Mardi 27 mars

Journée spectacle de mi-parcours des quatrièmes et cinquièmes Glee. Journée très belle. Très belle pour les profs. Pour les élèves, je suppose – et on suppose souvent mal, quand on est du côté des enseignants – excitante, intense, jubilatoire et dure, très dure.

Très dure parce que lors des représentations devant les autres élèves, des moqueries et des doigts d’honneur. Grosse colère de certains : “ils savent chanter eux ? La prochaine fois je vais les voir, je les prends, et je les mets sur une scène !”

En fait, me fais-je la réflexion, ces classes Glee sont devenus des bulles qui flottent inconfortablement entre deux espaces : vus comme des marginaux élitistes pour leurs camarades d’Ylisse, et vu comme des élèves de la zone pour les gamins plus favorisé. Ils ne sont à leur place nulle part.

Mais, comme le rappelle ma mère, c’est le destin de tous les adolescents. Et cette apesanteur, ils la vivent ensemble.

Et puis, surtout, il y a eu tant d’applaudissements lors des trois spectacles qu’ils ont joué…

Lundi 26 mars

Les deux heures de cauchemar du lundi avec les troisièmes Max se déroulent sous le signe de la différenciation. Deux gamins glandouillent à peu près calmement (le premier doit être à mon cours pour la cinquième fois de l’année et n’a aucune idée de comment fonctionne une heure de français, l’autre a décidé qu’il ne viendrait que pour obtenir son orientation. Pour le moment, je suis désarmé face à eux.), six recopient les conjugaison de être et avoir à tous les temps simples – “parce qu’on en a besoin monsieur”, argument que je ne peux dénier – et les seize autres sont plongés dans une série de documents divers qui doivent les aider à reconstituer la vie d’Arthur Rimbaud, en prélude à un nouveau chapitre du cours.

Brutalement, Fletcher lève la tête, l’air révolté :

“Aaaah mais il était lesbienne en fait !”

Cherchant désespérément à réfréner une furieuse réminiscence de Criquette Rockwell, je parviens à rester neutre :

“On dit homosexuel.
– Mais non, monsieur, homosexuel c’est pour les filles, me lance Nina, de l’autre bout de la classe. Pour les hommes on dit gay !
– Alors non. Et oui. Homosexuel c’est pour tout le monde, et gay, en effet, c’est pour les hommes. Mais c’est un terme plus récent que Rimbaud.”

Un silence de mort est tombé sur la classe. Les gamins me fixent avec une intensité que je tuerais pour qu’ils aient quand je leur explique le présent du conditionnel. Les questions continuent d’affluer.

“Monsieur, là ils disent qu’il vivait dans une communauté de poètes. C’est genre tous les homosexuels qui vivent ensemble, là.
– Nooon. C’était juste des poètes qui, ainsi, pouvaient travailler et échanger ensemble.
– Mais à Paris, il y a bien un quartier où on doit aller quand on est gay non ?
– Alors, on n’est pas obligé d’y aller. Mais il y a un quartier gay, oui, qui s’appelle le Marais.
– Et il n’y a rien pour les lesbiennes ? Et pourquoi un quartier pour que les gays ?
– Wesh vazy si tout le monde il leur parle mal, peut-être qu’ils veulent être un peu tranquilles.
– J’avoue. Moi je serais trop mal qu’on me parle mal juste si j’étais lesbienne…
– Et à part les soucis de syntaxe, vous ne pensez pas que commencer par ne pas mal parler des homosexuels, ça éviterait bien des soucis ?
– Monsieur, mais quand vous expliquez, genre ça paraît simple et tout. Mais venez, venez expliquer ça dans ma famille, et d’un coup, c’est plus compliqué.”

Bruyante approbation dans la classe.

L’ignorance des gamins sur le sujet pourrait être hilarante si elle n’était pas l’un des fers de lance de la violence. Mais aujourd’hui, la victoire, pour une fois, est aisée. Il y a peu d’ennemis moins dangereux, quand on est enseignant, que l’ignorance d’une classe curieuse.

Un point pour Rimbaud.

Samedi 24 mars

Journée portes ouvertes au bahut.

Des parents, en rangs clairsemés, encore un peu de sommeil sur la joue, entrent dans la cours vide. Accueillis par Cheffe, qui sait comment sourire un samedi matin au gris d’Ylisse, des surveillants courageux, un CPE champion toutes catégories d’abnégations et une poignée de profs.

Constatant nos visages pas franchement défroissés, Cheffe nous lance : “Il y a des croissants en salle des profs !” Le professeur, comme l’élève est un être que l’on peut prendre tant par les sentiments que l’estomac, le professeur se déride.

Après la grand-messe en salle polyvalente, Jean-Michel priez pour nous, les parents se divisent en petits groupes, pilotés par des profs ou des élèves super courageux, venus jouer les guides. J’accompagne l’une des petites troupes, tandis que Monsieur Vivi explique le fonctionnement de la future sixième Glee.

Beaucoup de parents dont le premier enfant entre au collège dans mon groupe. Et de grands sourires. Il faut se rendre à l’évidence : ils sont ravis. Des salles de classes propres, vidéoprojecteurs à tous les plafonds, du parc informatique, du CDI merveilleusement organisé par A., la prof la plus méthodique de la galaxie, ou encore du fait que les sixièmes aient leur espace à eux.

L’espace d’un instant, j’ai honte. On leur fait vivre un mensonge. Parce qu’il n’est pas impossible que, dès le deuxième jour, leur môme se fasse menacer par un autre élève, qu’on le bouscule dans les couloirs, que lui-même soit pris dans une histoire. Non ce n’est pas “le paradis”, comme me sourit une maman.
Mais ce n’est pas un mensonge non plus.

Ce qu’ils visitent, en ce samedi matin, c’est le collège rationnel. Là où tout est mis en place pour que les mômes réussissent. C’est une dimension stable, apaisée, qui coexiste avec tout le reste.

Les soucis d’emplois du temps, les problèmes de violence, les erreurs humaines, les retards, les conflits.

Le collège n’est pas assez grand pour être contenu entre ces quatre murs. Il est à l’intersection d’expériences humaines, de réussites et d’échecs. Il est multiple et incohérent, parce que six cent personnes aux aspirations multiples réunies dans un même espace ne peuvent, tout simplement pas, s’entendre.

Je tais ces pensées et me contente d’expliquer le fonctionnement de Pronote. Parce que sinon on me prendrait pour un fou.

Mais je me demande si le collège, ce lieu dont personne ne garde un souvenir totalement positif, ne tire pas son mystère de ça : le fait qu’il existe dans trop de réalités à la fois.

Vendredi 23 mars

Ils sont une toute petite poignée. Ces élèves qui, dès la fin du collège, font des efforts, non seulement dans le domaine scolaire, mais aussi pour devenir de meilleurs personnes. Ceux qui font tout pour brider leurs envies de violence ou de méchanceté, ceux qui renoncent au côté petit caïd des cités.

Et puis, parfois, c’est encore plus simple, encore plus subtil, encore plus doux.

Comme avec Kika. Qui, depuis le début de la semaine, semble avoir entamé une radieuse métamorphose.

Fin de la pause d’après-midi. Je la croise dans les escaliers, trois de ses potes hurlent à toute bringue. Je leur intime de se calmer en rigolant.

“Kika, ils font plus de bruit que vous, un lundi après-midi.”

Elle me regarde, toujours souriante, mais avec un soupçon de blessure dans le regard.

“Monsieur, j’ai arrêté de crier ces derniers temps.
– Oui. C’est vrai, vous avez raison. C’est voulu ou pas ?
– Oui c’est voulu. Je me suis dit que c’était vraiment pas terrible, pour une troisième.”

Elle m’énonce sa résolution avec le plus grand sérieux. Et un beaucoup de courage. Je lui souris.

“C’était bête ce que j’ai dit. Vous changez beaucoup.”

L’heure suivante. Je fais lire aux 3èmes Max un poème de Marceline Desbordes-Valmore.

“Comme vous l’avez déduit, ce poème montre le regret d’avoir perdu l’homme que la poétesse aimait. Mais il y a aussi une volonté de le piquer, comme pour le forcer à revenir.
– Et ça a marché ?”

Kika me regarde avec de grands yeux. Me demandant, très concrètement, de lui prouver le pouvoir des mots.

“Qu’en pensez-vous ?
– Que vous répondez souvent par des questions, monsieur.
– Souvent. C’est ce qui vous fait changer.”

Jeudi 22 mars

Depuis le début de l’année, nous avons installé dans le bahut un ENT (Espace Numérique de Travail, si genre ça te dit rien, non mais allô, quoi !). ENT censé permettre une communication plus fine entre les élèves et les profs, une mise à disposition plus efficace des dossiers pédagogiques… Bref, le fu-tur.

Aujourd’hui, j’ai fait le bilan de cet ENT dans l’ensemble de mes quatre classes.

Je dispose de :

– Vingt réponses à mon message test “Montrez-moi que vous savez utiliser l’ENT” (j’ai cent élèves en tout)

– Huit photos de lolcats / lamas / divers chanteuses en train de faire des duckface (certains élèves ne comprennent pas que la commande “envoyer à tous” envoie toujours une copie au prof principal).

– Quatre disputes par courrier dans lequel mes élèves insultent leurs familles et l’orthographe en termes plutôt colorés.

– Un très joli exposé sur Robinson Crusoe fait par Gengen, que je vais montrer à toute la classe de cinquième Arkham, après en avoir retirer l’image finale représentant Son Goku. #contexte

– Quatorze fois une réponse à mon message texte de la part d’Elena qui n’a pas tout à fait compris comment fonctionne la messagerie.

L’école 2.0 a encore du chemin à faire…

Mercredi 21 mars

Raccrocher après avoir parlé avec Monsieur Vivi une heure. Le spectacle de mardi prochain, à organiser. Distribution, fiche technique, projets à modifier. Et un immense enthousiasme dans la poitrine

Et sur facebook, Y. qui s’inquiète de la grève de demain, qui se met en quatre pour réaménager ton emploi du temps.

Ce boulot est intense. Beaucoup trop.

Mais certains soirs, il serait terriblement ingrat de s’en plaindre.

Mardi 20 mars

Donc, il y a du harcèlement en cinquième Glee.

Je me doutais bien que la situation n’était pas parfaite. Que les relations entre mômes n’étaient pas toujours idylliques. Que nos multiples interventions ne parvenaient pas à déraciner un truc pas très sain.

J’avais décidé – sans doute par lâcheté – que c’était quelque chose sur lequel je n’avais pas totalement prise. Et que, surtout, on n’était encore loin d’en être là. Parce que tous les mômes souriaient, parce que je n’avais jamais d’élèves qui venaient me voir à la fin du cours.

Peut-être que leur prof principal leur a transmis sa peur des conflits, sa dissimulation aussi. Mais il n’y a plus à tergiverser : c’est encore une fois Monsieur Vivi, béni soit-il, qui me met devant l’évidence, après qu’un élève ait pété un plomb, victime d’injures homophobes, pendant le cours d’orchestre.

Je n’ai jamais voulu, ni prétendu que la 5e Glee soit la classe parfaite. Mais je me disais qu’au moins, ce qu’ils avaient vécu avait tissé quelque chose de puissant. De fort entre. Guess again, Monsieur Samovar. Monsieur Samovar qui a tout faut en ce moment. Qui ne parvient pas à faire cours correctement à ses troisièmes Max dont deux se sont violemment empoignées aujourd’hui (quatre personnes pour les séparer tout de même). Monsieur Samovar qui ne parvient toujours pas à retrouver une relation de travail sereine avec une collègue, chaque tentative de réconciliation semblant n’aboutir qu’à de plus gigantesques malentendus, Monsieur Samovar, surtout, aveugle à la souffrance de gamins qu’il a pourtant juré, dans le secret le plus grotesque, de protéger, dans le petit sanctuaire de sa salle à qui il a promis de donner les armes pour être forts, pour être intelligents, et surtout, pour être bons.

Tout. Faux.

Monsieur Samovar qui s’apitoie trop sur lui-même.

“Ça va ? Tu as l’air…
– Dépité.
– Exactement. Dépité.”

F. C’est F. évidemment. F. la prof d’appui, toujours filant de classe en classe pour apporter aux mômes de sixième une assise solide pour le reste du collège. F. m’entraîne dans son bureau.

“Non mais tu as du travail.
– Là je suis en temps de concertation. Alors on va se concerter.”

Avec une voix qui ne tremble pas trop, je raconte. Et F. fait ce qu’elle fait toujours. Elle cherche des solutions. Concrètes. Me donne sa vision du problème, écoute la mienne. Elle ne dit pas de mots de réconforts, elle me réconforte, me sort du trou par le plus insistant et le plus délicat des coups de pieds au cul. Il va falloir que je mette en place des trucs. Que je réunisse les élèves, non pas pour leur expliquer, moi, ce que je ressens, assez d’ego, mais pour extirper à la racine ce qui se passe dans leurs profondeurs. F. me donne des méthodes et des moyens. Et je ressors la tête haute. Pas rassuré, mais avec à nouveau un but. Parce que c’est ce que font les profs, aussi. Ils tentent. Encore. Se plantent, tombent, se relèvent. Et, comme Monsieur Vivi, comme F. aujourd’hui, tendent la main à ceux qui restent à terre.

J’ai dix ans de métier et rien du tout. Ça sera comme ça tant que je resterai prof, je crois.

Fin de journée, en 3ème Tardis.

“Monsieur, je crois que je comprends ce que vous nous dites en faite. Les personnages de roman, ils vivent des trucs pour qu’on les comprenne sans avoir à les vivre nous, soit parce que c’est trop long, soit parce que c’est trop dangereux.”

Toujours une étincelle.

Lundi 19 mars

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“Les troisièmes Max, on passe au chapitre sur la poésie, comme ma magnifique conclusion pas du tout artificielle de Stevenson à Mallarmé pouvait le faire deviner.
– Ooooooh naaaaan !
– Ééééévidemment. Bon. Quel est le problème avec la poésie.
– C’est le truc où on doit apprendre par cœur, ça saoule !”

Tous. Les. Ans.

“Bon, les pikachus. On respire un coup, on réfléchit et on essaye de se calmer. Est-ce que les poètes se sont forcément dits, en écrivant, que des profs sadiques vous forceraient à apprendre leurs écrits ?
– Bah… Non.”

(j’entends au loin un “si ça se trouve oui !” suivi d’un “ta bouche Seed.” Ce qui arrive environ six fois par cours)

“Bon. Du coup, ça ne suffit pas à détester la poésie. Qui peut me dire ce qui la caractérise ?
– Euh, y a des rimes.
– Pas forcément.
– Des vers.
– Il y a des poèmes sans vers.
– Euh… des mots chelous ?
– Je vous ferai lire des poèmes sans mots chelous, juré.
– Azy, moi, ce que j’aime pas dans la poésie c’est la fourmi !
– *pitié faites que ce ne soit pas ça*
– La… fourmi ?
– Ouais la fourmi de dix-huit mètres, il fallait apprendre ça tout le temps quand on était petit.”

Approbation bruyante dans la classe.

Fin de troisième. Et le traumatisme de la fourmi de dix-huit mètres est toujours vivace.

Maudit sois-tu, Desnos !