Mercredi 13 juin

Une fois n’est pas coutume, je descends voir N. dans son bureau. N. est l’assistance sociale du collège Ylisse. N. a les yeux très bleus, parle avec une voix joliment éraillée mais qui ne voise que des propose parfaitement nets. Habituellement, je ne communique avec N. que par mail. Je lui expose un souci, elle reçoit l’élève, effectue son miracle.

Elle ne répare par les élèves. Jamais, ce n’est pas son job. Mais, systématiquement, elle communique. Ouvre les voix, et ce n’est pas une erreur d’orthographe, cette fois-ci. Neuf fois sur dix, les gamins s’éclairent. Et finissent par révéler d’eux-mêmes aux adultes ce qui les tourmentent.

Parce que N., jamais. Je me tiens devant elle, et elle me regarde, l’air un brin perplexe. Qu’est-ce que je fais là ? Je lui ai envoyé Solange, l’une des Demoiselles, qui avait l’air vraiment fatigué ces dernières semaines, et elle lui a parlé. Pourquoi suis-je descendu ? Peut-être parce que, concernant les cinquièmes Glee, je resterai, jusqu’au bout, ridiculement protecteur.

Mais, avec une subtilité et une gentillesse dingue, N. me remet à ma place. Non je ne saurai pas ce qu’il se passe, et oui je dois avoir confiance. Continuer à faire mon travail de prof, tout simplement. J’ai identifié le souci, j’ai tiré la bonne sonnette d’alarme, et c’est parfait. Je ne vais ni demander une médaille, ni demander d’explication.

En remontant vers la salle des profs, je me rappelle cette fois où j’avais fait un massage cardiaque à un type écroulé dans la rue et qu’après des secondesminutesheures une ambulance était arrivée, l’embarquant et me laissant tout seul. J’avais juste récupéré mon parapluie, abandonné quelques mètres plus loin, et j’étais allé prendre mon train. J’ai jamais su si j’avais sauvé un mec ou si j’avais été totalement inutile. Et c’est très bien comme ça.

N. me rappelle que prof, c’est pareil. Tes pouvoirs sont immenses et limités. Uses-en. Mais ne brise pas les frontières, elles sont aussi une protection.

Alors j’attends, le prochain cours avec Solange.

Mardi 12 juin

Monsieur Vivi aimerait confier les 6èmes Glee, dont il était professeur principal, à T., si la conjonction astrale le permet. Tandis que nous nous dirigeons vers notre halte sandwich habituel, T. me demande comment il pourrait prendre la place de Monsieur Vivi. “Ils le considèrent comme un dieu vivant, les sixièmes.” T. a été leur prof de français, T. sait.

Je réfléchis un instant. Au coin de mes lèvres, les dizaines de raison de mon admiration pour T., en tant que prof. Quant au fait qu’il a réussi à faire de sa classe de cinquième, pas évidente du tout, un groupe de choudoudous. Sur sa rigueur, son immense patience. Sur le fait qu’il apporterait à des Glee toujours dans l’excès un peu de sa raison et de sa rigueur.

Mais ce qui me vient d’emblée c’est “ils sauront faire la part des choses. Et tu travailleras bien avec eux.”

T. n’a pas besoin d’être rassuré, me dis-je avec une inconséquence et un orgueil, délirant. Il a juste besoin de ne pas se diminuer.

Car je crois que c’est la pire blessure que nous puissions nous infliger.

Elles sont innombrables, les raisons qui peuvent nous pousser à nous sentir mauvais, illégitimes ou tout simplement incapables d’exercer ce métier. Et c’est justement à cet instant qu’il faut être le plus sûr de soi. Toujours se méfier des certitudes, sauf de celle-là, notre roc, notre pilier : nous, profs, sommes à notre place.

Car douter de ses possibilités, ce n’est pas que souffrir : c’est, déjà, transiger. Je ne suis pas capable. À quoi bon ? Elle est meilleure que moi, il enseigne infiniment mieux. Cessons d’essayer, il en existe tellement de meilleurs que nous : plus charismatiques, plus patients, plus organisés.

Bien entendu.

Mais à de très rares exceptions près, nous sommes tous à notre place. Notre légitimité est totale. C’est comment occuper le mieux possible cette position qui sera source de questionnements sans cesse renouvelés. Mais ne jamais, jamais oublier : nous avons la potentialité d’apporter une pièce totalement unique à cette grande machine poussive qu’est l’enseignement

Il ne s’agit pas d’avoir une confiance aveugle, de refuser la critique ou l’erreur. Juste de se dire que ces errements, ces critiques, ces erreurs, on les fait en tant que prof. Avec sa propre partition du mot.

Et bon sang que celle de T. est belle.

Lundi 11 juin

Je me réveille à 6h, agoni d’insultes par mon corps et ma cervelle, qui me demandent POURQUOI au nom de tout ce qui est juste et bon, j’ai accepté de venir DEUX HEURES en avance au bahut un lundi. La réponse est la suivante : quand deux choupettes de cinquième te demandent si on peut se voir le lundi matin parce que “elles ont trooooop de mal sur les questions de compréhension”, et qu’elles n’ont que cette heure-là de disponible dans leur emploi du temps de ministre, ben tu viens.

Un trajet de RER grincheux plus tard, je dissous mon amertume dans du café (je ne tiens pas la caféine, qui me rend euphorique et insupportable pour une compagnie adulte après un gobelet, quand le butun drol – c’est un bretonisme que je t’encourage à chercher – me laisse juste un brin perplexe devant le goût) et m’installe avec les gamines. Nous sommes bientôt rejoins par les Demoiselles de Rochefort qui se sont levées tôt parce que “on sait que l’aide aux devoirs, c’est un lundi sur deux mais là on a TROP de trucs à faire.”

L’heure passe donc très vite, les quatre gamines travaillant et papotant à égale mesure, mais avec beaucoup de joie.

9h30 : le reste des 5e Glee débarque, ils ont anglais mais leur prof est absente. “Et on a déjà deux classes en perm’” me fait F., l’AED. Qu’à cela ne tienne, j’embarque ce petit monde au CDI où tout le monde poursuit son exposé sur Molière ou feuillette gentiment une BD ou un manga quand je pense que mon autre classe de cinquième m’aurait déjà placé une bibliothèque dans un endroit incongru. À la liste de leurs nombreuses qualités, on peut rajouter une bonhommie de plus en plus prononcée.

10h30 : je commence officiellement mes cours avec… ben oui, les cinquièmes Glee dont certains me voient pour la troisième heure d’affilée. Fin de l’étude des Fourberies de Scapin. “Non mais monsieur, c’est quoi ce HASARD ? Genre ils sont tous les enfants les uns des autres ? Ça n’est pas un peu facile ?
– Mais non t’es bête, toi, c’est un texte du XVIIe, forcément que ça nous paraît cliché, mais c’est grâce à Molière que c’est devenu un cliché, pas vrai monsieur ?”

Aucune remarque sur le fait qu’heureusement, tout se finit bien pour tout le monde. Les cinquièmes Glee, totalement dans l’analyse.

À l’inverse de la cinquième Arkham, qui se prend la dernière scène en pleine figure. Ils tremblent pour Scapin, rient de soulagement à la fin en le voyant enlever son bandeau. “Vous croyez qu’il pourra encore travailler pour Géronte ?” Les cinquièmes Arkham, totalement au premier degré. Mais heureux.

Sauf Mose. Mose revenu de huit jours d’exclusion et dont la mère a refusé un placement en classe relai, où il pourrait évoluer dans une structure plus petite et plus adaptée à ses besoins. Mose qui ne comprend rien à ce qu’il se passe, qui a décroché. Mose finissant l’année encore plus perdu et plein de rancoeur qu’au début. “Maintenant s’il continue à faire n’importe quoi, ce sera le conseil de discipline parce qu’on est au bout de tout ce qu’on peut faire.” peste Cheffe Adjointe. C’est la première fois que je l’entends parler ainsi.

Les troisièmes Max ne sont plus qu’une petite poignée. Pas les plus studieux, juste une réduction de la classe en général. Nous avançons péniblement dans la description de l’amitié selon Camus.

“C’est de l’amour qu’il décrit, monsieur, là !
– Non. Il n’y a pas que l’amour qui peut être puissant.
– Grave, intervient Laya. Même l’amour c’est pas fort comme ce qu’il écrit, le mec, là.”

Sur le cahier de Laya, taggé un peu partout : “Ace le plus beau.”

Ace son copain qui lui tire les cheveux et lui tord le bras pour jouer.

“Monsieur, vous avez des amis comme ça ?
– J’en ai un.
– On le connaît ?
– Pourquoi cette question ?
– Dans le texte, après avoir fait sa grande déclaration d’amitié, Tarrou il baisse les yeux et genre il tape la terrasse avec le bout de son pied. Vous faites ça quand vous parlez avec Monsieur…
– Vous avez vu ça, vous ?
– Moi je trouve ça bien. Ça veut dire que c’est pas des bêtises, ce livre. J’aimerais bien avoir un ami comme ça.
– Je crois que ça vient avec la maturité.
– Ah ben voilà, c’est bien de grandir, en fait !”

Samedi 9 juin

Dans mon ancien bahut, à Crimea, mes élèves m’ont appris à me débarrasser du syndrome du paladin : inutile de croire que je les sauverai tous par mon charisme insensé (disparu au Vénézuela depuis 1932) et ma pédagogie de fou. Le pouvoir d’un enseignant est bien plus mince qu’on ne le croit, quand bien même ses responsabilités sont énormes.

Ylisse m’aura rendu un autre service : n’être ni médecin, ni malade.

Paradoxalement, j’aurais, cette année, rarement eu de si bons rapports avec mes élèves. Peut-être, justement, parce que j’ai cessé d’essayer de les soigner, et de me soigner avec eux.

Les soigner : tenter d’outrepasser sa place, sa position, lorsqu’un môme cherche de l’aide. Agir strictement dans le cadre de ses fonctions, et de son humanité. Mais toujours agir comme membre d’une équipe pédagogique. Non, à toi tout seul, tu ne changeras pas la vie de cette gamine abandonnée par sa famille, tu ne lui donneras pas les outils pour qu’elle se sente mieux dans la vie. Mais tu peux être l’un des rouages qui, si tous fonctionnent correctement – sacré pari – lui permettra de s’en sortir.

Se soigner : être le meilleur prof du monde parce que, à toi, on n’a pas donné sa chance parce que, toi, tu es sûr que tu as trouvé la solution. La meilleure, celle qui va faire que oui, l’éducation sera enfin une affaire simple, que ces années où tu t’es planté, où tu n’as pas été respecté, ont eu un sens.
Ne jamais projeter, ni sur ses élèves, ni sur ses pratiques. Encore une fois, il n’existe aucune méthode universelle. Le triomphe du lundi sera peut-être l’échec retentissant du jeudi. Juste, apprendre à se réjouir des bons moments, tenter de les formaliser quand c’est possible, mais ne jamais mettre trop d’espoir en eux.

Cette année, Ylisse m’a enfin appris à accepter l’immense part d’aléatoire de ce boulot, sans jamais m’y résigner. M’a fait comprendre ce que, je pense, les élèves savent que nous, les adultes, nous oublions. Nous pouvons nous soutenir ou nous faire du mal. Un peu. Mais tous les jours.
Alors, que mes ambitions pour des mômes soient immenses ou modestes, que je tente un projet totalement fou ou tout bête, à partir de maintenant, j’avance à petits pas.

À petits pas fermes.

Vendredi 8 juin

Ce n’est pas passé loin. Mais le programme de troisième s’achève doucement sur une note de satisfaction, avec les troisièmes Max comme Tardis. Étude de quatre cours extraits de Camus, qui décrivent la réaction de différents protagonistes face à la peste. Sans raison explicable, l’étude prend.

Et pendant qu’ils se penchent sur les diverses motivations de ces vivants de papier, je les observe. Me rend compte avec un léger vertige qu’hormis deux élèves, j’ai l’impression d’avoir apporté un peu, un tout petit peu, à chacun d’entre eux. Je me revois, l’année dernière, face à une autre troisième, bien meilleure, mais infiniment plus conflictuelle. Même si je suis parfois allé en cours de troisième en traînant les pieds cette année (remember les lundis après-midi), ça n’a jamais été la boule au ventre. Et ça c’est énorme.

Nombreux les moments où nous nous sommes interrogés, où nous avons débattus. Où nous nous sommes accrochés. Mais jamais dans l’indifférence ou la hargne.

La chance, certains années, de tirer les bons numéros.

“… et c’est pour ça que le roman est encore pertinent aujourd’hui, conclue Oulan. Il parle d’humains qui sont complexes. Monsieur ?
– Oui Oulan ?
– C’est comme ça que vous voyez les classes ? Comme plein d’humains complexes ?”

Jeudi 7 juin

Rencontre au sommet, en salle polyvalente : les cinquièmes Arkham jouent aujourd’hui pour les cinquièmes Glee. Une série de petits sketchs en anglais qu’ils ont écrits. Pour beaucoup de cinquièmes Arkham, c’est une première expérience. “Ils vont pas trop se moquer de nous, hein ?” m’a demandé Nina d’une petite voix quand je leur ai expliqué qu’ils auraient un public.

Les cinquèmes Glee ne se moquent pas. Ils ne se moquent tellement pas que ça en devient presque gênant. Ils applaudissent pile quand il faut, même quand le groupe qui passe susurre son texte en se cachant derrière sa feuille. “Je peux pas les laisser comme ça.”, murmure Benvolio qui file en régie et leur fait de belles lumières.

Nous remontons en classe. Je ne sais trop que dire aux Glee.

“On s’est bien comporté ?” me demande Yoshino, avec son regard 39871 “Je suis l’innocence et la naïveté incarnées.

“Très bien. C’était pour faire plaisir à qui ?
– Ben à nous et à vous monsieur, on essaye d’être des bonnes personnes, comme vous dites, lance Arès qui continue à tripoter l’attelle que lui a valu son récent coup de poing dans un pilier.
– C’est difficile, vous savez. Le théâtre, c’est une compétence artificielle, que vous avez la chance de travailler depuis deux ans, énormément. Ce n’est pas du talent c’est…
– Beaucoup de travail, on le sait, on a beaucoup beaucoup travaillé ces derniers temps. Donc on s’est pas moqué aussi parce qu’on a appris.
– C’est vrai. Du coup, on reprend l’étude de Molière ?
– Carrément, parce que les cinquièmes Arkham, là, ils sont grave en avance sur nous !”

Plus que deux semaines à être leur prof. Comme je le dis à T. en rentrant, je suis triste et totalement satisfait. Il serait indécent de ne pas l’être après ces deux ans passés à leurs côtés. Nous nous connaissons désormais beaucoup trop. Il est temps pour eux comme pour moi de connaître autre chose. En espérant que ces pousses de bonnes personnes le resteront.

Mais ça ne m’appartient pas. Ça ne m’a jamais appartenu.

Pendant deux ans, j’ai pu les accompagner. Et c’était beau.

Mercredi 6 juin

Après midi chez T. à travailler sur le prochain concert d’Ezia Polaris. Cela faisait longtemps, trop longtemps. Le collège avait énormément gagné sur le vaisseau d’espace et de musique.

Je
propose à T. un nouveau texte, écrit pour en remplacer un autre, dont
j’étais toujours insatisfait. Texte qui débloque beaucoup de choses.
Texte que j’ai écrit entre deux chansons des Cités Aveugles, l’opéra des 5ème et 4ème Glee à qui il doit beaucoup, tant dans le rythme que le vocabulaire.

Le
boulot vampire a débloqué ce dont il m’avait privé depuis longtemps.
Paradoxe toujours. Mais, alors que se desserre l’étreinte du bahut, je
retrouve, tout froissé, tout plié, un pan de moi-même, laissé en friche.

Et alors que j’ai un peu moins de boulot, je m’emploie à le lisser un peu. J’écris enfin pour moi.

Mardi 5 juin

Je pars bosser empli d’une immense tristesse. Compagne de cette immense fatigue de fin d’année. C’est bientôt la fin et mon armure est bosselée, cabossée. Tout m’atteint et tout m’affecte, au-delà du raisonnable, au-delà de l’adulte.

J’ai le nez et les yeux qui me piquent à l’idée d’enchaîner une journée de cours et deux commissions éducative, à l’idée qu’une réunion sur les soucis d’incivilités dans le bahut risque de provoquer des conflits entre collègues, à l’idée que trop de mes élèves ne sont pas prêts pour le brevet.

Je suis à vif et j’ignore comment je vais tenir.

Aujourd’hui, je vais tenir grâce à B., qui débarque avec son sourire de pirate, me tendant un Blu-Ray d’Ayreon, groupe de metal progressif honteux (pour moi) pour lequel nous partageons un goût coupable. Il me raconte comment il a assisté à l’un des premiers concerts de Floor Jansen, sans aucun gramme de l’acidité dont il est habituellement coutumier. Hasard ou intuition, un peu des deux, peut-être.

Aujourd’hui, je vais tenir grâce aux troisièmes Tardis. J’ai une boule dans la gorge tandis que je leur lis et que nous commentons la scène de l’agonie d’un enfant chez Camus. C’est un cours très simple et très dialogué, mais un silence studieux règne sur cette classe habituellement habituée aux bavardages. “Merci pour ce cours émouvant, monsieur.”, me dit Aria à la sortie. Elle ne me parle quasiment jamais.

Aujourd’hui, je vais tenir, même, grâce aux troisièmes Max. À qui je raconte, il n’y a pas d’autres mots, la nature et la fonction des mots qu’ils n’ont toujours pas assimilé. Et à nouveau, pas un mot. Les bras se lèvent dès qu’ils perdent pied dans mon récit, je reprends, inlassable. Je ne sais pas pourquoi, ils sont hyper attentifs. “Merci”, encore.

Je reprends le RER toujours cabossé, toujours au bord des larmes, mais intact.

Le collège, les mômes. Vampires, conflictuels, épuisants.

Et, au moment le plus inattendu, la source de toute force.

Lundi 4 juin

Si le lundi après-midi est – vous l’avez remarqué – invariablement infernal depuis le début de l’année, je dois reconnaître que le lundi matin est son opposé inverse. Une heure d’aide aux devoirs – je continue à l’appeler ainsi – durant laquelle mon service de renseignements favoris, les Demoiselles de Rochefort, me tient au courant des derniers potins qui agitent Ylisse, tout en révisant assez approximativement la différence entre une médiatrice et une bissectrice (et en me chambrant abondamment devant mon abyssale nullité en maths.)

Heure qui s’enchaîne par une heure de retenue que j’ai mise à deux gamines de cinquième Arkham, qui m’expliquent, enthousiastes, à la fin, que pour une fois, elles ont pu faire leur devoir et ne seront donc pas collées par un collègue. Une sorte de colleception, si je comprends tout.

Les cours commencent vraiment, avec deux heures de cours de cinquième, durant lesquelles j’explique respectivement la mise en abyme, à l’aide de la scène du sac de Scapin et de la Vache qui rit (c’est bien entendu au moment où j’affiche glorieusement le logo en haute définition que surgit la Principale Adjointe pour demander un renseignement. Je crois qu’elle adopte désormais me concernant la technique du soupir désabusé.) et celle des différentes mises en scènes. Chaque classe, à sa manière, semble apprécier. Les cinquièmes Arkham ont développé, à l’issue de cette année, une curiosité autre que celle des Glee à l’égard des cours, bien que différentes. Là où les Glee aiment manipuler, les Arkham aiment assimiler, et organiser les connaissances.

Sauf Nanami.

Nanami à qui les mômes parlent de moins en moins. Nanami qui crache, à la sonnerie de midi “Azy, comment vous forcez trop, avec le prof !
– C’est toi qui force, répond sa copine Nina. C’est bien, en ce moment, et tout le monde est d’accord.
– Genre.”

Nanami n’est que colère. Ses potes voient à présent que son jeu de bonne élève insolente n’est qu’affectation, autant que les adultes, et elle n’arrive pas à en sortir. Elle ne veut pas en sortir. Et toutes les tentatives de communication restent vaines.

D’étouffante, la chaleur devient accablante durant l’après-midi. Je cherche une salle plus fraîche pour abriter des troisièmes Max assommés soit par la digestion, soit par l’absence de nourriture, pour ceux qui font le ramadan. “Tu aurais dû faire cours dehors”, me fait L., le plus sérieusement du monde. Parfois je crève de jalousie à l’égard de L. qui serait capable d’enseigner les maths à un caillou, et avec qui bien sûr, ça marcherait dehors, alors que je suis à peu près certain que ça virerait à l’Apocalypse me concernant. Et elle fait tout ça avec une modestie absolue. C’est normal.

Malgré tout, nous continuons à explorer La peste, dans la canicule. Quand l’agitation commence, je rappelle sèchement que désormais, le conseil de classe est fini, que je ne les considère plus comme des collégiens mais comme des étudiants qui ont besoin de façonner, vraiment, leur intelligence. Que j’ai sué – sans jeu de mots – sur ce cours et qu’ils vont aussi suer parce que c’est compliqué et c’est normal. Et, miracle, ça fonctionne.

“Ils bossaient bien.”, me dit B., le prof de techno, ex-baroudeur de lycée pro, un peu plus tard. Venant de lui, et de son côté bourru à qui on ne la fait pas ça me fait plaisir.

Prendre les petites victoires d’ego quand on peut…

Départ d’Ylisse. Sur les quais, trois ex-élèves. Survêtements carrément dégueu, ils fument la chicha en attendant le RER. “Non mais c’est le fond du fond là !” leur balance S., une AED, en rigolant. Ils protestent un peu. Pas beaucoup.