qui ont suivi, à base des classiques “de mon temps, ils savaient se faire respecter”, “enfants rois”, “téléphones portables” et autres “Blanquer, au secours” – cadre pile poil avec les préoccupations de notre Ministère actuel : créer une image de l’école plus rassurante, en développant des stéréotypes traditionnels. En gros, la fiction gouvernementale travaillée est la suivante : l’école est un lieu sanctuarisé, où des élèves apprennent dans le silence les belles lettres, le calcul et l’art oratoire.
Et donc de brocarder les pratiques des profs et des élèves, à ma gauche – ahah – les feignasses laxistes et à ma droite – ahah toujours – les petits prétentieux surprotégés.
Brocarder les profs est un sport national à peine moins populaire que le foot. Nous sommes tous au courant, je suis presque sûr que c’est inscrit quelque part en petit dans notre lettre de mission.
Là où ça devient intéressant, c’est que nos gouvernement successifs s’y adonnent avec autant d’assiduité qu’un tonton aviné un dimanche de repas de famille.
Et nous en arrivons enfin à la question centrale (ça n’est pas trop tôt ?) : pourquoi ? Hormis pour se défouler après une journée passée en conseil des ministres ?
Peut-être – je n’en suis encore qu’aux hypothèses – pour une raison nettement plus simple et logique que toutes celles que j’ai envisagées jusque là (BEAUCOUP plus simple en tout cas que mon idée 8721 qui était que des aliens contrôlent nos dirigeants depuis les enseignes KFC qui sont en fait leurs vaisseaux) : les gouvernements passent, les enseignants restent.
Je m’explique : nous sommes, au départ, formés pour permettre aux élèves d’apprendre, mais également pour leur inculquer un certain nombre de valeurs citoyennes. Valeurs qui restent les mêmes, quelle que soit l’obédience politique de nos dirigeants. Et le problème est là : nous ne pourrons jamais plaire à tout le monde. Nous serons toujours trop rigoristes ou laxistes.
Selon les ministres, nous refuseront de donner davantage de liberté aux élèves ou nous en donneront trop, nous seront obsédés par le silence dans nos classes ou nous en feront un enjeu trop important. Nos programmes seront beaucoup trop ambitieux ou pas assez.
Dans une culture de l’impermanence, de la narration perpétuelle (je préfère ça à “storytelling”) les enseignants et les valeurs qu’ils portent semblent forcément suspects. Le schéma actuel consistant à réformer en grande partie l’Éducation Nationale à chaque changement de gouvernement repose peut-être en grande partie là-dessus. Car enfin, ne serait-il pas aberrant, à chaque nouveau président, de réformer quasi-intégralement la politique agricole ou commerciale française ? C’est pourtant ce qu’il se passe dans le monde de l’éducation. Nous exerçons dans un domaine où se forment les idées, il est donc logique que nous nous trouvions au centre de luttes d’idées.
J’en viens à me dire que l’impossibilité de communiquer autrement que dans la tension et la colère avec nos dirigeants vient en premier lieu de cela : paradoxalement, nos intérêts divergent. Nous serons là bien après la fin de leur mandat, et, pour l’immense majorité d’entre nous, nous nous formons petit à petit à comprendre ce qu’il est essentiel de transmettre aux futurs adultes qui nous sont confiés. Des savoirs, des méthodes et des valeurs dont la date de péremption dépassent celle d’un quinquennat renouvelable.
Peut-être suis-je en train de me fourvoyer. Mais depuis, lorsque je lis des articles semblables à ceux du Parisien, je hausse les épaules. C’est une belle responsabilité : permettre à des élèves de devenir libres, dans leurs vies comme dans leurs idées. Et pour y réussir, laisser souffler le vent dehors.
***
C’est sûr ces paroles dignes d’un Yoda bourré à la bière de racine que s’achève la saison 4 de Prof en Scène. Comme chaque été, des hors-séries plus ou moins régulier fleuriront en fonction du temps, de l’envie et des idées. D’ici là, je vous remercie mille fois, du temps que vous passez sur ces pages, de votre présence et de vos commentaires.
Il est 23h30. J’ai 20 minutes d’attente pour le tortillard qui me ramènera chez moi.
Ça aussi ça vaut le coup.
C’était donc aujourd’hui le jour du spectacle. Et les troisièmes Glee ont été heureux. Ils ont chanté, joué, parfois très bien.
Tir a eu le droit à son solo de batterie, Sally à son tour de chant, Lorenzo à son impro au sax. Lorenzo dont le papa a balbutié son admiration, lui qui n’avait jamais été convié à ces spectacles par ses enfants.
Ça n’est qu’un spectacle de fin d’année, il ne fera pas date dans l’histoire de la musique. Mais ce qui importe est ce qui fut transmis, appris.
Et alors que la fatigue doucement retombe, j’adresse sereinement une pensée à ceux qui tentent de passer une bride à l’école pour la mener où soufflent les vents de la campagne électorale : vous n’y arriverez pas.
Tout projet, tout apprentissage peut réussir : à condition d’en avoir ou de prendre les moyens nécessaires.
Nous avons sacrifié une dose de notre force vitale dans ces productions musicales, dans ce petit moment offert aux élèves. Sans savoir si le résultat sera à la hauteur. Réussiront-ils mieux, ces mômes enchantés ? Seront-ils plus heureux ?
Ce soir, alors que leurs yeux brillent tandis qu’ils entonnent, pour la dernière fois, Heroes, je ne peux qu’en être convaincu.
Cinq années à prendre le RER tous les matins. Il me faut une heure vingt pour me retrouver au boulot, je ne m’en plains pas, c’est aussi le temps que je choisis de payer pour vivre où je le souhaite.
Depuis quelques jours, j’ai pris une résolution, improductive, le seul genre que j’arrive à tenir : celle de traverser la Seine pour rejoindre les rails, quelques stations plus loin.
Parce que lorsque je me tiens au milieu du pont, invariablement, il y a ces quelques instants de joie, d’avoir choisi de vivre dans cette folie urbaine. Ce moment où je suis si loin de mon masque d’enseignant.
Et le ressentir tout les matins, je pense que c’est important.