Jeudi 4 janvier

“Monsieur !”

C’est musculaire avant nerveux, nerveux avant cérébral. Monsieur c’est moi. Monsieur c’est se tourner vers l’appel. Apporter l’aide demandée ou admonester si le doigt n’a pas été levé tout d’abord. Monsieur, il s’écrit au plus profond de mon crâne et de mes cellules depuis que j’ai ce fichu concours.

Monsieur c’est moi.

Monsieur rassure, monsieur fait rire. Monsieur a des idées parfois géniales parfois totalement incompréhensibles pour nous faire apprendre. Monsieur oublie fréquemment de vérifier si on a bien fait nos devoirs, monsieur fait de jolies Power Point et prend le temps de nous expliquer là où on ne comprend pas, parfois trop de temps.

Monsieur est là depuis quatre ans, on ne le fait plus trop chier. Monsieur est stable sur ses pieds.

À quatre jours de la fin des vacances de Noël, devant le miroir, j’observe chaque centimètre carré de mon visage. Je cherche. Je cherche Monsieur.
Où est-il ?
Dans le regard, que j’espère moins fuyant qu’il y a quelques années ? Dans la ligne de la mâchoire, un brin plus volontaire ? Dans les traits qui se marquent, dans le teint qui s’encendre ?

J’ai mangé trop de chocolats et trop joué à Romancing Saga 2 sur mon téléphone. J’ai tiré les cartes et réfléchi à qui est le plus fort entre Black Canary et Green Arrow.

Je m’enflamme n’importe comment, n’importe qui, n’importe quoi. Je pleure pour rien et rit trop fort. Je bégaye et je trébuche.

Il n’y a rien en moi qui ressemble à Monsieur.

Parce que Monsieur n’est pas là.

Monsieur n’est pas moi.

Je l’ai construit à travers des centaines de regards d’enfants. Hormis, peut-être un ou deux élèves de Cinquième Glee, aucun môme ne m’a plus jamais vu depuis qu’on m’appelle Monsieur et qu’on le pense.

Depuis que je suis prof. Vraiment prof.

Monsieur n’existe qu’à l’intersection de leurs regard et du mien.

Et tant mieux.

Mercredi 3 janvier

Voyage familial : je corrige des copies de brevet blanc en compagnie de ma sœur. Je lui montre les devoirs de mômes. Parce que ses réactions me sont précieuses. C’est ce que j’appelle le syndrome de la dictée. À force de voir vingt fois la même erreur, on finit par ne plus y prêter attention, ou même à la faire nous-même. J’exerce depuis quatre ans à Ylisse, je ne sais plus vraiment où en sont mes élèves.

Et à son regard interloqué, je comprends qu’il y a du boulot. Mais elle remarque aussi du bon, beaucoup de bon, qui me semble, à moi, aller de soi.

Réussir à avoir un regard extérieur, un Jiminy Cricket permanent : un luxe.

Mardi 2 janvier

Dans la boîte aux lettres du boulot, dont j’ai zappé de désactiver les notifications, le premier mail de l’année 2018. Dans mon sac de voyage, les copies du brevet blanc, en cours de correction.

Et un Samovar année 2018 qui se demande quel genre de prof il sera.

Non.

En fait, la question je me la pose presque chaque semaine. Comme le Mat, la carte de Tarot que j’ai tatouée sur le bras, chaque année, chaque semaine, je parcours le même cycle.

Mais je m’interdis d’y chercher et d’y trouver les mêmes choses.

Et c’est sans doute ça qui, au fond, me donne le plus de force.

Lundi 1er janvier

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Nous y voilà. Le début d’une nouvelle année.

Je pourrais vous souhaiter plein de trucs, mais je ne suis pas encore à cent pour cent sûr que mes vœux fonctionnent, rapport au fait qu’un vieil homme chelou ne m’a toujours pas demandé d’aller chercher une lampe à huile dans une caverne.

Je pourrais vous dire comment je pense vivre ma vie, mais je ne suis pas prof aujourd’hui et le Docteur le dit mieux que moi.

Alors à la place, je me suis dit qu’on pourrait aussi remplir ce premier jour de beau, d’intéressant et d’intrigant.

En lisant : en 2018, lire ou relire Marguerite Yourcenar. Parce qu’à l’Académie Française, peut siéger le pire comme le meilleur. Parce que ses romans sont des mondes et des essais des rapières. Parce qu’il y a mille choses à découvrir dans ses récits, qu’on peut en lire quelques pages ou les dévorer, y revenir, s’y replonger. Alors oui, lire Marguerite Yourcenar.
Lire Emily Dickinson aussi. Dont j’ai découvert le premier poème sur une carte Magic. Et donc les textes minuscules me secouent comme rarement en poésie. (et si vous ne lisez pas l’anglais, j’en traduis actuellement un par jour sur twitter).

En écoutant : James Holden, une sorte de cyber chamane qui se sert de ses instruments comme d’une porte vers une réalité plus grande. Écouter le dernier Björk aussi, dont la voix, toujours la même depuis vingt ans, est dans son dernier album emplie d’espoir et de simplicité. Et enfin, écouter Juliette, parce que son dernier morceau laisse présager du meilleur pour son prochain album.
(Et puis Ezia Polaris aussi, parce que bon…)

En allant voir : le spectacle drôle, intelligent et essentiel de Klaire, Chattologie. Soixante-dix minutes sur les règles, ça ne te dit pas ? À tort. Tu apprends un peu de biologie et surtout à être quelqu’un d’un peu mieux.
En allant visiter le compte Instagram d’Andreas, sans doute le dessinateur de BD qui m’a le plus fait trembler la cervelle depuis mon adolescence. Se perdre dans ses perspectives vertigineuses avant de découvrir l’univers de ses BD.
En découvrant les ténèbres d’Hubert Griffe, où le crayon conjure la noirceur jusque dans notre monde.

En regardant : La servante écarlate (après avoir lu le bouquin), qui, même si c’est un marronnier, est une série importante, et pas juste à cause de son “message”. Mais parce qu’elle révèle géographie subtile de nos petites lâchetés, et la veulerie des hommes.
Et puis Doctor Who. Évidemment. Encore et toujours.

En jouant : À Katherine (si vous êtes adulte), dont le remake va bientôt ressortir, parce qu’il est possible de jouer à un jeu de réflexion et découvrir un héros aussi pathétique, infect et vulnérable que tous les hommes trentenaires de notre génération. À Xenoblade Chronicles 2, parce que malgré ses multiples défauts, c’est un jeu monde et une grande aventure. Comme quand on était petit et qu’on imaginait plein d’histoires sous sa couette.

Voilà. N’hésitez pas à rajouter vos petites étincelles qui peuvent rendre ce prélude à 2018 plus beau.

À bientôt. 🙂

Samedi 30 décembre

“Comment me sentir légitime en tant que prof ?”

Lorsque, pris d’une crise de narcissisme sans précédent – ou d’une envie de me prendre pour Yoda – je me risque à prêter l’oreille aux questions que soulèvent ce blog, celle-ci arrive très largement en premier (devant “Quelle profondeur le trou dans lequel tombera mon inspecteur doit-il faire ?” et “Qui a volé mon petit goûter en salle des profs ?”)
Je ne prétends pas avoir une expérience gigantesque du monde du travail. Mais j’ai tout de même l’impression que cette préoccupation est particulièrement prégnante dans ce boulot.

Et à raison.

À entendre les collègues, les parents, les médias, le rôle d’un enseignant dans le développement d’un môme est primordial. Et en plus de ça, lui, il est payé pour ça. Par l’état, le plus souvent. Nombre de facteurs qui conduisent à se poser encore et toujours l’éternelle question “Suis-je légitime en tant que prof ?” (en particulier à la fin d’une heure durant laquelle la quatrième E t’a motoculté la face que ce n’est plus un visage que tu as mais un jardin à la française.)

La seule réponse que je me sens en droit d’apporter est la suivante : personne ne saura jamais s’il est vraiment légitime en tant que prof. Pour peu qu’elle ou il ait été reconnu capable d’enseigner, qu’il ou elle prépare ses cours consciencieusement et corrige ses copies et ne cherche pas uniquement à avoir le silence en traitant ses ouailles de petit jean-foutre, n’importe quel prof est légitime. Et personne ne doit jamais nous convaincre du contraire.

Jeter un regard sur les années passées et à venir et se demander si l’on mérite le titre de prof, ça provoque un vertige terrible. Et stérile. La légitimité, c’est une histoire de petits pas. Elle se construit. Lentement. Et bien sûr, au départ, elle est ténue. Indéniable mais frêle. Elle se bâtit, au fil des expériences professionnelles, des succès et des échecs. Elle se concrétise.

Mais n’est jamais monolithique. Une légitimité, on lui fait confiance et on l’interroge. Comme un pont de singe au dessus d’un ravin. Personne ne le traversera à cloche pied ou sur une trottinette. Mais pas après pas, on lui confie notre métier. Et nos élèves.

Notre légitimité est réelle. Indéniable.

Et sur ce, je me tais, avant de ne faire plus qu’un avec la Force.

Vendredi 29 décembre

Suite de mes aventures sur le magnifique Espace Numérique de Travail.

Le formateur nous a demandé, durant notre initiation au machin – dont je me rappelle avec un enthousiasme qui me donne envie d’ouvrir la fenêtre et de hurler tout nu des insanités en tchèque – d’utiliser la chose avec nos élèves. Ce que je me suis empressé de faire.

Aujourd’hui, message de Benvolio.

“Bonjour monsieur. Voici comme promis le travail demandé. Par contre, j’ai fait la carte mentale sur un autre logiciel, parce que celui que vous nous avez donné était vraiment mauvais désolé.”

… La rentrée s’annonce problématique.

Jeudi 28 décembre

Source

Je me galère à faire tenir des copies de brevet sur la tablette du TGV, plus conçue pour soutenir une mini-bouteille d’eau et un téléphone portable.

Le devoir que je corrige est plus lourd d’un regard. Je relève la tête et croise les yeux de ma voisine. Elle doit avoir une quinzaine d’années :

“Vous êtes prof de français ?
– Oui… ou alors je suis le voleur le plus courtois du monde.
– Pourquoi les profs corrigent toujours dans les trains ou les métros ?
– Pour gagner du temps, je suppose.
– Mais vous avez pas l’impression de toujours trimballer vos élèves avec vous ? Je demande, parce que je veux être prof, aussi.”

Je baisse un tout petit peu les paupières. Et ils sont tous là, du premier au dernier, jusqu’au bout de leurs intonations. Tous les mômes.

“On apprend à bâtir des murs. C’est essentiel.
– Commet vous faites ?
– Tout le monde a ses stratégies. Moi, j’écris sur ce que je vis au travail. Ça permet de cristalliser les tonnes d’expériences que l’on vit chaque jour.
– Et ça fonctionne ?”

La plupart du temps.

Mercredi 27 décembre

Aujourd’hui, en voiture, c’est avec Samovar père que je discute. Je me laisse aller à me plaindre de décisions de Cheffe et de Cheffe Adjointe. Chef Adjoint, il l’a été, lui.

“Tu passes ton temps à avaler des couleuvres, c’est vraiment un boulot à la con. On te mets des dizaines d’exigence sous le nez et en plus de ça, tu dois motiver tes troupes.”

Le grand paradoxe de “l’équipe pédagogique”, telle qu’elle nous est présentée : les adultes qui sont censés travailler “dans l’intérêt de l’élève” sont en réalité soumis à des injonctions souvent différentes en fonction de leur rôle, et souvent contradictoires. Avec pour résultat, des blocages et des rancoeurs.
Quelles qualités, au fond, attendrais-je d’un chef d’établissement idéal ? Une indépendance totale face aux institutions ? Un soutien indéfectible ?

Pas évident.

Mais avant tout, je crois, juste une honnêteté totale, quant aux attentes que sa hiérarchie lui transmet. Je ne doute pas que les demandes qui lui sont transmises vont à l’inverse de ce que nous pensons être l’intérêt des mômes. Mais je pense qu’il est essentiel que l’on nous dise clairement dans quel sens notre hiérarchie à son plus haut point, cherche à nous diriger.

Histoire que nous arrivions tous à tirer dans le même sens. Ou à nous opposer, sans rancoeur ni colère.

Comme des adultes.

Mardi 26 décembre

Discussion parentale. Mme Samovar est à deux ans de la retraite. Prof des écoles, puis prof de SEGPA. Plusieurs décennies de bons et loyaux services. Elle a vu défiler des milliers de mômes, leur a apporté tout ce qu’elle pouvait. Des échecs et des réussites, en pagaille.

Et elle termine sa carrière comme elle l’a commencée ou presque. Les mêmes interrogations, les mêmes problèmes. Juste beaucoup plus de fatigue. En ces deux dernières années, Mme Samovar en a assez. Assez de répéter, ad nauseam, les mêmes tâches. Elle est loin d’être la seule. Combien en ai-je vu, des collègues, fidèles à l’Éducation Nationale jusqu’au bout des ongles et qui, après près de quarante ans passés à bosser pour la cause, n’en peuvent plus.

“C’est maintenant que tu devrais être formatrice.” lui dis-je pendant qu’on fait la vaisselle. Des années de cours impeccables, de gestion face à des classes souvent problématiques, de savoir-faire sans cesse renouvelés d’une rentrée à l’autre.

Tant de connaissances qui disparaîtront quand, épuisée, elle partira enfin. Comme elle est partie, en silence et humblement.

Souvent, on craint l’idée de véritables Ressources Humaines dans l’Éducation Nationale. Je pense au contraire que ce service est véritablement nécessaire. Pour cesser de malmener les nouveaux-venus comme les vétérans.