Et aujourd’hui, les troisièmes Glee m’offrent une séance royale.
Depuis quelques semaines, ce n’était pas trop ça, à tel point que j’ai fini par le faire sèchement remarquer à cette classe, pourtant plutôt bon enfant et bienveillante face aux enseignants. “Mais être gentils n’est pas une fin en soi : c’est un bonus, quand on est élève, finis-je par balancer, face aux retards, aux devoirs non rendus et à l’éternelle désinvolture adolescente.”
Je n’ai pas élevé la voix, mais je vois dans leur regard qu’ils sont piqués dans leur orgueil. Ils se mettent donc en ordre de bataille : je suis arrivé avec sous le bras le poème “Melancholia” de Victor Hugo, auquel je souhaite qu’ils se confrontent un peu. En trente minutes, le poème est lu, compris, analysé. Ils dépiautent les mots avec autant d’aisance qu’Uma Thurman dépiaute des bonshommes dans Kill Bill, et me servent les arguments du père Hugo contre le travail des enfants en bon ordre.
Et lorsque je passe la troisième en les lançant sur la rédaction d’un texte argumentatif, ils grattent tous de bons gros paragraphes, enrichis en réflexion bio, et saupoudrés de connecteurs logiques s’il vous plaît.
Ils sont une des rares classes sur lesquels on peut jouer sur ce levier : celui de la fierté.
Je pousse donc mon avantage, en prenant une bonne partie de mon cours de deux heures pour leur faire lire le texte intégral de leur spectacle de fin d’année, à leur disposition depuis deux mois, mais sur lequel la grande majorité ne s’est pas encore penchée.
L’intrigue, comme le texte – écrit en grande partie par eux – est nettement plus adulte que dans leurs spectacles précédents. C’est aussi pour cela, qu’ils n’ont pas osé s’y frotté seuls. Et là, dans cette salle dans laquelle nous avons mis les tables en rond, un silence profond, grave et un peu ému s’installe.
“C’est plein de grandes choses subtiles.” souffle Tir à la fin de la lecture.
Ils se répartissent les rôles équitablement, sans le moindre conflit. Et il faut se rendre à l’évidence : leur distribution est quasi-irréprochable.
Ils quittent la salle au bout de deux heures, durant lesquelles j’ai plus avancé qu’après les cinq de la semaine dernière.
“Vous n’êtes plus déçus, dites ? me demande Estrella en partant. – Ça vous inquiète ? – Beaucoup, avec vous.”
Elle est une gamine de quatorze ans, et une élève, je ne lui parlerai jamais de ma peur panique de décevoir.
Et de ce frisson que j’ai en la rassurant d’un sourire : si nombre de parents transmettent leurs fragilités à leurs enfants, j’espère qu’il n’en n’est pas de même avec les profs.
Rahal m’a remis sa lettre de demande d’entrée en internat, pour l’année prochaine, pour que je la corrige. Deux paragraphes, d’inégale longueur : le premier, résumant son envie d’entrer dans la filière de construction navale. Le second, expliquant ce besoin d’intégrer un lieu consacré aux études : “il me faut un cadre”. Et puis, de plus en plus longues, les phrases débordent : les horaires démentiels des parents, la solitude, le soir, la famille qui s’agrandit, l’impression de ne plus trouver sa place. Je biffe froidement les phrases traduisant la plus grande urgence humaine : paradoxe immense. Ce sont elles qui feraient obstacle à l’envie de Rahal de partir. Et, à nouveau, je prends un moment pour discuter avec lui. Et l’oriente vers l’assistante sociale. J’ignore si, à nouveau, il ressent cet impérieux besoin de manipuler les adultes, ou si son envie est sincère, mais une chose est sûre : il demande à l’école de se pencher sur sa vie, sur son mental. Là où tant d’élèves nous maintiennent à distance, Rahal nous appelle désormais, puissamment. Et de me demander si nous serons à la hauteur.
Même question pour Larry, qui m’appelle, entre deux questions sur un poème. Presque honteux, il me tend une lettre. Son dossier MDPH est incomplet, le délai est largement dépassé, il n’aura le droit à aucun aménagement pour le brevet : Larry dont l’écriture sans ordinateur est aux limites du compréhensible.
“Vous en avez parlé avec l’infirmière scolaire ? – Non, j’ose pas… Je… J’ai dû faire une bêtise ? J’ai fait quoi, monsieur ?”
Je retourne la lettre entre mes doigts, Larry attend un soulagement de ma part. Son prof de français, même pas principal.
“Il faut en parler aux adultes qui peuvent vous aider, Larry. Je ne vais pas vous dire des mensonges pour vous rassurer. Allez voir l’infirmière, la principale ou votre professeur principal. Eux ont plus de cartes en main.”
Il hoche la tête. Forcément un peu déçu. Je suis l’un de ceux qui l’ont poussé aux fesses pour qu’il complète ce foutu dossier, et suis désormais incapable le porter jusqu’au bout.
Et je finis cette journée, comme toujours, appui instable pour ces gamins qui poussent comme ils peuvent.
Rafik fronce les sourcils devant ma troisième remarque en huit minutes (il faut dire que j’ai des idées assez vieux jeu quant au fait qu’on sorte une briquette de Capri Sun en cours), prend son cahier, le fourre dans son sac et croise les bras sur sa table.*
Je déteste cette situation. Elle fait partie des nombreuses que je ne sais pas gérer et sur laquelle je n’ai absolument pas progressé en dix ans : je ne parviens pas à expliquer au môme qui met cette menace à exécution qu’il se punit davantage que moi.
Et, paradoxalement, il va donc parvenir à me perturber.
Me perturber, car je me retrouve confronté à l’éternel problème : celui de l’affect. Ce n’est pas un secret : si, depuis deux ou trois ans, les choses se passent à peu près correctement à Ylisse, c’est parce que je suis parvenu à gagner la confiance des élèves. En écoutant les collègues, en observant les classes, en remettant ce que je faisais en question. Ça ne fonctionne pas 100% du temps, mais disons que, désormais, je sais. Sauf classe particulièrement hostile, je parviens à peu près à convaincre les élèves que ça peut valoir le coup de m’écouter. Parce que – et là encore, ça dépendra de l’audience – je suis rigoureux, surprenant, à l’écoute…
Mais le problème reste le même : à chaque fois, ils acceptent de bosser parce que j’ai servi de médiateur entre eux et leurs connaissances. Rares sont ceux qui voient en moi – et, je suppose, en le reste de leurs enseignants – une ressource, un allié, ou même un moyen pour les plus cyniques d’atteindre leurs objectifs. Alors oui, ça a un côté très gratifiant, les relations que j’entretiens avec les classes, même les plus difficiles, sont absolument passionnantes. Mais d’un autre côté, il suffit d’un conflit, d’une grosse dispute, ou d’un Capri Sun mal placé pour faire décrocher quasi-instantanément les gamins un peu en déséquilibre.
Je n’y parviens toujours pas. Problème d’ego, problème de rapport à l’école, problème culturel. On revient toujours à ce qui, à Ylisse, semble relever de l’utopie : “tu apprends pour toi”.
Histoire des Arts (du français moderne : réformons-sans-trop-savoir-comment) : épreuve du brevet, créée, comme bien souvent, dans la précipitation et qui se métamorphose à chaque changement de gouvernement. L’Histoire des Arts est l’un de ces domaines que personne ne sait trop comment aborder, qui peut changer totalement de collège en collège, et dont je m’étonne chaque année qu’elle survive à la frénésie de réformes dont est friand le Ministère de l’Éducation Nationale.
C’est une épreuve que j’aime beaucoup.
Parce que, justement, elle est un espace de liberté, on peut se montrer exigeant ou indulgent, et elle permet souvent d’ouvrir pas mal de porte.
A moi, égoïstement, elle permet de raconter des histoires.
J’ai pu faire voyager, il y a pas mal de temps, les élèves à travers les couloirs et les sarcasmes de Portal 2. J’ai dû m’intéresser à l’art équestre dans la peinture, rapport à une élève qui tenait absolument à rédiger un dossier dessus. J’ai vu et revu Les fils de l’homme pour en analyser chaque plan en détail.
Et, cette année comme les deux précédentes, je raconte Œdipe explique l’énigme du sphinx.
C’est un cours que je fais un peu en cachette, parce que niveau pédagogie et activité des élèves, ça me vaudrait de grosses tapes sur les doigts, mais c’est sans doute mon cours le plus calme de l’année.
Le vendredi soir, quand c’est possible. Le tableau est projeté en immense sur le vidéoprojecteur et, bien sûr, les troisièmes vont glousser devant ce type tout nu à l’air inspiré.
Et alors je raconte. Je tisse des mots.
La vie d’Ingres. Le néo-classicisme. L’anatomie. Et bien entendu, l’histoire des Labdacides. “On y revient, monsieur, c’est un peu des potes, en fait, maintenant !” L’homme et le sphinx, dans leur danse à travers l’Art et l’Histoire. D’Eschyle à Paprika.
Dans une autre vie, je jouais et je racontais des histoires. Dans cette épreuve mutilée, je retrouve un peu de ce passé, et me réconcilie avec lui, quand, dans la douce torpeur de l’après-midi, vingt-six élèves voyagent dans un tableau.
J’entre en classe assez peu jouasse à l’idée de ne pas participer au mouvement de grève aujourd’hui. Mes positions concernant la loi “pour une école de la confiance” (que, même écrite, j’entends prononcée avec un ton geignard) sont assez tranchées : dans l’ensemble, c’est une énième loi permettant de réduire le nombre de personnels enseignants, qui ne va dans l’intérêt ni des enfants, ni des élèves, et servie par une propagande qui vendrait des usines de peignes à des chauves. Et non, le hasard n’a rien à voir avec cette comparaison. Ha.
Mais d’un autre côté, nous accueillons aujourd’hui un prof de lycée, venu faire cours aux élèves de troisièmes Bazoukan, après que nous ayions déjà remis sa visite. Il a choisi un extrait de La colonie à leur faire étudier. Les élèves voient donc d’un œil suspicieux cet être étrange arriver et leur dérouler son cours. Chacun réagit à sa façon.
A commencer par Elliot, qui a, aujourd’hui, son cahier et de quoi écrire, chose qui n’était pas arrivée depuis la fin du premier trimestre. Il lève la main, participe et, surtout, omet de traiter ses camarades de devant de fils d’à peu près tout le dictionnaire. Il termine le cours en sueur et fier comme Artaban. Jusqu’au moment où le collègue rappelle qu’il s’agit là d’une moitié d’un cours de deux heures, et qu’après, ils enchaîneraient sur la même chose dans les autres matières, devoirs en plus. Elliot se prend une charrette de réalité dans la tronche, et je note mentalement qu’il va falloir l’aider à la décharger demain.
Il y a Luna, qui, depuis le début de l’année, attend. Et dont j’entends, aujourd’hui, le son de la voix, nettement plus clair que d’habitude. Le lycée, elle n’attend que ça. Elle participe avec le sourire des choses nouvelles. Et je lui en veux : oui elle n’est encore qu’une ado, mais elle a refusé, en cette année de troisième, d’aller plus loin. Elle a assuré de bons résultats mais n’a jamais essayé de pousser ses questions, d’interroger ce que je proposais à sa classe. Elle veut juste se barrer et mettre ses forces dans son parcours d’élève de lycée. C’est son droit le plus stricte d’élève mais, égoïstement, je râle.
Roog, lui, se comportera comme un sale môme. En partie par égoïsme. Comme Luna, il espérait ce cours-là. Et je suis persuadé qu’il est l’un de ceux qui a le mieux compris les enjeux du texte. Mais ce prof de lycée a pris des gants, y est allé doucement, comme en début de seconde. Et ça, Roog, ça l’a vexé : “Vous avez été lentement parce qu’on est des troisièmes ou c’est comme ça, au lycée ?” glissera-t-il avec perfidie, à la fin de l’heure. Je pense à son bulletin, qui ne lui permet pas vraiment d’espérer une générale. Tout simplement parce qu’il ne marche qu’à l’affect et qu’à l’envie. Et que c’est une sacrée recette pour l’insatisfaction.
Arcturus, enfin, petit bonhomme et grand dyslexique suit le cours avec une attention sans failles, remplissant la feuille d’activité à toutes vitesse et parfaitement. Là aussi, son projet professionnel n’a pas grand-chose à voir avec les études générales.
Et même si je ne suis pas leur professeur principal, je redoute. Pour tous les troisièmes en fait. Avons-nous réussi, en quatre ans, à cerner leurs intelligences et leurs aspirations ? Avons-nous tracé correctement les limites, leur avons-nous donné suffisamment d’opportunités et des responsabilités ? Où s’arrête notre boulot et où commence la nécessité qu’ils choisissent ?
Tiens, il faut quand même que je te raconte quand les troisièmes Glee sont allés à l’Élysée. Oui, l’endroit où c’est-y qu’il y a le Président de la République, pas le café ou l’avenue.
Mais qu’allait-on y faire, par le tentacule gauche de Cthulhu ? Ben figure-toi qu’on y a été invité, dis donc. Par carton d’invitation et tout et tout. Et pour assister à un concert qui plus est. Ne soyons pas – tout de suite – médisants : permettre à des collégiens de venir assister à un concert dans le palais présidentiel, c’est plutôt sympa. Nous voilà donc, Monsieur Vivi, Y. et moi aux commandes d’une bande d’ados survoltés, prêts à nous lancer à l’assaut de Paris.
17h15 : J’ai terminé le boulot à 12h, j’attends donc depuis 5 heures, j’ai corrigé 200 copies et bu à peu près autant de cafés. Ma tachycardie et moi nous dirigeons donc vers le petit groupe d’élèves qui s’abrite de la pluie, devant le bus chargé de nous transporter.
Il faut reconnaître qu’ils ont joué le jeu, au niveau vestimentaire : les garçons ont passé une chemise et troqué leur pantalon de jogging contre un jean, et ont pensé à se peigner. Mention spéciale à Tir qui, tranquillou billou, n’est pas venu en cours le matin pour cause de rendez-vous chez le coiffeur. On a son sens des priorités.
Les filles, elles, mettent le game à un tout autre niveau : coiffures, bijoux, robes, le tout dans un épais brouillard de parfum. Soit les fosses nasales s’atrophient à l’adolescence, soit il est urgent que les mômes révisent la différence entre millilitres et hectolitres.
J’ai également le droit à mon petit compliment : “Monsieur vous êtes classe, vous êtes retourné chez vous vous changer ?
– Non, j’ai rentré ma chemise dans mon pantalon.
– Ouaaaaaah, comment ça rend bien, c’est TROP une super idée !”
Et voilà comment on fait entrer des adolescents dans le monde de l’élégance, je suis persuadé que Lagarfeld approuve, de là où il est.
17h30 : Les mômes s’entassent dans le bus. Il y a des choses qui ne varient jamais : ils sont trente dans un véhicule de soixante-dix places, tout le monde se colle au fond, ce qui donne un côté cordon sanitaire assez particulier entre enfants et adultes. Nous commençons à vérifier, avec Y., les papiers d’identité. Et bien entendu, il y a Léandre qui est monté, pensant que sa carte vitale et son passeport, c’était grosso modo la même chose, ce qui le force à redescendre du véhicule et regagner son domicile pour y retrouver ses papiers, tandis que nous demandons gentiment au chauffeur s’il peut patienter un peu. Ses lèvres s’étirent de deux millimètres, je prends ça pour un oui.
17h40 : Nous finissons de donner les consignes aux élèves (qui pourraient être résumés par un “s’il vous plaaaaaaît ne nous faites pas honte ne nous faites pas honte ne. Nous. Faites. Pas. Honte”, pour le coup, on est moyennement école de la confiance) qui ont déjà envoyés à leurs proches l’équivalent de Guerre et Paix en volume de Snaps, nous menaçons de confisquer la bouffe qu’ils ont embarquée et de l’envoyer à l’Armée du Salut qui pourraient bien tenir trois mois avec.
Léandre arrive, après avoir battu à peu près tous les records de vitesse et de saut de haie connus – et enfreint l’intégralité des recommandations faites aux piétons – et s’effondre sur un siège. Nous sommes partis.
18h20 : Le voyage se passe sans incident majeur et je constate avec attendrissement que les Glee jouent à une version téléphone mobile des “Loups-Garous de Thiercelleux”. Je me rengorge sottement en signalant à Y. et Monsieur Vivi qu’avec cette classe, en ce moment, j’étudie l’argumentation, et que ça va sûrement leur servir durant la phase où ils tentent de deviner qui sont les loups-garous.
La réalité se charge bien évidemment de me botter les fesses quand les débats se règlent par un simple principe : celui qui crie “LUI C’EST UN LOUP-GAROU !” le plus fort gagne. Sauf si c’est Sharmista, auquel cas sa pote lui tire sur ses boucles d’oreille de trente-cinq centimètres, elle crie et se tait, vexée.
18h40 : Nous voici devant l’incarnation en briques et en mortiers des Ors de la République Française, j’ai nommé l’Élysée. Il ne m’est pas immédiatement loisible de profiter du spectacle, car je couve d’un oeil inquiet Zanthia qui a opté pour des talons. Ce doit être la deuxième fois de sa vie qu’elle en porte, ils sont trois pointures trop grands, ce qui lui confère une démarche assez particulière, à mi-chemin entre Bambi, deux heures après sa naissance et un échassier.
Dans l’ensemble, il y a quelque chose de très marrant et de touchant avec les chaussures Surtout pour les garçons. Soit ils ont piqué les chaussures cirés de leurs darons, auquel cas ils traînent des godasses pas du tout à leur taille, soit ils ont gardé leurs baskets habituelles, semelles ruinées et lacets fluo, qui semblent presque palpiter sous le pantalon de costard.
Mais je ne me laisse pas entraîner dans un spleen cordonnier, les cris de ravissements de Glee sont un excellent remède à la nostalgie, voir à la réflexion tout court.
“Monsieeeeeur c’est là qu’il y avait l’équipe de France !”
“Vous avez vu, ça c’est de la cour, on ne pourrait pas avoir quelque chose comme ça au collège ?”
“Oh, j’ai vu, ça, dans Assassin’s Creed, il y avait une mission où il fallait TUER UN MEMBRE DU GOUVERNEMENT !”
Je me mets à chanter à tue-tête la Cucaracha pour couvrir cette dernière réplique, espérant très fort que les snipers présidentiaux soient en pause-clope.
19h00 : Intérieur de l’Élysée. Certes, je suis techniquement en train de bosser, mais c’est quand même plutôt chouette de pouvoir visiter les lieux sans avoir à attendre les journées du patrimoine et se carrer une file d’attente. Donc je glousse (oui, quand je suis un peu satisfait je glousse, c’est génétique et très gênant).
Les gamins, eux, ont dégainé leurs téléphones et mitraillent consciencieusement le moindre centimètre carré, à commencer par les immenses miroirs. Enfin un reflet à la mesure d’un ego adolescent.
“Monsieur, sur l’invitation il était écrit “tenue de ville”, là ils sont en tenue de soirée.” balbutie Irina. Je souris. Différence de tenue, différence de vocabulaire, différence de milieux. “Et pourtant, tout ce monde se fréquente et trouve ça totalement normal.” rigole Monsieur Vivi.
C’est vrai. Les troisièmes Glee a l’Élysée c’est exceptionnel mais pas incongru. Ils ont leur place dans ce milieu, beaucoup plus que d’autres enfants de milieux différents. Je pose cette observation ici, parce que je ne sais qu’en faire, et je ne me l’explique pas. Et puis surtout, je suis en train de chercher où nous sommes placés.
19h30 : Moment assez croquignole lorsque Brigitte Macron ouvre la soirée. Les Glee semblent pris entre deux feux, hésitant entre hurler “Brigiiiiiiitte !” et parfaitement conscients du fait que le faire les vouera à la honte, l’opprobre, et peut-être même deux heures de colle. Il y a juste Tir qui porte une attention toute relative à l’oratrice, beaucoup plus intéressé par le placement des instruments de musique, et Rina, dont je croise le regard, et qui me lance un sourire en coin. J’ignore si son détachement habituel est, ce soir, sincère ou feint. Mais elle a elle aussi le droit à son moment de gloire, et je choisis de lui retourner son expression ironique.
Après il y a de la musique. C’est très beau, et, évidemment, c’est bien au-delà de mes mots.
21h : Fin du concert et séance photo avec le couple présidentiel. C’est d’une efficacité redoutable, en 1mn30, notre groupe est passé, a échangé quelques mots avec le dirigeant français, et s’est fait mitraillé. Quatre gamines hystériques me sautent dessus : “MONSIEEEEEEEEEEEEEEEUR ON A EU UNE CONVERSATION AVEC LUIIIIIIIIIII !”
Un démon pervers me pousse à leur signaler que balbutier trois fois “oui” n’équivaut pas vraiment à une conversation, je lui fous une baffe et leur souris. Elles sont heureuses, garderont ce souvenir comme une médaille : ça brille et on ne la porte que très rarement. Alors pourquoi pas.
21h15 : L’échec cuisant et attendu de la soirée reste bien entendu le buffet : malgré les mises en gardes multiples de Y. et de Monsieur Vivi, les mômes se ruent dessus comme des Stormtroopers sur des tirs de rebelles, et commencent à se confectionner des sandwich pain-fromage-fraises-tagada-tomate-cerise-dragibus que j’envisage sérieusement de soumettre au musée Georges Pompidou pour exposition.
Les élèves commentent à loisir la soirée – et beaucoup le concert, ça fait plaisir – en me postillonnant copieusement leur bouffe dans la gueule. Un verre d’Ice tea à la main pour me donner une contenance Eco +, je hoche la tête.
22h : Départ et dernière photo. Je dis au revoir au groupe.
“Vous habitez ici, monsieur ?” me demande une gamine, incrédule. Il y a dans sa voix tout ce qu’ils se sont pris de beau, de superficiel, d’important et de dérisoire.
Je hoche la tête. Et Monsieur Samovar repart vers les lumières de cet endroit à n’y rien comprendre.
“Alors comme ça, Hildegarde, vous aimeriez que Monsieur P. soit le principal du collège et Mme E. la principale adjointe ?”
J’aime bien parler avec les élèves, pendant les travaux de groupe. C’est le meilleur moment. La concentration, la cohérence du travail… Toute une ambiance qui contribue à créer des échanges souvent intéressants. Hildegarde lève le nez de son activité de grammaire sur laquelle elle louche depuis dix bonnes minutes. Elle fixe sur moi un regard perplexe.
“Ah, elle vous en a parlé, Mme E. ? – Un peu, oui ! Je suis très vexé, où est ma place là-dedans ? Dans le petit bureau sans lumière ?“
En bonne diva, je tends les bras et détourne la tête.
“Non, mais en fait, c’est que vous êtes trop gentil ! – Ah ben super ! Super ! C’est la java dans la classe de Monsieur Samovar, personne ne travaille ! – Non, mais c’est pas ce que je veux dire !”
Hildegarde prend une intéressante teinte écarlate, tandis que ses copines se mettent à rigoler. Elle étend ses bras (deux mètres cinquante d’envergure au bas mot) et commence à les agiter.
“Mais, en vrai, vous êtes gentil pour les élèves, mais les adultes, ils sont méchants. Enfin je… Mais ça m’énerve, je me fais pas comprendre !“
C’est à cet instant que Laya, avec son lourd accent italien, prend la parole.
“Monsieur, en fait, elle essaye de vous faire un compliment mais elle n’y arrive pas. – Exactement ! Écoutez l’étrangère, là ! Je veux être gentille moi aussi ! Non ! J’ai pas dit ça !”
La grande môme s’arrête, hors d’haleine. Ses copines la regardent, mi-médusées, mi-hilares.
“Ce que je veux dire, c’est qu’on est super fort, quand on est gentil. Et si vous comprenez pas, tant pis pour vous.”
Et Hildegarde se replonge dans son passé composé, les sourcils rageurs, les mots doux, et maladroits.
“Ça n’est pas parce que tu as une vie compliquée que tu peux emmerder les autres.”
Cette phrase est insupportable, elle ne quittera jamais mes lèvres. Et pourtant elle plane entre mes tempes, bien moins profonde que je m’attache à l’enfouir. Surtout aujourd’hui, alors que Lelio quitte son groupe pour aller s’allonger de tout son long sur trois chaises alignées et se met à ronfler de toutes ses forces. Lelio qui, me dira F., a d’énormes soucis pour dormir entre quatre murs en ce moment.
Aujourd’hui, comme chaque lundi, tutorat avec Arès, Arès que j’ai tellement surprotégé l’année dernière, Arès qui grandit, comme il peut, qui n’a jamais séché un de nos rendez-vous. Arès qui, pendant un moment de pause, à mots pressés, sans reprendre son souffle, me raconte sa famille. Son grand-père, érudit, qui lui racontait en avance les cours d’Histoire de primaire. Mort, son grand-père. Sa mère, avocate. Morte, sa mère. Sa grand-mère, oncologue à la retraite. “Elle est encore de ce monde.” me dit Arès, et je n’entends pas la désuétude, dans cette expression. Juste les mots d’un à peine adolescent, forcé, si tôt, de se disperser entre les morts et les vivants, accueilli dans une famille qui n’est pas à lui.
Lelio, comme je l’écrit dans mon rapport d’incident passe son temps, désormais, à nuire aux autres. Vole des affaires, insulte, tient tête. Et quand on le confronte, tout simplement, ignore. Tourne la tête, et ne répond pas, sans jamais cesser de sourire, de ce demi-sourire dégueulasse, figé. Qui me permet de distinguer, aussi, les cernes qu’il a sous les yeux ? Appeler sa mère, qui lui flanquera une énième torgnole ? Pour quoi faire ? En parler à Cheffe ? Il n’a – encore – rien fait qui mérite de graves sanctions disciplinaires. Alerter l’assistante sociale ? Elle sait déjà, mais sa magie se tisse au long cours, elle ne peut arranger en un claquement de doigt ce qui a été abîmé en des années.
“Ce n’est pas parce que tu as une vie compliquée que tu peux emmerder les autres.”
Je fais en sorte que Lelio foute la paix à Ayana. Qui, comme chaque matin, n’est pas en forme. Parce qu’Ayana se lève très très tôt pour amener ses frères et sœurs à l’école. Après leur avoir préparé leur petit déjeuner et fait leurs sacs, mais sans avoir pris le temps de se laver. Ayana carbure à 17 de moyenne, lit des mangas et rigole quand je propose des activités qui lui plaisent. Mais Ayana dont les yeux perpétuellement explosés ont l’éclat de ceux d’une femme de cinquante ans.
Je brûle du temps à contenir Lelio, alors que j’aimerais faire de ce temps de l’or, le transmuter à aider Ayana, Arès et tant d’autres. Et je me hais de ça, de préférer certaines tristesses, certaines misères à d’autres. Je m’en veux de laisser cet extérieur colorer à ce point ma perception des élèves, je me dis que ça va à l’encontre de ce qu’on m’a enseigné.
Et juste après je vomis ce qu’on m’a enseigné. Parce qu’ici, en REP+ à Ylisse, ce n’est pas possible, de faire abstraction de ça. Et ailleurs non plus, très probablement. On ne cesse de tenir en respects les dragons de nos élèves sans jamais les regarder de face. Parce que nous sommes des enseignants, pas des paladins, il faut le dire, le répéter, le graver au fer rouge.
“C’est pas parce que tu as une vie compliquée que tu peux emmerder les autres.”
Je me mords les lèvres pour refouler l’impardonnable. Et je me rends compte que ce n’est pas le côté odieux de la phrase qui m’empêche de la prononcer.
C’est avant tout parce qu’en acceptant d’être prof, j’ai aussi accepté, comme tous mes collègues, et sans m’en rendre compte, d’être une minuscule parcelle du mur qui tente, parfois bien, parfois mal, de créer un tout petit sanctuaire pour ces futurs adultes. Quitte à sauter de tristesses en paradoxes, l’un après l’autre.