Vendredi 19 avril

Une heure de cours en fin d’après-midi, et ce sera enfin rideau sur cette période. Il y a quelque chose dans l’air et ce n’est pas le soleil.

Non.

C’est une sensation agréable, terriblement réconfortante, que j’ai appris à reconnaître, en tant que prof de troisième. Qui finit presque toujours par arriver, tôt ou tard. Souvent très tard.

La trêve.

Les troisièmes Bazoukan, ces élèves bordéliques en diable, défilent à la porte de la salle des profs pour remettre un devoir que je leur avais demandé. Ils ne m’ont jamais rendu un devoir maison sans que j’ai eu à le rappeler, répéter, menacer et devenir tout rouge.
Là, sans s’être concertés, alors qu’ils sont en vacances depuis deux heures, ils arrivent et me tendent des travaux infiniment plus propres, recherchés et délicats qu’à l’accoutumée. Et sans leurs affèteries habituelles “Z’avez vu monsieur, j’ai bien travaillé hein !” “J’espère que j’aurais au moins un 16 !”

C’est la trêve. Ce moment où les troisièmes s’apaisent. Ils ont traversé les eaux les plus agitées de l’adolescence, et la plupart ont expérimenté à peu près toutes les transgressions qu’ils souhaitaient. En fin de compte, ne reste que de jeunes personnes plus spécialement avides de conflits.

Et dont les tourments intérieurs laissent place à une minuscule zone de calme. Sur laquelle on peut, enfin, lancer un pont, une passerelle.

Ces derniers mois sont infiniment précieux. Je souhaiterais que toute l’année soit possible ; c’est biologiquement, intellectuellement et humainement impossible.
Alors autant en profiter, et regarder, petit à petit, les rayons de soleil caresser leurs visages.

Jeudi 18 avril

Journée épuisante, compacte et collante. Je cours entre les surveillances de brevet blanc des troisièmes et les dernières heures de cours des quatrièmes. Mon expérience est, ce jour, ma meilleure alliée.

Tout me paraît nul : mes élèves, que je vois se planter de belle manière sur des questions du brevet auxquelles je les avais pourtant préparés ; les quatrièmes, qui me font leur crise de rébellion alors que je n’ai plus l’envie, ni la force, de les canaliser ; les réunions, durant lesquelles j’ai la sensation que l’on débat ad nauseam des mêmes sujets, jamais définitivement réglé, et que nous nous amusons à nous faire mal gratuitement.

Mais au fond tout ça n’est pas bien grave. Nous sommes exaspérés les uns par les autres, rien de plus humain en somme. Et comme tout humains, nous avons juste besoin de nous éloigner les uns des autres. Pour regagner un peu d’intégrité, et revenir, prêts à nous supporter, prêts à vivre de nouvelles aventures.

Mercredi 17 avril

En faisant du rangement, je suis retombé sur un cahier. Rédigé par la première classe de troisième à laquelle j’ai enseigné en arrivant à Ylisse, à la fin de l’année. Les gamins avaient tous rempli une page. Et j’apparais, sous leurs mots ou leurs traits – ils aimaient bien dessiner – tandis qu’ils me disent au revoir.

J’observe ce prof, celui que j’ai été sous leurs yeux, il y a quelques années.

Impression étrange, comme quand on revoit les premières saisons d’une série. C’était souvent maladroit bien sûr, ça manquait de rythme, de budget, aussi, mais il y avait quelque chose d’autres. Un bouillonnement d’idées, un potentiel pas encore réalisé. Qui, petit à petit, se met en place, se structure, et permet de raconter une vraie histoire.

Pincement au cœur. Devant cette belle preuve de reconnaissance des élèves, mais aussi pour ce type que j’ai été.

Peut-être, aussi, est-ce pour cela que j’ai timidement demandé à partir cette année.

Mardi 16 avril

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Nous assistons, un collègue par discipline, à une réunion qui permettra à Chef Adjoint d’être titularisé. J’aime bien Chef Adjoint, mais beaucoup moins sa foi en l’évaluation par compétences.

Entendons-nous bien. Qu’un élève doive acquérir des compétences, je n’ai rien contre. Qu’on les lui explique non plus, au contraire. “Nous faisons ça pour que vous puissiez ensuite faire ça.” me paraît une façon de faire des plus saines.

Seulement, dans le texte fondateur de cette façon d’enseigner, le “socle commun de connaissances, de compétences et de cultures”, j’ai l’impression que le mot “cultures”, placé en dernier, tend à être oublié. Voir même suspect. C’est comme si vous appeliez quelqu’un, par exemple Helen Willick Bunch Geller. Personne ne se rappellerait de Geller (les vrais savent).

Et c’est ce que se charge victorieusement de nous rappeler l’inspectrice de Cheffe Adjoint. Qui passe l’heure à opiner quand on lui explique à quel point on évalue bien tout partout les compétences demandées, et nous regarde profondément quand on explique que, parfois, on ne le fait pas, parce qu’il y a des choses, juste, à connaître.

“Ce que j’entends”, dira-t-elle à un moment où j’envisage sérieusement d’avaler deux litres d’huile de vidange, “c’est que vous pouvez employer des compétences interdisciplinaires pour évaluer ce que vous appelez des savoirs.”

Dialogue de sourds (et totalement indigeste pour les non-profs, je m’en excuse). Et qui me donne envie de hurler. Parce que je suis absolument certain que, dans un collège de centre-ville, le fait d’expliquer qu’il est essentiel que les élèves connaissent certaines notions, aient lu certains textes, aient découvert des mouvements artistiques n’est absolument pas sujet à débat.

Mais nous sommes en REP+.

Et en REP+, la grande majorité des élèves de l’année dernière découvriront Andromaque dans les notes de bas de page du brevet. Tandis que le texte a été étudié par au moins cinq  collègues à moi enseignant dans des établissements plus favorisés.
Il est un savoir, une culture qu’il n’est pas honteuse d’acquérir en disant “nous allons découvrir un texte important”.

Et j’en suis chaque jour convaincu.

Convaincu quand la plupart des quatrièmes, qui touchaient un livre comme Spike une fiole d’eau bénite (oui, je suis en train de regarder Buffy pour la première fois…) ont pour les trois quarts lu Dix Petits Nègres et que je ne cocherai pas des masses de petites croix grâce à ça, parce que la compétence “lire un livre et kiffer se faire peur” n’existe pas.

Convaincu quand, justement, en préparant le brevet blanc, je raconte aux troisièmes Glee, de façon frontale, sans aucune interaction, l’histoire d’Andromaque et que je la lie à l’incendie de Notre-Dame. “L’empathie que l’on ressent pour cette femme de l’Antiquité ou pour ce bâtiment qui part en flamme, c’est la même.
– Ben oui monsieur. Parce qu’on se sent connecté à eux, même si ça n’a rien à voir avec nous.
– Oui. L’Art sert à ça, entre beaucoup d’autres choses, à connecter, comme vous dites.”

Je ne supporte plus cette vision doloriste de l’apprentissage. Il est nécessaire d’expliquer aux gamins où ils vont, de devenir, de temps à autres celui qui leur passe les bons outils pour qu’ils expérimentent, leur montrer qu’ils acquièrent des compétences, fiche de personnage en évolution.

Mais les plonger dans l’inconnu, sans leur expliquer pourquoi, est nécessaire également. Parce que la culture, de ce socle commun, ne sera pas toujours utile. Pas immédiatement. Parce qu’elle ne sera pas toujours compréhensible. Parce qu’elle nécessitera du temps pour être intelligible. Et ce n’est pas grave.
Nous devons aussi enseigner le mystérieux, le laborieux, le plus grand que nous.
De peur que l’école ne devienne un atelier, dans lequel on vient récupérer les outils qui “serviront plus tard” et que l’on en sorte, équipé pour l’avenir, mais vide de tout ce qui est abstrait, plus grand que nous, mystérieux même quand on est adulte.

Je ne bite toujours rien aux Fleurs Bleues de Queneau, et pas beaucoup plus à la poésie de Rimbaud. Des profs ont posé mes yeux sur des tableaux et des sculptures qui m’ont dérangés, et je ne parviens toujours pas à comprendre pourquoi. Je leur en suis aussi reconnaissant que ceux qui m’ont donné les armes pour forger des phrases. Dans lesquelles j’essaye, parfois, de faire entrer un peu d’énigmatique.

Tout savoir n’est pas étiquetable n’est pas identifiable, ni même, peut-être, utile. Il n’en reste pas moins, lui aussi, nécessaire à la formation des êtres humains qui nous sont confiés.

De cela, au moins, je suis convaincu.

Lundi 15 avril

Semaine du syndrome de la course à pied : que la distance soit de 5, 10 ou 40 kilomètres, ce sont les dernières enjambées qui sont les plus difficiles.

Et, parce que je suis épuisé, que j’ai envie de pouvoir assurer mes cours jusqu’au bout, parce que, il faut bien le dire, je me lasse aussi, de répéter chaque jour les mêmes tâches, je me referme.

“Sois gentil, car chacun mène une dure bataille.” proverbe digne d’une papillote de Noël, dont je tente, dans ma vie professionnelle, de faire un principe. L’élève le plus insupportable a sans doute une raison. Ça ne justifie en rien son comportement, mais ça permet de le voir comme un être de raison, et pas juste un punching-ball en puissance.

Seulement je n’ai plus spécialement la force, cette semaine, de m’intéresser aux luttes des autres. Et lorsque Rean traite pour la deuxième fois un camarade de “fils de cochon” (sic), je passe en mode Dalek, et l’enjoins à aller se calmer dehors à grands coups de “dehors, dehors, dehors” (une petite voix démoniaque me souffle de hurler “Exterminate”, je suis heureusement trop en colère pour pouffer). Je n’ai plus envie d’expliquer, de désamorcer, je veux juste faire en sorte que les troisièmes arrivent au brevet blanc à peu près préparés.

Je n’ai plus envie de me lancer dans des tractations sans fin avec Lelio, qui, depuis quelques jours, a tout simplement d’ignorer les adultes (les mâles principalement). Il ne leur parle pas, il ne réagit pas quand un homme de plus de vingt ans s’adresse à lui. En général, le faire rire ou le responsabiliser aide à raccrocher les wagons. Pas de bol, aujourd’hui, ce sera un cours très traditionnel, assez pointu, et, là non plus, Monsieur Samovar n’a pas envie de se creuser le ninin pour, en plus, dérider Lelio, dont je sais pertinemment que sa situation personnelle est hyper difficile.

Je me ressource auprès des troisièmes Glee qui jubilent lorsqu’ils parviennent enfin à reconnaître une proposition conjonctive cachée dans une phrase de longueur proustienne et dissimulée derrière tout un tas d’autres subordonnées et de compléments du noms vicieux.

Je reçois souvent de virulents messages de reproches de la part d’élèves, ou d’anciens élèves, qui en veulent énormément à des profs de n’avoir pas pu, pas su détecter un moment de crise. Des profs qui ont été froids, cassants, quand ils avaient besoin d’aide.

Aujourd’hui, j’ai été un de ces profs ; je crains de l’être toute la semaine.

Mais, pour conclure sur une autre citation papillote de Noël, tirée du manga Gunnm, parfois “notre cœur n’est pas assez grand.”

Dimanche 14 avril

Et le dimanche, on s’évade !

Ce soir, ce sera l’un de mes films favoris d’Hitchcock… Et en version française, comme quand j’étais petit ! (la VO est très facilement trouvable aussi. 🙂 )

Samedi 13 avril

Hier, retour en RER. T. a dans le regard quelque chose de furieux et de douloureux. Deux gamines ont écrit sur une table des insanités au sujet d’une troisième.

Le genre de truc qui me rendrait furax, qui me pousserait à passer aux coupables un ronflon degré 9 sur l’échelle de Richter et à demander des sanctions exemplaires.
Mais qui ne m’empêcherait en aucun cas de dormir le soir.

T., lui, est affecté par cet épisode. Parce que cette histoire atteint quelque chose de puissant dans son éthique de boulot. La victime de ces insultes est une élève exemplaire, douce et surtout droite dans son comportement. Dégrader, et, à plus forte raison, dégrader une bonne personne est quelque chose qu’il n’accepte pas.

Comme toujours quand l’un de nous deux ne va pas bien, nous pavons le marécage de mots. Et durant la petite heure de RER, je me rends compte que c’est ce à quoi nous arrivons doucement, lui et moi, après respectivement quatre et cinq ans passer à Ylisse : à créer un cercle, un sanctuaire, dans lequel nous faisons respecter nos valeurs. Ou plutôt, les valeurs que nous estimons essentiels à nos élèves. Chacun les nôtres. Et que ce refuge ait été dégradé, c’est en cela que le regard vagues sous ciel gris de T. se trouble.

Le moment est très désagréable. Mais, quand il se sentira mieux, quand cette déplorable affaire sera réglée, je lui dirais : que lui comme moi avons de la chance d’avoir réussi à donner corps, petit à petit à nos idéaux.

Vendredi 12 avril

Ce que j’aime et que je redoute dans ce boulot, c’est que je m’y sens toujours débutant ; à parfois en oublier des réflexes transmis par des collègues, des essentiels qui aident énormément.

Petit à petit, comme c’est souvent le cas en cours d’année, je m’étais laissé débordé par une classe, la quatrième Alakhazam. Pas celle sur laquelle j’aurais parié : c’est peut-être pour ça que c’est arrivé. Depuis quelques jours, c’était papotages quasi-permanents, et quelques gamins dans le refus complet de bosser et la contestation permanente. Je criais beaucoup, pour pas grand-chose, et mes cours commençaient à ressembler à du caca. 
Et j’ai ressenti, hier soir, au creux du ventre, ce début de sensation familière, celle que je me suis trimballé, trois ans durant, vingt-quatre heures sur vingt-quatre : celle de la boule au ventre. 

Et donc, j’ai agi. En revenant aux bases.

Un : respirer. Profondément. Et se souvenir que même une classe pénible – je n’en n’étais encore qu’au stade du “pénible” – n’est pas une avant-garde des légions infernales. Juste quelques mômes qui, pour des raisons variées, me gonflent. C’est à partir de ce genre de constat qu’on peut agir un peu plus sereinement.

Deux : Faire redescendre le volume sonore ; à commencer par le mien. C’est dingue comme, malgré l’inefficacité totale de mes cris, j’ai tendance à y revenir. Au moins, c’est un signal d’alarme efficace. Ce son désagréable produit par mes cordes vocales indique qu’il y a un souci. Du coup, s’il faut sanctionner, appeler les parents, prévenir le CPE, le prof principal. Mais. Ne. Pas. Crier. 

Trois : Le plan de classe carré. Parce qu’arrêter de crier sur le chaos indéterminé de “la classe” permet aussi de se rendre compte que, souvent, les élèves les plus pénibles sont peu. Et que cette merveilleuse invention que sont les coins permettent de les isoler le temps qu’ils se calment, sans utiliser comme tampons des mômes qui n’ont rien demandé. (Par contre, tu bouges tout le monde, histoire d’éviter les brâmements “Injustiiiiiiiice” !)

Quatre : Retrouver l’envie de leur faire des cours sur lesquels je me défonce. Histoire, une fois la classe remise à peu près en ordre, de leur rappeler pourquoi on est là, et pourquoi ça a fonctionné durant deux trimestres : parce que le français, c’est chouette. Et qu’on est là pour ça avant tout.

Dix ans de boîte, et, pourtant, une fois par an au moins, je dois revenir au b.a ba de la gestion d’adolescents. Ce n’est pas agréable, mais ça a ses bons côtés, à commencer par l’humilité, dont je fais une jolie cure.

Et puis il y a de bonne surprises. Comme Lex, qui ne travaillait absolument plus depuis plusieurs semaines. Un grand dadais aux cheveux improbables et au potentiel indéniable. Que je pensais avoir perdu dans la grande traversée de la quatrième. Qui s’est remis à essayer avec bonheur. “C’était bien aujourd’hui, monsieur, on a avancé, c’était super intéressant !”

Toujours  surpris. Toujours débutant.

Jeudi 11 avril

“Monsieur, on aurait dit que vous faisiez son procès.”

Je tourne vers le visage amène de Vlad un regard que ne soutiendrait pas l’œil de Sauron, mais qui ne provoque chez le jovial ado qu’un grand sourire, qui semble être son mode d’expression privilégié. Derrière moi, Roog sort de classe, épaules basses.

“Ce n’est pas très poli d’écouter aux portes, Vlad.
– Je m’inquiétais pour lui, quand vous êtes vraiment en colère, vous êtes vraiment…”

Il agite la main et, devant mon expression qui atteint le zéro absolu sur l’échelle du “j’ai envie d’en rigoler”, adopte une astucieuse manœuvre en crabe pour s’éloigner de moi sans me tourner le dos, des fois que ma rancœur me donne envie de lui lancer un poignard entre les omoplates.

Ouais. Il avait pas tort, c’était un procès.

“Vous êtes bien gentil à venir me déverser votre histoire, Roog, mais si c’est pour venir me chier un 8/20 au brevet blanc comme la dernière fois, je ne vois pas l’intérêt.”

Nous sommes quelques minutes plus tôt. J’ai retenu le môme pour régler deux-trois trucs, en particulier sa propension à arriver en cours en clamant haut et fort (Acte III, scène 4), “Madame O. elle m’a couru après, elle veut ma mort !” *rires gras de ses camarades*.

Nouvel élan de frustration. Nous approchons gentiment la fin de l’année, et Roog reste exactement comme je l’ai connu au moi de septembre : drôle, fin, charismatique, beau, cultivé.

Et dans le refus total de partager cette culture avec ses professeurs, en tant qu’élève.

Et capable, sur un coup de tête, d’utiliser sa finesse pour nuire ou humilier.

Ce n’est pas qu’il ne peut pas. Il a montré à multiples reprises, à l’écrit comme à l’oral, qu’il comprend et maîtrise les codes précis du collège. Seulement Roog estime que tout ça n’en vaut pas la peine, est en-dessous de ce qu’il est capable de faire, et qu’il s’y mettra quand il le voudra. Je ne déduis pas, je cite ce qu’il m’a dit. Lors de nos trop nombreux entretiens. Que j’ai essayé de mener avec douceur, compréhension, fermeté, empathie, rigueur… Tous les adjectifs du petit prof éclairé y sont passés.

Et rien.

Un gamin toujours aussi éveillé en cours de français, et dans quelques autres, qui ont l’heur de lui plaire, et infect dans d’autres. Et des résultats médiocres, qui lui barrent désormais l’accès à ses ambitions.

Alors je me déteste de faire ça mais, en m’appliquant à réagir de façon neutre, sans laisser affleurer le moindre soupçon d’orgueil blessé, je coupe les vannes.
Il n’y aura plus de complicité dans les échanges, de référence à une culture commune. Plus de titres d’œuvres échangés à la fin d’une heure de cours ou de plaisanteries à demi-mots. Redevenir le prof le plus basique du monde. Qui n’a aucune raison de se dégeler, tant que l’élève en face de lui ne lui a pas fourni la base : se comporter, justement, en élève. Et non pas en aristocrate, se permettant de traiter adultes comme adolescents en jouet, lorsque l’envie lui en prend.

“Vous êtes bien gentil à venir me déverser votre histoire, Roog, mais si
c’est pour venir me chier un 8/20 au brevet blanc comme la dernière
fois, je ne vois pas l’intérêt.” 

Évidemment, le relâchement de langage indique qu’une limite a été dépassée. Il le sait, arrête de sourire, baisse la tête. Je voudrais le secouer, lui expliquer qu’il n’a pas compris le plus important : il ne suffit pas d’être.

Il faut faire. Rien d’autre n’importe.

Et aujourd’hui, j’ai cent fois plus d’estime pour Vlad, laborieux dans ses phrases, perdu dans son écrit, qui m’a sorti un texte argumentatif tout pété, bourré d’erreurs et de promesse, que pour Roog, qui a déroulé ses arguments en papotant avec son voisin et a refusé d’en écrire une ligne.

Je n’aimerais pas finir l’année sur cette froideur d’iceberg, surtout s’il s’agit de ma dernière année à Ylisse.
Mais là, aussi, on s’en fout de ce que j’aimerais.

Parce que si j’exige avant tout de mes élèves qu’ils jouent le jeu selon les règles, je me dois de les respecter aussi.

Et ma seule façon de gagner, c’est de les aider à réussir. Tout le reste, c’est du bonus. Tout simplement.

Mais parfois, on oublie.

Mercredi 10 avril

Hier soir, discussion avec L. L. enseigne actuellement – et pour quelques années encore – aux États-Unis. C’est aussi l’une des personnes les plus sociables qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Il m’explique entre autres que dire “non” à un élève dans le contexte de l’apprentissage, est là-bas aux limites de la proscription. Toujours partir d’eux, construire à partir de ce qu’ils savent.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette façon de voir l’éducation. Mais je réfléchis plus particulièrement au sens du “non”, que, comme tout enseignant, j’assène parfois à mes élèves.

Je ne pense en aucun cas qu’il soit néfaste. Mais, comme l’intégralité des outils du prof, il est à manipuler avec précautions. Je prends les interactions entre les élèves et moi-même comme un match d’impro, ou une session de judo. Toujours partir de leur impulsion à eux pour construire quelque chose. Et comme en impro ou en randori, il arrive que tout se passe comme je l’avais prévu, ou que je sois obligé de changer mon intention initiale.

Y compris en disant non. Sans en abuser, sans le dramatiser. Un non est un indicateur. Il y a la notion sur laquelle nous réfléchissons, il y a tous ces espaces de libertés, et il y a le hors-piste complet. Où nous n’avons pas la possibilité, pour tout un tas de raisons, de nous aventurer.

J’ai mis beaucoup de temps à le maîtriser, ce non. Au départ, j’en abusais. Terrifié à l’idée de perdre le contrôle, le fil de mon cours, et de me faire dévorer tout cru par les hordes d’adolescents. Puis, j’ai tenté de le bannir, ce qui était tout aussi orgueilleux de ma part que néfaste pour eux. Dussé-je passer pour un dinosaure, j’estime nécessaire, juste et honnête de baliser les connaissances que nous abordons au fil des heures. Quitte à rouvrir des débats par la suite, quitte à venir trouver celui qui s’évade loin de ce que nous étudions pour lui proposer, par la suite, d’explorer avec lui le terrain qui l’intéresse. Mais pas tout de suite.

Le “non”, dans l’apprentissage est l’un des étais nécessaires. Celui qui apporte la rectitude, corolaire de la liberté de se poser toutes les questions possibles. Et savoir placer ce “non” au bon moment permet de faire avancer les mômes à une vitesse hallucinante.

Encore faut-il savoir le maîtriser. Et j’avoue ne pas y parvenir à chaque fois. C’est un équilibre délicat, qui ne supporte par l’à peu près ou la fatigue. Un non ne s’emploie jamais à la légère.

Donner, et recevoir le non, c’est l’apprentissage de la précision. Il y a une beauté là-dedans.