Vendredi 12 janvier

La fatigue.

Celle de fin de semaine, d’après sept heures de cours. La fatigue qui fait rentrer et s’écrouler sur son canapé. La fatigue dans la gorge et les vertèbres, dans les tripes et la cervelle. 

Trop. D’histoires, de joies, de difficultés. Trop de consignes donnée et de questions reçues.

Se laisser dériver, abruti, sur son canapé.

Et puis brusquement se redresser. Parce qu’on ne va pas se laisser vaincre par cet épuisement, même si, au fond, ce serait confortable de se dire que ce soir, on ne fait rien, ce soir, on n’essaye d’être rien d’autre qu’un prof épuisé.

Tant que j’ai cette énergie du refus, je ne crains pas mon boulot.

Jusqu’à quand ?

Jeudi 11 janvier

“Monsieur Samovar ?”

Je me tourne vers Cheffe avec un court-circuit dans les yeux. L’ordinateur, faisant preuve d’une insigne mauvaise foi, refuse d’imprimer l’activité que j’ai passé deux heures à préparer hier, mon diaporama est totalement destructuré du fait d’un souci de compatibilité entre logiciels et je n’ai pas bu de café depuis quatre minutes.

“C’est pour savoir si vous pouviez prendre vos cinquièmes deux heures au lieu d’une, à 11h30 (il est 9h20). Ils ont un prof absent et comme il y a très peu de surveillants, ça nous arrangerait beaucoup si…”

Au prix d’un effort à côté duquel finir Dark Souls une main attachée derrière le dos relève de la promenade de santé, je décide que “Oh, ben évidemment ! Attendez, laissez-moi sortir l’individualisation de mon cours de mon chapeau magique ! AH BEN NON, JE L’AI BÊTEMENT OUBLIÉ CHEZ MOI ! QUEL NÉGLIGENT JE fAiS oH lA lA !” n’est peut-être pas la réponse la plus diplomate, et je hoche la tête, sentant les muscles de ma nuque qui me traitent de gros lâcheur.

Cours avec les Cinquièmes Glee, donc. À qui, on donne d’abord des explications pour le spectacle de fin d’année. Puis qui apprennent qu’ils ne seront pas une heure en ma compagnie, mais deux. Et pendant que j’explique ça, les Quatrièmes Glee entrent, conduis par Monsieur Vivi. Parce que pour une fois, on peut se voir, on peut parler ensemble de la production musicale à laquelle ils participent tous ensemble. Cinquante mômes dans le petit espace de la salle 206.
Et puis brusquement, les quatrièmes vident les lieux. Les cinquièmes se regardent, un peu perdus. Ils ne savent plus qui ils sont, où ils vont. Je les regarde, prend ma voix 2381, chaud doudou rassurante :

“Merci de votre attention, je sais que là c’est compliqué, mais on va retrouver votre concentration.”

Cheffe passe devant la porte ouverte pile à ce moment, Cheffe entend ma fin de phrase, Cheffe passe un visage sévère par la porte :

“J’espère bien que vous allez vous concentrer, vous avez intérêt !”

Les cinquièmes Glee montrent qu’ils sont de bonnes personnes.

Pas de protestation ou de rancœur. Pas de désordre. Comme souvent, je fais le geste de tourner une immense page, et d’en commencer une nouvelle. On achève notre étude d’un extrait de l’Illiade (”Monsieur, il y a un nom pour ce qui arrive à Achille ? C’est la volonté de sa mère de le protéger qui le condamne à mort.”), on franchit avec Lancelot le pont de l’Épée, sans le moindre dommage. “Oui, Monsieur, l’Amour courtois, c’est un idéal, une promesse, plus qu’un sentiment, c’est compris.”
On se penche sur le destin de Katniss Everdeen, “elle est plus humaine, donc on s’identifie plus à elle… Mais en fait, si on cherche bien, Lancelot aussi, il est très humain.”

Ils le font pour moi, ils le font pour eux. Je leur ai demandé s’ils pensaient que nous pouvions terminer le cours en une heure vingt, ils s’y sont engagés. Sans bravade. Avec rigueur.

J’ignore ce qui les rend ce jeudi si droits. Tous. Si concentrés, et si volontaires. Peut-être une conjonction astrale. Peut-être sont-ils plus reposés, au sortir des vacances. Peut-être ces trois héros leurs parlent-ils.

Ils ressortent, en tout cas, sereins, et droits de ces deux heures chaotiques.

Et moi, profondément heureux.

Mercredi 10 janvier

Je remplis avec Mose sa fiche de suivi :

“À votre avis, qu’est-ce qu’on met au niveau des bavardages ?
– Ben C, monsieur. (C, c’est le plus bas possible.)
– Et pour les contestations ?
– C aussi.”

Mose parle sans aucune provocation, il énonce des faits logiques. Mais des faits qui n’ont absolument aucun impact sur lui. Je pense à Monsieur Vivi qui s’astreint à coller les élèves qui oublient régulièrement leur matériel. “Ils me regardent, et me demandent quand, et c’est tout.”

Les sanctions rebondissent comme autant de gouttes de pluie. Inutiles. Tout comme les encouragements. Des élèves imperméables, pas forcément les pires, mais qui ont juste décidé, pour mille raisons, que notre système de récompenses et de punitions ne les concernaient pas.

Et on continue. Forcément on continue, parce que ce système fonctionne pour d’autre, qu’il faut assurer la cohérence. Et qu’on poursuit.

Tristement.

Et malgré tout, il faudra continuer à travailler, à inventer des trucs, pour les récupérer, les intéresser à nouveau.

Et on s’étonne que les profs soient schizophrènes…

Mardi 9 janvier

Début de cours à 15h, fin à 18h. Comme toujours dans ces horaires ; journée cosmonaute. Je suis encore engourdi du monde extérieur, comme entravé dans mes mouvements. Et je vois sous mes yeux des éclairs colorés passer. Mille préoccupations, mille soucis à régler.

Je n’arrive pas à comprendre comment adultes et enfants peuvent gérer tant de tâches à la fois. J’y arriverais si j’étais là depuis huit heures ce matin.

Le seul dont je me sente vraiment proche, aujourd’hui, c’est Tir, de troisième Tardis. Redoublant adorable. Qui a tout pour passer à la suite de ses études : préoccupations physique, voix, maintien d’adolescent… Tout sauf les résultats. Il attend, patiemment, et un peu résigné aussi, que les choses se passent. À regarder à travers une vitre l’année qui se déroule. Moi c’est un mardi sur deux.

Lui, tous les jours.

Lundi 8 janvier

Et c’est reparti.

Comme je le dis à T. en allant déjeuner : “En fait, le plus difficile, c’est qu’on arrive après les vacances avec une idée claire de notre boulot et que l’on se heurte immédiatement à toutes les compromissions des élèves et de l’endroit.”

Les compromissions, c’est de commencer un cours plutôt complexe avec les cinquièmes Arkham, alors que Mose semble être reparti dans tout ce qu’il a d’insupportable : refus de travailler, braillement, contestation permanente. Je parviens à le neutraliser ainsi que Nanami – qui semble avoir décidé de se servir de sa finesse d’esprit pour semer une ambiance détestable dans la classe – en demandant à cette dernière de lui expliquer ce qu’est le sous-entendu. S’ensuit dix minutes de galère intense pour la gamine tandis que je ricane silencieusement.
Ces quelques instants de calme me permettent d’avancer mes jalons sur la figure du héros – en l’occurrence Achille – ce qui ne va pas sans son lot de questions habituelles “Mais monsieeeeur, pourquoi elle ne l’a pas retourné, sa maman ?” “Alors il est gay ou pas ?” “Il était si beau que ça ?”
Plusieurs millénaires après les chants d’Homère le Péléide reste la star incontesté des récits, et les mômes retrouvent dans les yeux les étoiles qui me sont si chères tandis que je narre la chute d’Ilion. La Muse est toujours fidèle, dans ces moments-là.

Les compromissions, c’est préparer un cours de luxe pour les deux heures qui m’attendent avec les troisièmes Max, et que le CPE me rappelle gentiment, la veille, qu’ils sont en sortie scolaire… Et que seuls les six d’entre eux qui n’ont pas de pièce d’identité valide seront présents.

Six mômes de troisième. Pendant deux heures.

Je tente donc de leur tailler un cours sur mesure. L’un travaille très studieusement sur des conjugaisons du passé simple, l’autre remplit des quizz sur ordinateurs et s’arrache les cheveux sur les accords du participe passé. 

Quant à Mina et Karen, elles lisent en avance “Inconnu à cette adresse”, que nous étudierons la semaine prochaine. Deux heures durant. Et quittent le cours enchantées.

“Monsieur, je n’arrive pas à me rappeler quand j’ai pu lire deux heures de suite sans être dérangée. À la maison, c’est pas possible entre mes frères, la télé, le téléphone… C’était trop bien.”

Elles se sont exclamées pendant le récit, se pressant tour à tour pour commenter un rebondissement ou la conclusion.

Rien ne s’est passé comme prévu. Et pourtant, j’ai le sentiment qu’ils partent tous avec quelque chose de précieux.

Sauf Joshua. Joshua qui devait être réorienté depuis le début de l’année. Qui n’assiste plus aux cours depuis deux mois, certain de quitter le collège. Et qui, pour des soucis de calendrier, doit brutalement réintégrer les cours. Complètement perdu. Aucune motivation, aucun code, aucune connaissance. Je suis condamné à l’occuper et il le sait. Rien à voir avec ce que j’avais prévu durant les vacances.

Normal.

Mon travail, à l’intersection de mes attentes et de leurs réalités.

Dimanche 7 janvier

Et le dimanche, on s’évade !

Comme cette soirée est la pire pour trouver un moyen de procrastiner… Eh bien je m’empresse de vous en fournir un !

Sort the court est un jeu d’une simplicité ridicule. Vous incarnez le monarque, reine ou roi, d’une petite province et, à longueur de journées, les audiences se succèdent. Vous répondez aux différentes demandes par oui ou non. Et au gré de vos choix, vous accumulez ou perdez des ressources, des alliés…

C’est simplissime et terriblement addictif… Bref, tout ce dont vous avez besoin ce soir !

Samedi 6 janvier

Un verre avec T., en ce dernier week-end. C’est quelque chose que je n’oserai jamais dire, jamais écrire. Trop subjectif, trop injuste : si les choses sont trop difficiles dans ce boulot, trouve-toi un camarade d’armes, un ami qui sait ? Avec qui vous allez affronter. La dernière heure avant midi, qui est toujours difficile. Le conseil d’administration, la réunion de parents d’élèves. Parce que vous saurez toujours qu’après, vous pourrez vous retrouver et en parler. Et vous donner de la force pour repartir.

Vendredi 5 janvier

Message d’élève :

“Monsieur c’est pour dire que j’ai réussi à finir le livre.”

Je regrette presque de ne pas voir le triomphe dans les yeux de Gabocha quand il a écrit cette simple phrase. Qui solde toutes les autres. “Je vais pas y arriver.” “C’est trop dur.” “J’ai jamais lu un livre entier.”

Et là, il vient de refermer le bouquin. Je ne sais rien d’autre. L’a-t-il aimé ou pas, me rendra-t-il sa fiche de lecture à la rentrée comme prévu, quel était le titre, déjà ?

Mais commencer l’année en se disant qu’on peut arriver à terminer l’ascension de tous ces mots, ça me paraît plutôt pas mal.