L. a attendu que nous soyions plus ou moins seuls en salle des profs et a tiré une chaise. Obéissant, je m’assois. Je ne lui demande pas pourquoi, L. est l’une de ces personnes qui m’emplit d’un mélange d’admiration, de timidité et d’un petit poil de terreur.
J’ignore à quoi c’est dû. Peut-être à son débit, précis et maîtrisé. L. ne parle jamais pour ne rien dire. Ou à nos rapports professionnels : depuis que nous travaillons ensemble, je ne peux que constater à quelle point elle est à la fois totalement professionnelle et proche de ses élèves. Élèves qui le lui rendent bien d’ailleurs : L. est l’une des profs les plus unanimement respectées parmi les ados, tout le monde le sait, y compris elle, et jamais elle ne pavoisera là-dessus.
Nous nous parlons peu, par rapport à des collègues que j’apprécie énormément. Mais à chaque fois, ce sera pour mettre en place quelque chose d’important, dire quelque chose de franchement drôle. Ou soutenir l’autre.
Comme c’est le cas aujourd’hui. La veille a eu lieu une réunion particulièrement détestable, d’où je suis sorti mécontent et malheureux. L. s’est contentée d’observer, n’intervenant que rarement.
Mais aujourd’hui, elle prend le temps, de retracer ce qu’il s’est passé, d’expliquer pourquoi, de son point de vue, tout ceci n’était pas important. Et me rappelle que le week-end sera vraiment beau.
Il y a peu de choses qui m’émeuvent autant que ceux qui prennent soin des autres. Et dans ce domaine-là – entre autres – L. est une princesse.
Suite de l’étude d’un roman d’Agatha Christie, avec les quatrièmes Bulbizarre. Dans le plus pur style Montessori meets Poudlard and go se bourring la gueule with une dose de cours magistral, j’ai réparti les élèves en groupes d’enquêteurs. En fonction de leur niveau, de leurs affinités et de leurs goûts, chacun s’est vu échoir une tâche différente. Etablir un schéma de l’île sur laquelle évoluent les habitants, créer une fiche sur les propositions subordonnées complétives qui jonchent les pages, adapter une rencontre entre trois personnages en scène de théâtre.
Je suis en gros, en train de faire le genre de cours qui nous est invariablement conseillé par nos supérieurs hiérarchiques : permettre aux élèves de s’entraider, intervenir un minimum, et différencier.
Ouais.
Sauf que ce cours “gendre idéal” a lieu dans une classe dont j’ai conquis l’intérêt de haute lutte, au troisième trimestre, et qui ne pourra être appliqué sur la durée. Parce que cette activité ne les intéresse – quasiment tous – que parce qu’elle est exceptionnelle, qu’ils le savent, qu’ils veulent en profiter.
Mes pires semaines, depuis que je suis prof, ont systématiquement eu lieu lorsque, par nécessité, par paresse ou par fatigue, je ne variais pas le rythme des heures, je proposais peu d’inattendu. Et provoquer de l’inattendu demande énormément d’énergie. Surtout quand il sert à créer des savoirs stables et structurés.
Ma réflexion pleine de profondeur et d’autosatisfaction est interrompue par une solide bordée de jurons : Kyle explique en terme choisi à Sharmista pourquoi il préférerait qu’elle évite de chourraver les réponses que son groupe a mis une bonne demi-heure et quelques litres de sueur à dégotter. Heureusement, je n’ai pas simultanément à expliquer à Hildegarde qu’une clé de bras n’est pas la meilleure façon d’avancer ses arguments quant à la nuance de coloris qu’elle souhaite pour le dossier de son équipe (mauve) : sa copine Luna – trois fois plus petite, vingt fois plus de force de persuasion que moi – y parvient très bien toute seule. L’incartade finie, tour le monde se remet gentiment au travail et, lorsque la sonnerie marque la fin de l’heure, je fais semblant de ne pas voir ceux qui glissent le livre dans leur cartable, alors que je leur ai demandé de le rendre : cela fait trois séances qu’il n’oublient pas de le ramener.
J’aimerais sauvegarder ces cinquante-cinq minutes et les charger, le jour où, pour la première fois de ma vie, je serai inspecté.
Mais ça serait d’une hypocrisie terrible.
Car j’ai construit ce petit moment sur des heures toutes flinguées, des photocopies moches, des cours où j’ai trop parlé, des cours où ils ont trop parlé, des improvisations.
Et qui, finalement, me construise, nous construisent, tous autant que nous sommes, en tant qu’enseignants.
Suite à la préparation du cours d’hier, nous nous lançons dans la lecture d’Agatha Christie avec les élèves de quatrième. En groupe, ils vont prendre le temps de se pencher sur deux pages, celles qui présentent le personnage qui leur est assigné, et rédiger une affiche le présentant. C’est une activité facile, simple, et douce.
Un pari aussi.
Parce que si ça se trouve, je perds une heure à les laisser fignoler un travail que des sixièmes pourraient aisément réussir. Mais si ça fonctionne, peut-être s’attacheront-ils un brin à un personnage de roman. Et peut-être n’aurais-je pas le droits aux habituelles atermoiements “mais il faut tout lire ?” “Azy je comprends rien !” “Mais on s’en fout de cette histoire.”
Les mômes suivent les mots, chacun à leur rythme. Remplissent leur affiche, plus ou moins bien. Le travail est noté, bien sûr qu’ils le font, ils espèrent rattraper un dernier contrôle moyennement réussi.
Et puis à la fin du cours.
“Monsieur je peux garder le livre pour demain ? – Moi aussi s’il vous plaît ? – Il va pas mourir Mr Blore ? Je l’aime bien, moi !”
Soulagement. S’ils lisent, ils sont sauvés. Et ils ont, enfin, fait les premiers pas.
Les quatrièmes se sont plongés dans un roman d’Agatha Christie. Pour ces mômes qui ne lisent que rarement hors de la classe, et des demandes de leur prof de français, c’est un sacré défi, que de s’envoyer l’intégralité de ces pages, et non quelques lignes saucissonnées dans un manuel.
Alors il faut baliser.
Les exposés à préparer sur les personnages pour qu’ils n’abandonnent pas devant un énième protagoniste oublié, le schéma des endroits parcourus par les enquêteurs, recouvert d’adjectifs de temps et de lieu, le grand contrôle bilan sur les temps du récit, qui restera toujours leur meilleure boussole dans cette suite de phrases…
C’est toujours un moment exaltant, que celui-ci. Parcourir, fluide, la lecture, et y poser des repères, des énigmes, des contraintes et des jeux, pour qu’ils parviennent jusqu’au dernier mot. Et espérer, petit à petit, qu’ils apprennent, eux aussi, à nager à la seule force de leur envie et de leurs connaissances.
Suite de l’étude sur la dystopie avec les troisièmes Glee : j’ai choisi un texte “facile” après une étude assez costaud d’un extrait de 1984 : quelques lignes d’Hunger Games.
Facile.
Je me retrouve à sarcler cette poignée de mots en leur compagnie avec une petite cuillère en guise de bêche. Il s’agit des troisièmes Glee, la classe la plus susceptible d’avoir été exposée à de la culture.
Et pourtant : sur dix lignes, il leur manque l’ensemble des références. Thésée et le Minotaure, Iphigénie, les sacrifices aztèques, la commedia dell’arte, et tellement d’autres.
Vertige.
Il ne reste qu’une grosse dizaine de semaines avant le brevet, la suite de leurs études, ou la fin pour certains. Et il reste tellement à leur donner. Tellement d’histoires que, gosse moyennement privilégié, je connais depuis mes douze ans. Comment est-ce ailleurs ? Est-ce propre à Ylisse, ou toutes ces références sont-elles, finalement, vouée à une très lente désuétude ?
Je n’arrive pas à m’en convaincre. Ou même à l’accepter. Ces légendes et ces époques, qui tissent la réalité, ai-je encore le temps d’en ouvrir les portes ?
Il faudrait encore une année, deux, sept. Il faudrait les amener dans des musées, leur coller dans les étagères les vieux livres de mythes et légendes qui se transmettent de génération en génération, les images d’Épinal qui marquent l’imaginaire, puis sont lentement déconstruites par la maturité.
“Monsieur, ça va ? – Oui, je me disais juste que j’ai encore beaucoup à vous montrer. – Vous en faites pas, si vous avez pas le temps, nous on ira voir.”
Journée qui se passe aussi bien que possible. Les deux classes de quatrièmes planchent sur leur évaluation sur Bel-Ami. Je constate avec un peu de saisissement que les quatrièmes Bulbizarre ont grandi, d’un coup. Tous les mômes bossent du mieux qu’ils peuvent, même les plus en difficulté, même ceux qui se sont exclamés “On a contrôle aujourd’hui ?” (Hildegarde a perdu son pari, elle était sûre que cette fois, personne ne le dirait et avait menacé les étourdis de les maraver…. paix à leurs cendres). Le silence est studieux et n’a eu besoin d’aucune incitation. Un silence agréable, en somme.
Silence plus laborieux en quatrième Alakhazam, mais je parviens quand même à convaincre Lelio, qui fait absolument n’importe quoi en ce moment et Azim, qui en général est allergique au contact même d’un stylo d’essayer.
Les troisièmes, eux, se plongent avec joie dans la création de leurs utopies. Je constate avec un brin d’affolement que les troisièmes Glee, ces mômes baignés de culture et de création, se projettent dans des mondes beaucoup plus autoritaires que les Bazoukan, qui, foutraques devant l’éternel, tentent des modes de scrutin alternatifs et tentent d’élever leurs villes dans les nuages.
Ça se passe même bien avec les parents. Rencontre avec la mère de Rahal, qui reçoit mes compliments sur son fils avec énormément de circonspection. Ceux-ci permettent cependant de parler avec sérénité de l’avenir de son fils, qui veut lancer des avions dans le ciel. Pourvu qu’il y parvienne.
Toutes les journées ne se passent pas bien cette année. Mais chacune d’elle me paraît cohérente. Comme si je comprenais enfin les règles du jeu.
C’est sans doute pour ça que j’ai demandé ma mutation.
Préparation des cours de la semaine prochaine. Je remets à neuf la partie de 1984 sur laquelle les troisièmes travaillent.
Depuis dix ans que j’exerce ce métier, certains textes reviennent dans mes cours, très régulièrement. Comme de vieux amis, qui me soutiennent dans la profession, et qui n’ont qu’une envie : faire entendre leur voix aux mômes.
Et tous les ans je les relis, les constate inépuisables.
J’aimerais pouvoir réussir à transmettre ça, en tant que professeur de français : le refuge immense et rassurant qu’est la littérature.
La violence qui, depuis la rentrée, était restée feutrée dans ma vie de prof me saute à la figure.
À commencer par Ehron, arrivé chez nous avec un lourd passif derrière lui et que tout le monde a tenté de maintenir dans un cadre doux et serein, quand bien même, déjà, on sentait sa méfiance vis-à-vis des adultes, sa défiance quand on tentait de le raccrocher. Aujourd’hui, il me déclare la guerre, en refusant la moindre consigne, en hurlant des insanités qui seraient hilarantes dans leur manque d’à-propos, si elles n’étaient proférées à portée d’oreilles encore à peu près innocentes. Pour la troisième fois de l’année, j’exclus.
Les deux première fois, c’était ce matin, quand deux gamines de troisième, charmantes au demeurant, se sautent à la gorge, en employant des épithètes à en faire s’évanouir le Capitaine Haddock. Une telle violence que les gamins qui ne sont pas occupés à applaudir hésitent à intervenir. J’interpose donc ma carrure ridicule. Quelques instants, Rahal et Roog me rejoignent.
“Tout va bien, hurle ce dernier, à nous trois on doit peser presque autant qu’elles.”
Les deux gamines éclatent brusquement de rire, coupant court à leur dispute. Je les force à se rasseoir tandis que le casque bleu improvisé m’adresse un clin d’œil. Encore une fois, les pugilistes ne comprennent pas pourquoi je les envoie manu militari chez le CPE (grâce à une AED dérangée pendant sa pause déjeûner, il faut que je pense à lui apporter une boîte de chocolats) : “C’est bon, on est calmées, c’est oublié !”
Ça dure jusqu’à la sortie où nos cinquièmes veulent se battre avec les cinquièmes du collège voisin, devant les grilles. Le temps que nous arrivions avec Monsieur Vivi, le groupe s’est dissipé, ne restent que des grands, rigolant devant l’énervement des mini-pousses. Deux d’entre eux – dont Rahal – portent des barres de fer à la main. “C’est pour jouer, messieurs !”
Alors que je tourne les talons, ils les saisissent comme des épées, mimant vaguement des mouvements d’escrimes.
C’est l’une de ces journées absolument foutraques durant lesquelles, par une aberration du calendrier, tu passes toute ta journée à accompagner des sorties scolaires.
C’est aussi ce genre de journées que tu passes à cheminer aux côtés des élèves, vers le cinéma, dans les allées du forum sur l’orientation, en attendant leurs parents pour la remise des bulletins.
Je ne crois pas qu’on en apprenne beaucoup plus sur eux dans ces situations. La vérité des mômes est tout autant dans les salles de classe qu’en dehors des grilles du collège. Mais les écouter, les regarder tandis qu’ils se déplacent – beaucoup moins en bordel que prévu – d’un lieu à l’autre les éclaire un peu différemment. Il y a des reliefs qui restent cachés, dans nos salles de classes.
Comme lorsque je vois Roog discuter passionnément avec Eleth. Ces deux-là n’échangent jamais en classe, Eleth étant le môme laissé à l’écart de toutes les activités et Roog l’un des chefs de fils des cool kids de troisième ; là, perdu dans le groupe, ils discutent passionnément de douze animés à la fois, entre invocation de ninjas invincible et de vœux faits au dragon céleste pour rajeunir de cinq ans ou grandir de cinq centimètres. Leurs mots débités à huit par seconde crée une bulle hermétique et colorée, que nul ne semble apercevoir, et qui se dissipera dès que la cohorte se sera immobilisée.
La lumière éclaire aussi Kasumi, l’élève fofolle qui n’aime rien tant qu’amener des répliques de sabre au bahut, et que je vois, le visage décomposé, aux côtés de sa meilleure copine, totalement désarmée.
“Que vous arrive-t-il Kasumi ? – Je sais pas ce que je veux faire. – Pardon ? – Comme métier. Et on me dit que si je sais pas, je vais rater mon orientation. Et c’est grave. Mais je sais vraiment pas. Et plus je me force, plus je ne trouve pas.”
Peu désireux de devoir pratiquer un massage cardiaque sur une môme de troisième, je l’invite à respirer un peu plus calmement (les arbres se pliant actuellement quand elle expire) et tente de désamorcer son angoisse par deux trois blagues particulièrement nulle. Kasumi est atteinte du syndrome du Prof Principal. Celui que nous filons fréquemment à nous ouailles, à force de leur parler orientation. À force de pousser les gamins aux fesses pour qu’ils se mobilisent quant à leur orientation post-brevet, nous finissons par rendre ce passage terriblement angoissant pour des élèves qui, au fond, ne sont que des ados et aimeraient encore avoir le droit d’hésiter. Mais, comme me le rappelle Monsieur Vivi, c’est un luxe d’hésiter. Surtout quand tes parents n’ont pas de quoi te payer des années d’études. Mais pour le temps du trajet, Kasumi a le droit de ne pas flipper.
Rahal marche seul, sourcils froncés aussi. Je ressens ce grand besoin, qui me prend une fois par an, de me transformer en un mix de Pascal le Grand Frère, Super Nanny et Joséphine Ange Gardien (celui qui m’envoie un croquis de l’image sus-citée sera en première page de Prof en Scène, le magazine). Ouvrant un bras dans un geste aussi ridicule que théâtral, je me lance :
“Venez donc qu’on parle, Rahal.”
L’avenir de Rahal également, est compliqué. Sa maman semble refuser qu’il tente autre chose qu’une seconde générale, et il semblerait que, moitié pour la faire bisquer moitié par volonté, il sabote ses résultats scolaires.
“Racontez-moi votre version de vos bulletins. J’entends trop de chose sur vous mais jamais de votre bouche.”
Il proteste, hausse les épaules. Je persiste :
“Juste pour mettre les choses au point. – Vous avez besoin de mettre les choses au point ? Vous êtes pas mon prof principal. – Je ne parlais pas pour moi. Pour vous.”
Il sourit. Il a gardé son sourire de cinquième. Il me donne sa version des faits.
“Vous allez le dire à qui ? – À personne. Mais vous savez ce que vous voulez faire, en fait. – J’avoue. – Alors faites-le.”
Nouveau sourire. J’accélère le pas. Ce genre de conversations, je le sais d’expérience, sert rarement. Mais peut-être, juste peut-être, sera-t-elle l’une des minuscules impulsions qui l’aidera à décider de ce qu’il souhaite faire plus tard.
Le soir, lui, a cheminé tellement longtemps qu’il m’est sorti de la mémoire. Un ancien élève, désormais en Terminale S. Il se dirige vers moi d’une démarche assurée et, avec une grâce insensée, me tend la main :
“Comment allez-vous, monsieur ?”
Une poignée de main de jeune adulte, et un lexique stable et solide. Nous discutons un instant de son parcours, sa future intégration dans une école d’animation. Je reste bouche bée devant la transformation de l’ado silencieux en elfe sage. Alors qu’il n’y a aucun mystère.
Le temps.
Tous ces mômes qui cheminent, le long de leurs vies, et que nous ne voyons passer que sous un angle, dans la roue d’un éternel présent : celui de leur adolescence.