Samedi 17 mars

En plein dans la rédaction des bulletins, également connu sous la période de “Hey, Sisyphe, bien ou bien, mon frère ?”

Je m’occupe ce matin de la cinquième Arkham, grande pourvoyeuse en ulcère depuis le 4 septembre 2017. J’en avais déjà parlé. Une classe toute pétée. Et de la façon que personne ne peut prévoir. Ni les profs et les CPE qui composent la classe, ni le prof principal qui les voient au départ, ni les mômes eux-mêmes. À vrai dire, la classe est plutôt équilibrée : des élèves solides scolairement se mêlent à des mômes pour qui le collège est davantage une sorte de grande arène de free-fight qu’un sanctuaire réservée aux apprentissages.

Seulement, à leur manière, presque tous les gamins ont d’immenses problèmes qui rendent l’idée de faire cours avec sérénité assez lolante.

– Il y a Mose, avec son impossibilité à se concentrer plus de trois minutes, son corps d’adulte, son cerveau de – petit- enfant et sa propension à l’insulte.

– Il y a Gabocha et ses immenses soucis de santé qui nécessiteraient une scolarité beaucoup plus aménagée que ce que nous avons aujourd’hui.

– Il y a Millie, nouvellement arrivée en France, qui ne parle pas la langue, et qui s’accroche héroïquement avec l’aide de A., qui lui enseigne les bases.

– Il y a Nanami, petite princesse pourrie gâtée, presque brillante, mais préférant tenter de faire enrager enfants et adultes plutôt que de jouer le jeu.

– Il y a Sid, qui, à la moindre difficulté, se renferme totalement et refuse de faire quoi que ce soit.

– Il y a Sheena, perché dans son univers informatique, incapable de faire une phrase de moins de cent vingt-trois mots…

Et tant d’autres.

La cinquième Arkham est une classe classique d’Ylisse. Dont on aurait poussé le curseur juste un tout petit peu plus.

Et pourtant.

Pourtant, tandis que je rédige leurs bulletins, je m’aperçois que c’est la seule de mes quatre classes où la quasi-totalité des mômes a progressé. Et peut-être que la raison s’en trouve dans une conversation que j’ai eu la veille avec eux. Débutée par Georg. Georg qui, après un an passé en sixième Glee, en a été débarqué. Forcément, quant tu sèches tous tes cours de musique mais que tu restes à zoner près du distributeur à bonbons du conservatoire, ça fait mauvais effet. Georg qui n’en finit plus de s’enfoncer dans le rôle du mini-caïd de cinquième Arkham.

“Monsieur, pourquoi vous aimez la cinquième Glee plus que nous ?“

La cinquième Arkham a la spécificité de partir au quart de tour. Je n’ai pas le temps d’inspirer et de menacer Georg de le pendre par les oreilles pour interrompre mon cours sur les pirates, que Mose se met à bramer :

“Ah ouais, ah c’est comme ça ? Genre y nous aime pas, le prof ?
– Non. Je ne vous aime pas.”

Je n’ai pas élevé la voix. Georg sait provoquer mais pour le coup, il a tapé dans l’un de mes rares points forts. Mose en reste bouche bée et Nanami se redresse. Je vais les engueuler et elle adore ça, parce qu’après dans les couloirs, elle pourra expliquer comment M. Samovar il a pété un plomb tout ça.

“Je n’aime pas mes élèves. Comment voulez-vous ? Hier, je me suis couché à deux heures du matin pour pouvoir vous préparer votre cours sur les pirates. Celui que vous étudiez, là. Où on dit que vous êtes sur un bateau, que vous partez vers une île au trésor. Celui où Hanna elle était trop contente d’être capitaine et Gabocha la vigie. Il vous plaît, le cours, non ?
– Ben euh oui.
– Alors bon. Je vous aime pas. Je vous l’ai dit mille fois. Je crois en vous, je vous fais confiance et je vous respecte. Aimer, c’est autre choze, c’est compliqué. Mais je vous donnerai tout le temps le meilleur, pour vous. Et comme pour vous, le français c’est dur, je vais vous donner de quoi progresser. Parce que c’est ce qui est bon pour vous.
– Vous me faites mal à la tête avec vos trucs monsieur ! gémit Raura. On peut pas juste continuer ce qu’on faisait ? Genre pourquoi il parle, là, Georg ?”

Les mômes se replongent doucement dans leur boulot. Tandis que pris d’une vanité délirante, je tronque la citation de Reverdy, et l’attribue à ce que je vis avec les cinquièmes Arkham cette année : “Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves.”

Vendredi 16 mars

Tout est prêt chez les 3e Tardis. La classe, très absentéiste, est au complet. Les avocats consultent une dernière fois leurs notes et le juge s’entretient avec son greffier, tandis que les journalistes prennent des notes. Ils sont prêts à jouer le procès opposant Viktor Frankenstein et sa créature. Ils ont préparé leurs textes, consulté des plaidoieries, appris ce que veut dire objection et comment on l’utilise.

Alors que le coup d’envoi est donné, la porte s’ouvre violemment. Y., un collègue de maths, surgit, accompagné de Perceval, que je connais vaguement de la classe de T. l’année dernière. Ils ont dans les yeux quelque chose que je connais bien. L’impossibilité de lâcher.

Ça m’arrive souvent. Un conflit avec un môme pour une bêtise : un refus de se déplacer, un bavardage, des devoirs non faits… Le ton monte et la tension. Ça peut aller loin. Insultes et grosses sanctions. Ça m’est arrivé ce matin.

Médusé, les mômes voient l’adulte et l’élève, grand pour son âge, s’empoigner. Puis les rires. Le prof, crédibilité en jeu à se faire tenir tête par un môme. “Aller monsieur laissez

J’ai de la chance, je suis extérieur, je peux intervenir. Je m’interpose et exige de Perceval qu’il reste dans la classe pour se calmer. Je lui pose les deux mains sur les épaules, ce qui redouble l’hilarité des troisièmes. Il finit par accepter et Y. peut retourner faire cours.

Je tourne la tête vers mes ouailles. Tous le visage déformé par le chaos de l’inattendu.

Et puis, la voix d’Emilia, la juge.

"Bon. On va pas laisser ça gâcher tout ce qu’on a préparé non ?”

C’est instantané. Une grande vague de calme qui me laisse comme un idiot avec mon ridicule. Le procès reprend. Juste parce que les gamins font le pari d’accomplir un beau truc plutôt que de ricanner.

Et alors, sont tous puissants.

Jeudi 15 mars

Sortie au CDI avec les troisièmes Tardis. Ne reculant devant rien, j’ai décidé de leur mettre un bouquin entre les mains.

Entendons-nous bien. La lecture cursive (lecture à la maison) est une compétence que les mômes se doivent de maîtriser. Cependant, un rapide sondage m’apprend que, pour la majorité des môme, le dernier livre complet qu’ils ont lu ailleurs qu’en classe avec un prof qui leur rabache à longueur de cahier de texte qu’ils doivent avoir LU jusqu’à la page 120 avant vendredi remonte à plus d’un an.

Les gamins d’Ylisse ont un rapport conflictuel à la lecture. J’envie un peu C. ou G. qui, en 6ème et en 4ème, prennent le temps de faire lire leurs élèves en cours. Hélas, le programme de troisième étant à peu près aussi consistant que mon célèbre sandwich au pain, je ne me vois pas investir ce temps là pendant les heures ou nous sommes ensembles. Et surtout, il est essentiel qu’ils manipulent ces étranges artefacts sans un prof pour leur tenir la main.

Nous nous retrouvons donc au CDI ou A., la dame du… *évite une chaise* la documentaliste a préparé une sélection de bouquins de SF. Et commence les habituelles antiennes.

“Il faudra LIRE ?”

“C’est lequel le plus court ?”

“Y a des images ?”

“Ah j’prends grave celui-là, j’ai vu le film, pas besoin de le lire !”

Les mêmes remarques, depuis l’entrée en 6ème. Avec A., nous passons entre les rangs, tentant de les guider, de leur faire faire des choix éclairés. D’autant plus que j’ai autorisé à ce qu’ils ne finissent pas le bouquin. Ne pas avoir peur, donc, de prendre un gros pavé. Peine perdue, seuls les minces opuscules trouvent preneur, hormis chez les lecteurs (ou plutôt lectrices) déjà confirmés.

J’aimerais être un peu Pennac sur le coup. J’ai l’impression que, déjà, les jeux sont faits. Que l’envie de lire aurait dû être cultivée beaucoup plus tôt… Mais nous avons tant à faire.

Espérons, alors, qu’elle prenne racine par accident. Sans nous.

Mercredi 14 mars

Correction de copies des 5èmes Arkham. Les utilisations du passé simple. Les notes sont catastrophiques, deux heures pour rien ou presque. Les plus à l’aise ont réussi, ceux en difficulté se sont plantés dans les grandes largeurs. Dans ces moments-là, je me déteste. Je me déteste parce que je réactualise la caricature de l’École : je n’ai pas réussi à transmettre une règle aride, qui sert souvent de discriminant social. Comme l’accord du COD placé avant l’auxiliaire avoir ou le subjonctif. Le genre de règles dont on dit en rigolant, à l’âge adulte “Ah oui, moi j’ai jamais compris ce truc !”

C’est prétentieux. Mais j’aimerais faire une différence. Dans ce domaine bizarrement. Celui de la langue, qui est celui pour lequel j’ai le moins d’affinité. Mais c’est justement pour ça que j’aimerais réussir. Comme ces gamins dont on pointe les difficultés sur le bulletin.

Dans ce domaine, mon bulletin à moi n’est pas bon. Et comme les gamins, il va falloir “que je m’investisse davantage pour réussir.”

À nouveau remettre les cours sur l’ouvrage. Si tous les gamins comprenaient ça, il y aurait énormément moins de conflits avec les adultes, je pense…

Mardi 13 mars

Avec les cinquièmes Glee, nous revoyons la comparaison. Comparant, comparé, mot de comparaison, le tout pioché dans les pages des carnets de Christophe Colomb.

Quand arrive le moment de donner l’exemple qui figurera dans le cahier, je me fais un plaisir d’écrire une débilité, qui fait toujours rire les mômes et fixe ainsi la phrase dans leurs esprits.

“Ma grand-mère est plus forte que Batman.”

Silence térébrant

Je me retourne. La majorité des gosses me fixe d’un air gêné.

“Que se passe-t-il ?”

Sigurd se racle la gorge.

“Monsieur… on ne peut pas écrire autre chose ?
– Pourquoi ? Les 5ème Arkham ont beaucoup aimé.
– Oui mais… enfin on est plus des bébés quoi. On peut pas mettre un exemple… Plus sérieux si on veut ?”

Je les contemple comme César dû fixer Brutus aux Ides de Mars. Mes loupiots grandissent et exigent que leur Prof Principal depuis deux ans fasse de même et leur propose mieux, désormais.

Alors j’ai hoché la tête et on a pris une phrase du texte.

Lundi 12 mars

Aujourd’hui, les 5èmes Arkham me montrent l’étendue du fil raide sur lequel, avec les collègues, on se balade.

Deux minutes avant la sonnerie, nous avons fini le boulot. Du coup, Karen qui est très gentille et qui aime beaucoup la conjugaison “parce que juste il faut suivre les règles” me demande la différence entre un Bac Général et un Bac Pro. Et tandis que je m’y efforce, le grand Mose rugit en rigolant :

“Moi je serai Bac Moulin du Port !”

Le Moulin du Port est le nom du quartier où ça deale sec, à Ylisse.

Karen ouvre de grands yeux :

“Tu veux être boulanger ?”

Je croise les yeux de Mose. Pour la première fois, je vois une lueur d’incrédulité dans son regard. Je le pointe du doigt.

“N’y pensez même pas. Ne pensez même pas à vous moquer d’elle. C’est quelqu’un de bien.”

Et sans la moindre protestation, il hoche la tête.

“J’avoue monsieur.”

Et, Cthulhu soit loué, il ne me pose pas la question suivante, parce que ça sonne :

“Qu’est-ce que ça fait de moi ?”

Samedi 10 mars

Décision prise.

Pour M. Vivi et T.  Et pour moi.

Je trahis ma promesse au Docteur.

Et, pour un an, une dernière et dérisoire année, je reste à Ylisse.

Vendredi 9 mars

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Malgré mes multiples supplications, mon corps se fait une joie de m’expliquer que non, c’est non, hmm hmm, no way Jose, no chance Lance, et que quitter le collège à 20h et des brouettes quand on commence à 8h le lendemain, ça lui plaît moyen. Surtout quand la journée se compose de sept heures de cours dont trois blocs de deux heures.

C’est donc une sorte de cadavre zombifié que je fais tituber vers mes élèves de troisièmes Max. Cthulhu soit loué, les troisièmes Max ne sont pas du matin, et je parviens donc à les amadouer avec un cours des plus paresseux. Mieux, ils se lancent avec vraiment beaucoup de bonne volonté dans l’activité préparée, qui n’a rien de passionnant.

J’ai beau les maudire sans cesse, je ne les mérite pas. Ma seule chance dans cette histoire, c’est qu’ils ne sont pas au courant.

Et ils le confirment dans la deuxième heure, durant laquelle ils préparent le procès du Docteur Viktor Frankenstein avec bonheur. Et en ayant retrouvé leur niveau sonore habituelle de 140 décibels. Parce qu’on ne peut défendre un savant fou qu’avec force de hurlements et la rhétorique c’est comme un clou : faut la marteler pour que ça rentre.
Ils m’auront sans doute coûté pas mal de points de santé mentale. Mais ils auront, pour beaucoup, joué le jeu.

On continue avec les cinquièmes Arkham qu’une collègue nouvellement arrivée est venue observer. Fidèles à eux-mêmes, les mômes apparentent cette heure à une session de jonglage, durant laquelle je dois réexpliquer trois fois la leçon à Gabocha, menacer Mose des pires sévices s’il l’ouvre une nouvelle fois, et ne me tourner vers le tableau qu’en ayant soigneusement déployé pour rétroviseur secret (que je garde dans un endroit bien caché).
Seul moment de solidarité : quand la collègue me demande de réécrire un v mal formé. Soudain terriblement loyal à son capitaine, mon petit équipage se tourne vers elle : “Ben c’est comme ça qu’il écrit, on comprend, hein !”

Arrive l’après-midi. Je fais répéter les cinquième Glee deux heures sur leur spectacle. Dont ils ont déjà mangé deux heures précédemment. Ils sont à bout. Et, sans sadisme, c’est presque beau. De les voir constater les profondeurs de leur épuisement, et faire de leur mieux pour aller chercher encore un peu de beau en eux.

“Tu te rappelles quand je t’ai appelé hier, pendant tes conseils de classes ?” me dit mon père au téléphone, alors que je rentre. “Tu avais ta voix de prof. J’ai presque cru que je m’étais trompé de numéro.”

Ma voix de prof. C’est ce que me disent les cinquièmes Glee. “Vous avez le ton de M. Samovar en cours de français. Et quand on fait de la musique, vous devenez…”

Jeudi 8 mars

Les profs sont en retard…

Aujourd’hui, le RER ne nous amène pas jusqu’à Ylisse. Alors, après avoir grelotté dans le froid pendant près de trente minutes, nous nous entassons dans un bus qui nous brinquebale jusqu’au bahut. On est comme des sales gosses trop sages, aujourd’hui on arrivera après la sonnerie et nous n’y sommes pour rien.

Je regarde B. qui me renvoie me coup d’œil toujours à sa façon, en écarquillant les prunelles. Je regarde A. et Marie-Antoinette, plongées dans une grande conversation. Elles ont des rires de gamines, des rires de femmes, les deux superposées. Sur la banquette un peu crade, elles dessinent leurs futurs respectifs, plein de soleil.

Je regarde Monsieur Vivi, le seul debout, qui déploie sa longue carcasse, les mains posées sur la rampe verticale, près du plafond. On discute. De beaucoup de musique. Et me vient, en cette matinée, la quasi-certitude que je vais trahir une promesse.

C’est un début de journée unique, et semblable à beaucoup d’autres. Et sans savoir pourquoi, aujourd’hui particulièrement, je me sens heureux.