Lundi 25 décembre

Tous les jours, se lever. Et c’est dur, parce qu’on est fatigué, parce qu’on a mal, parce qu’on en a assez. Et tous les jours, se trouver une poignée de raisons dérisoires. Toutes-puissantes. Pour Noël, cédons à la guimauve et partageons-les.

– Avoir trouvé la sonnerie de réveil la plus douce possible, celle qui réveille juste comme il faut. Et, le pied posé à terre, entendre un bruit de petites pattes. Tartelette – c’est un lapin Tartelette – qui se précipite vers moi en grognant, avant de s’arrêter à deux millimètres. C’est son jeu préféré.

– Refermer la main sur le livre que je suis en train de lire en ce moment. Se dire que pendant quarante-cinq minutes, je pourrai me plonger dans un univers, quel qu’il soit, sans être interrompu. Rien que pour ça, le RER, ça passé.

– Sur le quai de la gare, sentir les odeurs du café industriel, et ne pas avoir honte d’en emplir les poumons.

– Voir avancer la petite forme de Marie-Antoinette. Se dire qu’on ne lira pas, et qu’à la place, pendant le trajet en RER, on pourra discuter.

– Traverser le grand parking moche, en imaginant que c’est un champ de lave, une steppe désertique, un paysage post-apocalyptique. Tous les matins se raconter une nouvelle histoire.

– Entrer dans le bahut et être accueilli par le sourire huit-mille volts de Leona, qui ouvre les bras à travers la vitre de sa loge. Aller lui faire un bisous parce qu’on n’a pas le choix, avec Leona.

– Dans la salle des profs, embrasser Hix. Avec qui je peux discuter seul à seul de choses belles et profondes pendant cinq minutes. Dès que plus de deux personnes seront présentes, il recommencera à vanner à six blagues lourdes à l’heure.

– Jeter un regard à T. qui arrive souvent à quelques minutes de la sonnerie. Penser aux histoires qu’on se racontera dans quelques heures à la pause de midi.

Et y aller.

Samedi 23 décembre

Je regagne ma région d’adoption, et ma famille, pour quelques jours. Trajet en voiture avec ma cousine. Elle aussi prof. (Il y a dans la famille Samovar un peu moins de profs que d’utilisation du tournevis sonique dans Doctor Who.)

Nous évoquons nos quotidiens : elle enseignant dans un collège étiqueté comme relativement paisible du 77, moi en REP+ dans une cité qui fait peur.

Mêmes problèmes ou presque. À intensité variable. Mêmes soucis avec les élèves et entre adultes. Mêmes alliés. Tous confrontés aux mêmes interrogations. Quel est notre rôle, comment transmettre, sommes-nous légitimes.

Des milliers de profs à nous poser la même question. Et la réponse, qui toujours, se dérobe.

Vendredi 22 décembre

Ce vendredi, encore, j’ai dû dire à Zamza d’arrêter d’essayer de donner des coups de ciseaux à son voisin.

Ce vendredi, encore, Kirkis a quitté la classe avec son énorme sac sur son tout petit dos et m’a dit merci pour l’année et de me réexpliquer quand je ne comprends pas.

Ce vendredi, encore, Luka a dormi sur sa table pendant son brevet.

Ce vendredi, encore deux élèves sont venues me parler avec des étoiles dans les yeux de leur sujet de rédaction de brevet blanc, qu’elles avaient adoré rédiger.

Ce vendredi, encore, il y a eu des tensions au sujet de la répartition des paquets de copies et des corrections de devoirs.

Ce vendredi, encore, on a raconté des blagues nulles en salle des profs et on a fait des bisous aux CPE et aux AED.

Ce vendredi, encore, j’ai senti le vague à l’âme m’enserrer le crâne.

Ce vendredi, encore, j’ai entendu T., on est rentré en RER, et ça m’avait manqué de me dire que bientôt, on pourra faire de la musique, parler et boire des bières.

Ce vendredi je me suis enfui.

Jeudi 21 décembre

Pendant les surveillances de brevet blanc, ils sont tous là :

– Il y a celle qui a révisé, depuis le début de l’année. Qui a fait ses petites fiches et qui, à chaque question, relève la tête, pour sortir de son tiroir mental le carton dont elle a besoin. Rire d’enfant lorsqu’elle se rend compte que tout ce qu’elle a marné depuis le début de l’année lui sert.

– Il y a celui que nous allons tous essayer de convaincre de ne pas s’écrouler sur la table au bout de quinze minutes. “Monsieur, vous pouvez lui dire de ronfler moins fort ?” Argument suprême à sortir aux troisièmes après les vacances : “Révisez, parce que quand on est à sec au bout d’une demi-heure, le reste de la journée de brevet est terriblement long.

– Il y a celui qui a déjà son brevet, qui a redoublé. Déjà seconde dans son attitude, il s’ennuie ferme. Fait les choses parce qu’on lui a dit de les faire. Et moi de vouloir le secouer par les épaules, mais pourquoi tu crois qu’on te prévenait bougre d’âne ? Pour pas que tu t’emmerdes, tu te flétrisse comme ça !

– Il y a celle au bord de la crise de panique, parce que non, on ne répondra pas à ses questions. Mais alors de quelle couleur encadre-t-elle ? Elle fait un alinéa de deux ou trois carreaux ? Et emmener, un m ou deux ? Pourquoi on ne lui répond pas, quelle est cette nouvelle torture qu’on lui impose ?

– Il y a celui qui est paumé. Totalement. Celui qui, lorsqu’on lui demande d’illustrer par des exemples, gribouille un dessin. Qui, juste maintenant, se rend compte que ses profs ne s’en prenaient pas à lui juste par sadisme. Qui, devant sa feuille triste et raturée, prend plein de bonnes résolutions. Heureusement, on guérit des bonnes résolutions durant les fêtes.

Ils sont tous là, tandis que je les surveille. Que je me prépare, comme eux, à la prochaine échéance.

Mercredi 20 décembre

L’autre jour, Oulan, en cinquième, me rend sa rédaction. La copie est infiniment plus propre qu’à l’accoutumée. Sous la graphie soignée, je repère des traits de crayon à papier.

“Vous avez d’abord fait un brouillon, Oulan.
– Ben oui.”

Elle me regarde, regard en permanence mécontent.

“C’est pas bien ?
– Si. Je suis heureux.”

Car d’habitude, Oulan abandonne. Très vite. Souffle d’exaspération, et elle baisse les bras. Parce que c’est trop difficile ; qu’elle n’y arrivera jamais. Pas cette fois.

“Vous vous êtes appliquée, ça me fait plaisir.
– Pas moi monsieur hein, c’était super long.
– Alors pourquoi est-ce que vous le faite ?
– Parce que je veux être meilleure, même si c’est pénible.”

Sur ce, elle retourne à son travail, avec Lea, une gamine souriante et effacée, acharnée du boulot, avec qui elle marche désormais en permanence bras-dessus bras-dessous.

J’ignore ce qui a changé chez Oulan. Mais qu’une gamine aussi sensible à la frustration fasse ce chemin-là me réconcilie avec ces deux dernières semaines épuisantes.

Mardi 19 décembre

En ce mardi de semaine B, durant lequel je devrais normalement avoir deux heures de cours, j’ai donc le droit à une fascinante formation sur notre Espace Numérique de Travail, qui est censé à peu près tout faire dans notre établissement, au point que j’en viens à me demander si nous servirons encore à quelque chose après sa mise en ligne, hormis organiser la résistance lorsqu’il aura décidé d’anéantir l’espèce humaine.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, je découvre que je suis administrateur réseau – position que je ne me rappelle pas avoir sollicitée – et que j’ai également accès à toutes les données de mon ancien bahut… Splendeurs et misères de l’informatique dans l’Éducation Nationale. Je trouve d’ailleurs d’un cocasse achevé que l’on nous incite au tout numérique au bahut d’un côté, tandis qu’on honni les écrans dans les discours ministériels. Mais je suis trop épuisé pour être sarcastique.

Être en formation dans son bahut, c’est un peu être en apesanteur. On aperçoit les collègues qui se sont déjà coltinés le bousin hier courir dans tous les sens et gérer leurs élèves, tandis qu’on les observe, un peu perplexe. Tellement d’énergie dépensée. Est-ce donc ainsi que nous courons, tous les jours ?

Avec un léger vertige, je me rends compte que l’essentiel de mon temps de cours jusqu’aux vacances sera consacré à la surveillance du brevet blanc. Plus que quatre heures de cours.

De plus en plus léger.

Lundi 18 décembre

C’est parti pour la dernière semaine avant les vacances de Noël ! La semaine qui sent bon le feu de cheminée, la mandarine et les chaussettes de l’inquiétant barbu qui insiste pour nous offrir des cadeaux dont la valeur sera sans doute décomptée de notre retraite, faut pas déconner non plus.

Ça sent aussi la démotivation totale chez les cinquièmes Glee qui papotent gentiment pendant l’heure d’aide aux devoirs.

“Monsieur, vous savez, je suis pas très heureuse que ce soit Noël, me confie Solange, tandis que Delphine, sa sœur jumelle, opine gentiment.
– Ah vraiment, pourquoi ?
– Ben mon papa part chez lui, en Haïti, et ma maman dans de la famille, mais sans nous.
– Je… Ah… Ah bon ? Mais vous restez… toutes seules ?
– Bien sûr que non, monsieur, on est avec notre grande soeur ! (qui est en Terminale, ndlr) Et peut-être que notre frère viendra nous voir, même si on le voit plus trop, depuis qu’il s’occupe plus que de religion…”

Finalement, je me dis que mes soucis de cadeaux qui n’arrivent pas emballés exactement comme je le souhaite peuvent, à la rigueur, être relativisés.

Pas plus de motivation chez les troisième Max, avec qui nous bachotons joyeusement pour le brevet blanc, et dont je force la moitié à remettre leur cahier à jour (la proportions de gamins n’étant pas complètement aux fraises quand au programme doit s’élever aux alentours de 11% et j’hyperventile.)

À l’exception de deux groupes de trois garçons, la classe bosse, mais dans un zouf absolument incroyable, à tel point que je me demande si je n’ai pas développé une super audition. Ou alors j’enseigne à une classe de malentendants.

“C’était trop bien de bosser comme ça, monsieur, par petit groupe, dans le calme et tout !” me lance Eilie à la sonnerie.

Elle a copié un quart de page dans son cahier.

Groggy, je gagne la salle des profs. Leia discute avec Monsieur Vivi. De la fatigue, principalement, qui nous ronge tous.

“Le souci, rigole jaune Monsieur Vivi, c’est qu’à Ylisse, on considère que nous avons tous 23 ans, plein d’énergie et pas d’obligations familiales, puisque c’est le cas de la majorité d’entre nous… Du coup on nous impose un rythme qui créerait la révolte ailleurs.”

Tous ceux que j’aime dans ce bahut portent en ce moment des sacs plus lourds encore que d’habitude et n’aspirent qu’à les poser.

Vivement.