Vendredi 6 avril

“Vous avez tous déduit que Jim est fasciné par les pirates…
– Monsieur, vous auriez aimé, vous, être un pirate ?”

Solange me regarde avec de grands yeux. Solange est la reine des questions, incongrues, qui tombent n’importe quand. Avec sa sœur Delphine, elles sont les plus Ylissoises des 5ème Glee. Filles de commerçants du coin, elles connaissent parfaitement la ville, et toutes les histoires qui la parcourent. Même chose à la récréation. Elles se métamorphosent à chaque intercours en commères, colportant les ragots et archivant les rumeurs. Dans de nombreuses classes, ça poserait un immense problème.

Mais là…

“Oui monsieur, enchaîne Sid, voix minuscule dans un corps de grand adolescent, un pirate mais sans vous battre, évidemment.”

En un instant, vingt-trois paires d’yeux sont tournées vers moi et les questions fusent :

“Vous auriez eu un bateau qui se serait appelé comment ?
– Vous auriez plutôt été un corsaire, c’est plus votre genre non ?”

Quelques secondes plus tôt, nous étions plongés dans une analyse de texte fouillée, à débusquer les subordonnées et les pronoms relatifs. Et tout à coup, je me retrouve grimé en capitaine de vaisseau.

“Et genre, vous m’auriez recruté dans votre équipage ?”

Deux ans qu’on se fréquente. Et je me demande si, avec Monsieur Vivi, et L., et leur projet qui fait que nous le voyions infiniment plus que nos autres élèves, nous n’avons pas fini par créer cette ambiance étrange : des gamins perpétuellement au croisement. Capables de se montrer matures, impliqués dans leur boulot. De mettre leur nez dans les pires histoires à la récréation. Et de se reconnecter, instantanément et sans le moindre complexe à leur part d’enfance, pour jouer avec Monsieur Samovar, leur professeur principal. Parce personne ne l’utilisera contre eux une fois qu’ils seront sortis de la salle.

Les cinquièmes Glee aux mille visages. Les rendront-ils plus fort ?

Jeudi 5 avril

J’ai 6 ans. Je lis “Gaston Lagaffe” (c’est de saison), et je demande à mon père :

“Mais quand Monsieur De Mesmaeker il arrivera à signer les contrats ?
– Mais s’il parvient à les signer, Gaston, c’est fini ! (Papa pense, je crois, que ces contrats permettent la vent de Spirou à l’homme d’affaire).”

Je ne comprends pas. Je rigole aux éclats devant les déboires de ce businessman ridicule et de Prunelle, vraiment trop nerveux. Mais il serait normal que ce gag récurrent ait une fin, ce n’est pas “normal”. Au fond de moi, je sens que cette incompréhension, teintée d’une légère inquiétude, est légitime. Mais il me manque les mots pour argumenter, et demander davantage d’explications. Il semble y avoir une façon “normale” de lire, à laquelle je devrais me référer, et défendre la mienne nécessitera des mots dont je ne dispose pas encore.

Avance rapide, vingt-neuf années plus tard. Cinquième Arkham.

“Mais monsieur, Jim qui a été si vigilant sur les marins à la jambe de bois n’a aucun doute sur Long John Silver ? Ça n’est pas logique !”

L’incompréhension de Gaston ne m’a jamais quittée.

“C’est vrai. C’est incohérent. En fait, l’auteur se permet de tricher un peu avec le caractère de Jim pour rendre le voyage plus palpitant. Il espère qu’on lui pardonnera par la suite, parce que grâce à cette tricherie, on aura plus d’aventure, de suspens et d’action.
– On a le doit de tricher comme ça dans un livre ?
– C’est l’avantage, il n’y a pas tant de règles que ça dans les histoires. Mais vous avez tout à fait le droit, vous de trouver ça bizarre.
– Et on fait quoi alors ?
– Vous pouvez vous inventer une explication, par exemple que Jim est trop excité par son départ pour faire attention à ce détail, ou bien juste attendre de lire la suite pour voir si vous pardonnez à l’auteur.
– C’est bizarre les livres quand même.
– Parfois.”

Nina hoche la tête, avec un sourire rassuré. Et se replonge dans les pages et vers l’île au trésor.

Mercredi 4 avril

Il y a certains moments qui ne changent jamais, dans la vie du collège : l’après conseil de classe du deuxième trimestre en troisième en est un. 

Une sorte d’accord tacite semble être passé entre les mômes. Il y a ceux qui décident de continuer et ceux qui arrêtent. Non pas qu’ils renoncent, ou quoi que ce soit. Mais ce que l’on a dit en conseil de classe leur suffit. L’orientation qu’ils visent ne nécessite pas davantage d’ambition ou de travail, alors arrêtons-nous là. L’extrême minimum des efforts sera fait : les devoirs notés rendus, les absences pas trop nombreuses.

Mais ils s’évaporent. Des bavardages très discrets, sans aucune agressivité, du matériel régulièrement oublié et des heures de retenue effectuées presque de bonne grâce. Pendant que les autres travaillent, certains deviennent des élèves nuages. Alors bien sûr, ça a quelque chose de reposant, de rassurant, même de ne plus se retrouver en situation de conflit avec ces mômes. Jusque là, on était l’adulte, on savait, on pouvait les faire douter, exiger qu’ils apprennent, qu’ils participent.

Plus maintenant. Ils dérivent lentement, et, l’année s’avançant, on n’a plus l’envie de les rattraper… Il reste tant à faire avec ceux qui ont décidé qu’ils avaient besoin du collège !

Mais comment les redensifier, ces élèves évanescents ?

Mardi 3 avril

Cours avec les cinquièmes Arkham. J’explique aux élèves que les prochains cours se feront sous la forme d’une chasse au trésor et que l’équipage gagnant sera récompensé.

“Pfff les cadeaux ça va encore être un truc nul.” prononce très fort Nanami en roulant des yeux.

J’applaudis.

“Merci Nanami. Grâce à vous j’ai gagné 10 euros. J’avais parié que vous grogneriez. Vous n’êtes jamais heureuse de ce qu’on fait de toutes façons.

– N’importe quoi je…

– Non mais azy il a raison, la rabroue sa copine Nina. Toujours tu dis du mal, t’étais contente la dernière fois quand les filles de l’autre collège elles ont voulu te taper.”

Et c’est vrai. Nanami ne cesse de déblatérer sur le fait qu’elle a manqué de se faire casser la figure. Ça la travaille, intensément. Elle veut du conflit, elle veut des cris, elle veut de la douleur.

“Bah c’est mieux que d’être… Gentil.”

Mot craché dédaigneusement en regardant Gabocha qui cligne ses grands yeux doux.

“Tu fais ta fière mais tu vas pleurer un jour ! la rabroue Nina. Et puis pourquoi je te parle pardon Monsieur.”

On met les voiles. Nanami boude un moment. Puis se joint de nouveau à l’activité. Elle est bonne élève, elle s’en sort bien. Mais au fond, ça la mange. La petite fille toute habillée en marques qui attend la castagne. Sans raison, autre que de se sentir vivante.

Et en attendant, lui apporter quoi ?

Lundi 2 avril

Après-midi passée à préparer le brevet blanc de français en compagnie indirecte des deux autres collègues de troisième. Mails, textos, téléphone et Whatsapp.

Encore une fois, je me demande où se trouve la frontière…

Dimanche 1er avril

Et le Dimanche,on s’évade !

Si tu ne le connais pas encore, je t’enjoins à te perdre, cet après-midi pascal, sur le blog de Boulet, bloggueur numérique et papier, qui parle de tout, de rien, depuis des années, dans son journal dessiné. Ça va de son agacement devant les clichés du cinéma hollywoodien à son amour pour la science en passant par de petites histoires, belles et tendres, dans lesquelles il prouve n’être pas juste un talentueux raconteur d’anecdotes.

C’est chouette, drôle et bien fait, et surtout c’est hyper honnête.

On s’y retrouve ?

Samedi 31 mars

Fin de semaine. Dernier cours de la journée avec les cinquièmes Glee, épuisés. Le spectacle du mardi, la remise des bulletin, tard. Ils n’en peuvent plus. Et moi non plus.

Je les regarde tandis que nous étudions laborieusement un passage de L’île au trésor. Les Glee, si grands, si petits. Dans la fatigue, redevenant des enfants. Ils se frottent les yeux, baillent, dessinent dans un coin du cahier. Cette semaine, on leur a demandé d’être très grands, très autonomes, très courageux.

Alors ce soir, cette heure-là, je leur lis Robert Louis Stevenson, pendant une heure. Et ils écoutent. Tous unis, avec leur prof, dans l’épuisement.

De temps en temps, juste, les préserver.

Vendredi 30 mars

Ace ne joue pas le jeu. Depuis le début de l’année – et, je le soupçonne, depuis le début du collège – Ace a décidé qu’il ne se laisserait aucune chance. Il refuse d’amener son matériel, te regarde avec un petit sourire en coin quand il te prend l’idée incongrue de lui demander de se sortir les doigts du ninnin pour essayer de participer à la classe, et, de temps à autre, beugle une insanité attendant avec une satisfaction bonhomme que tu t’énerves.

Tout ça, je peux l’admettre.

Mais en plus de ça, Ace est une sale petite brute. Qui ne s’en prend quasiment qu’aux filles. Avec sa force d’élève de fin de troisième, il leur tire les cheveux, tord leurs bras, et les insulte. Les plus fortes ont réussi à le bannir de leur univers, mais ça demande une force de caractère ahurissante. Elles sont une poignée, trois peut-être, à l’ignorer, en troisième Max. Les autres le maintiennent à distance en lui hurlant dessus, luttent avec lui, ou en tombent amoureuse.
Car oui, c’est un tombeur. Et ça me fait froid dans le dos.

Je n’ai aucune prise sur Ace, il le sait, je le sais, tout le monde est au courant. Mon pouvoir s’arrête là où commence le sien. Et c’est insupportable.

Ce matin Ace a encore plus ou moins baffé sa copine du moment, Rita, qui est belle et intelligente, qui veut devenir médecin et y arrivera. Il n’a rien foutu alors que nous étions deux profs, B. et moi, et que B. pourrait faire participer un parpaing.

Et il a cette foutue. Paille. Dans. La. Bouche. Ça fait trois mois que ça dure. Il mâchonne ce bidule en plastique comme un bébé sa tétine et nos injonctions à lui demander de se fourrer cette paille dans un autre orifice – la poche – n’ont eu d’autre effet que ce sourire insupportable.

Nous sommes vendredi matin, je suis au-delà de l’épuisement, et ma censure mentale s’est endormie quelque part dans le RER D. Je marche vers Ace avec l’Inquisition Espagnole dans l’oeil gauche et les armées du Mordor dans l’oeil droit.

“Ace, vous allez me jeter cette paille.”

Regard vaguement lassé, haussement d’épaules et petit sourire.

Au mépris de la déontologie et des risques de morsure, ma main se referme sur la paille et je commence à tirer. Assez peu doucement. Ace ouvre des yeux ronds.

“‘onsieur ! ‘âchez ça !”

Le reste de la classe se retourne sur cette lutte du troisième type. Le môme à les yeux noir.

“Azy ! ‘âche ça, ‘rère” !

(Ah oui, parce que Ace adore m’appeler “frère” aussi). Je lui adresse mon plus beau sourire.

“Pardon Ace ? Désolé, je ne comprends pas.
– ‘âchez !
– Quoi ? Faché ? Non, ne vous en faites pas, je ne suis pas fâché.
– LÂCHEZ !”

Sous l’effet de l’indignation et de l’articulation, les mâchoires se desserrent et je récupère la paille. Brandissant le morceau de plastique déchiré en l’air, je comprends parfaitement ce que le jeune roi Arthur a pu ressentir. Rita explose d’un rire de petite fille, Ace suffoque.

“Comment vous avez fait ?”

Comme le suggérera Lady T. un peu plus tard en salle des profs, j’ai dû être visité par l’esprit de Jean de La Fontaine, de son corbeau et de son renard.

Ace me regarde, et, l’espace d’un instant, je m’attends vaguement à ce qu’il me frappe. Ou au moins qu’il sorte.

Il se baisse, prend une feuille et un stylo.

Et se tait.

Jeudi 29 mars

C’est, définitivement, la semaine des grands clichés.

Première session de l’opération “Silence on lit” chez les 5ème Glee, qui consiste, à chaque début de cours, à faire lire les élèves une dizaine de minutes.

Je devrais lire moi aussi mais, en vilain prof toujours à la recherche de quelques minutes à grappiller, j’en profite pour faire l’appel, remplir le cahier de texte, et surtout, surtout les regarder, de toutes mes forces.

Ceux qui sont totalement absorbés dans leur lecture, louchant presque sur les mots à force de concentration. Hanna et Oulan qui, régulièrement, pouffent dans leur lecture et se montrent mutuellement le passage qui les amuse. Benvolio, la joue posée contre une encyclopédie d’astronomie, marmonnant en rythme avec le texte la définition d’un trou noir, avant de, sans un mot, s’y laisser tomber. Jowy suivant du doigt les aventures de Light dans Death Note. Tous, dans les pages.

Tous, pour une fois, heureux.

Et si c’est convenu, ce n’est pas grave.

Mercredi 28 mars

Demain, heure de vie de classe, exceptionnelle avec les cinquièmes Arkham, pendant mon cours de français. Je ne le dirai pas – parce que “avec MOI, il n’y a aucun souci dans cette classe” est le truc qui fait instantanément de toi une raclure de bidet – mais cette classe a fini par devenir presque plaisante.

La cinquième Arkham est la deuxième classe, depuis mon arrivée à Ylisse, dont les élèves s’épanouissent totalement dans l’imagerie d’Épinal.

Après mille projets, des tentatives désespérées de différencier, pour trouver ce qui faisait leur identité profonde, à chacun, j’en suis arrivé à cette conclusion : ces mômes veulent de l’École, comme on en voit dans les journaux télévisés. Arriver avec leurs livres, avoir la petite interro du jour, la dictée hebdomadaire, l’évaluation notée sur vingt. Les compétences, j’ai cessé de les leur expliquer pour le moment, ils n’en n’ont rien à carrer, du coup je les valide seul.
Ils aiment lire de grands textes littéraires, les BD ou les extraits vidéos “un petit peu mais pas trop trop, sinon on est en retard après.”
L’autre jour, ils ont passé une heure à travailler sur la description d’un pirate projeté au tableau. La leçon à côté d’eux, tirant la langue pour utiliser le bon vocabulaire. Et j’ai eu le temps d’aller les voir, chacun de leur côté, m’asseoir à côté d’eux, travailler sur les soucis de graphie de Mose, les difficultés de compréhension de Gabocha, pousser Farah un peu plus loin. Chose que je ne réussis jamais, même en cinquième Glee.

Et pourtant, comme le montre cette heure de vie de classe, la cinquième Arkham est loin, très loin d’être parfaite. Violences verbales et physiques, élèves en décrochage dans beaucoup de matières.

Accalmie tombée du ciel en français dont, égoïstement, je me réjoui très fort.