Lundi 8 mai

Au mois de mai, je deviens mauvais élève.

C’est systématique. Un interrupteur déclenche une sorte de réaction en chaîne et le prof à peu près consciencieux que je tente d’être tout au long de l’année s’efface. Je prépare mes cours la veille, je corrige sur un coin de table, après avoir laissé le temps passer. Je choisis des textes qui me plaisent, je passe un peu trop de temps sur les sujets qui me passionnent.

Les élèves ne s’en rendent pas compte. Avec le temps, on apprend à dissimuler. Au plus, ils trouvent que le prof est un peu plus cool en ce moment, qu’il prend davantage de temps à répondre à leurs questions.

Je me rappelle avoir discuté avec A., un jour, qui me disait ne pas vouloir souffrir dans son travail. C’est peut-être un peu la même chose : je déteste les période de fin d’année où il faut absolument “boucler le programme.” Je dois rentrer en résistance. Le programme sera terminé, mais mollement. Sans que je ne m’en rende compte. Parce que je hais les échéances.

Et puis, comme c’est en train de devenir la tradition depuis que je suis de retour en Bretagne, je quitterai ce bahut, et les choses s’effaceront petit à petit.

C’est étrange, ce métier.

Dimanche 7 mai

Et le dimanche, on s’évade !

Avec un morceau qui me suit depuis un sacré moment…

Samedi 6 mai

J’avoue que je l’ai fait pour me la péter.

L’autre jour, alors que nous terminons le cours sur la presse avec les quatrièmes par une évocations des fausses nouvelles, les élèves rigolent en disant que, même si on trouve un numéro de téléphone dans les mentions légales d’un site, rien ne prouve que ledit numéro est vrai tant qu’on ne l’a pas essayé.

Je leur adresse un grand sourire et sort mon téléphone.

“Non, vous allez pas le faire !”

Je le fais.

Ça ne m’arrive pas souvent, une fois par an ou tous les deux ans, mais ils reviennent régulièrement, ces moments où je vais poser un geste. Pas particulièrement rigoureux ou éducatif, juste un peu impressionnant pour eux. Le genre d’action dont je sais qu’ils parleront dans le bus scolaire ou avec leurs parents le soir.

Pour quoi faire ?

Lorsque je bossais à Grigny, c’était parfois une question de survie : être capable de montrer que le prof, c’était pas n’importe qui. Donc oui, il allait mettre dehors le mec qui faisait peur à tout le monde, ou frapper à la porte du domicile de celle qui lui avait piqué ses clés. On a tous été forcé de jouer les héros pédagogiques.

Désormais, c’est une façon de créer sa mythologie. Ça n’est pas qu’une question d’ego. Comme le fait d’être rigoureux, à l’écoute ou droit dans ses principes, ça fait aussi partie de ce qui invitera les mômes à nous suivre. Quand ce sera plus compliqué, quand on étudiera un truc pénible, voir quand on sera en conflit avec eux. Cet épisode un peu dingue qu’on aura vécu avec eux sera l’un des piliers sur lesquels on saute, encore et encore, pour arriver jusque de l’autre côté de l’année scolaire.

Vendredi 5 mai

“Monsieur, on va faire quoi aujourd’hui en cours ?
– Du bilboquet.
– Monsieeeeeur.
– Attendez qu’on soit arrivés dans la salle, je le dirai à tout le monde en même temps.
– Mais dites-le moi à moi d’abord !
– Pourquoi ?
– Parce que je suis spécial. Et je veux faire le métier le plus dur du monde.”

Au début, je pensais que c’était de la provocation. Mais il n’y a aucun second degré dans le discours d’Ulrich. Il dit toujours les choses comme il les pense.
Il refuse en permanence de travailler en groupe. Aucun mépris dans cette esquive. Il ne regarde pas ses camarades de haut, il ne les regarde tout simplement pas. Ce qui l’intéresse, ce sont les pupilles des adultes.

Il a commencé par m’agacer. Parce que je n’aime pas ceux qui s’estiment au-dessus. Ils me cachent le soleil, à vouloir se hisser toujours plus haut. Mais ça n’est pas le cas d’Ulrich. À force de le fréquenter, est apparu ce qui me semble constituer la facette la plus importante de sa personnalité : un besoin dévorant de trouver une place.

Dès lors, tout fait sens : ses questions parfois totalement décalées (“Vous allez en boîte, le soir ?” lorsque je demande si tout le monde a bien compris la proposition complétive), sa propension à se rapprocher des adultes, le fait qu’il ait usé la patience de l’intégralité de ses camarades.

Ulrich est rongé par l’envie d’exister, d’une façon ou d’une autre. Et vivre dans les flammes, ça fait briller, mais ça menace de consumer. J’aimerais le lui dire, trouver des mots simples : lui dire qu’il a toute sa place, que personne ne peut la lui enlever. Qu’il ne faut pas avoir peur, comme ça. Et que bien évidemment qu’il est exceptionnel : il est lui-même. Le lecteur invétéré, l’interprète de Rodrigue, le meilleur grammairien des quatrièmes.

Mais pour l’instant, il ne peut pas l’entendre. Pour plein de raisons personnelles et d’âge. Alors, comme d’habitude, on peut juste être là.

Jeudi 4 mai

Journée formation des enseignants. Pas d’élèves. Ou plutôt si, nous sommes les élèves.

Ce doit être à force d’en fréquenter. Mais je me rends compte, avec une certaine tristesse, du problème principal de ces grandes réunions, où des gens arrivent en nous proposant des solutions : ces solutions ne fonctionneront jamais vraiment. Pas – forcément – parce qu’elles sont mauvaises. Mais parce que chaque établissement est un monde. Avec sa géographie, ses règles, sa population, enfants et adultes.

Devant les particularités, les individualités, les grandes lignes se brouillent, s’étiolent. Et l’on se retrouve à brasser des généralité.

Le pire, c’est que ça n’est la faute de personne.

Mercredi 3 mai

“Tu as la peau dure.” m’a dit quelqu’un aujourd’hui. Il parlait littéralement. Il voulait dire qu’apparemment, je n’ai pas la peau particulièrement sensible aux piqures, pincements et autres griffures. C’est un fait.

Ça m’a fait rire, parce que, sans le savoir, cette personne a identifié ce qui explique ma présence prolongée dans l’enseignement, et le plaisir que j’y prends.

Je ne suis pas un professeur différent des autres. Je n’ai pas le talent oratoire de mes collègues les plus éloquents, le génie pédagogique de ceux qui préparent des projets fabuleux ou la rigueur intellectuelle des plus érudits.

Mais j’ai de la résistance.

Que ce soit lors de mes premiers jours, quand je n’avais encore rien à faire dans ce métier, et que je rentrai mortifié de ce que j’avais proposé. Que ce soit quand les cours se sont mal passés, que je sois en conflit ouvert avec une classe, ou qu’on me balance du jour au lendemain un niveau que je n’ai jamais eu (les joies du TZRiat), j’y vais.
Ça n’est pas un super pouvoir ou une source de fierté. Je sais juste mettre un pied devant l’autre. Peut-être que sans cette caractéristique, j’aurais fait comme T., et j’aurais changé de profession. Peut-être que j’aurais demandé une mutation ailleurs, que j’aurais, comment dire, mené ma carrière avec davantage d’ingéniosité. Est-ce avoir “bien mené sa carrière” d’enseigner en tant que remplaçant dans un collège que l’on n’a pas choisi alors que l’on a quarante ans ? Je l’ignore. C’est ce que je fais.

On n’est pas trop sensible, quand on a la peau dure, c’est sans doute un problème, ça empêche de saisir des opportunités, ou de se mettre dans le sens du vent.

Mais on avance.

Mardi 2 mai

Il y a des paroles que l’on prononce sans y penser et que l’on regrette après coup. Pas forcément parce qu’elles font du mal. Mais parce qu’elles sont… comment dire… Inadaptées.

“C’est jouer à être quelqu’un d’autre.”

J’ai très souvent, jusqu’à cette année en fait, utilisé cette phrase, lorsque je demandais à mes élèves d’écrire des rédactions adoptant un autre point de vue, ou de rédiger “des textes qui nous serviront à rien pour plus tard.”

Et aujourd’hui, une sorte de mini-révolte chez les quatrièmes. Une révolte gentille, parce que les quatrièmes sont adorables. Je leur demande de rédiger un article descendant une œuvre qu’ils aiment beaucoup, à la manière de Lucien de Rubempré chez Balzac. Ils se mettent – tellement respectueusement que c’en est presque drôle – en colère.

“Mais on n’a pas envie ! C’est horrible !
– C’est pour faire comme si vous étiez journaliste dans le roman.
– Mais on veut pas être journaliste dans le roman !”

Le moi d’il y a quelques temps les aurait morigéné pour leur manque de curiosité. Mais il y a beaucoup à réfléchir dans les protestations de cette classe placide. Et notamment ceci : ils ne savent pas, comme tous les adolescents, qui ils sont. Pas encore. C’est normal, c’est peut-être même plutôt encourageant. Alors quand ils jouent un rôle, ils veulent que ce soit rassurant, beau et vrai. Leur travail sur Le Cid en est la preuve : ils ont passé énormément de temps à choisir le personnage qu’ils interpréteraient. Parce que pour eux, ils sont ce personnage. Passer la peau d’un être déplaisant n’a rien de cathartique ou de libérateur pour eux. Pas encore. Ils sont suffisamment occupés à former leur individualité pour aller en explorer d’autres. Alors quand le prof leur propose de jouer quelqu’un qui leur est totalement étranger…

Je finis par renoncer. On rédige ensemble le blâme d’une œuvre à laquelle ils sont indifférents. C’est moins intéressant – pour moi – mais ils participent tous. Et posent de petites briques dans la construction de leur esprit.

Lundi 1er mai

Débat, dans ce week-end de la fête des travailleurs, sur twitter. Des enseignants se demandent si certaines matières demandent davantage de travail de préparation ou de correction que d’autres. Forcément, comme on est sur twitter, ça tourne au vinaigre et ça se conclut par des propos pas très agréables.

Comme si le temps de travail des professeurs restait ce tabou absolu, dont on n’arrive pas à parler, que ce soit entre collègues ou avec des personnes extérieures à ce boulot. Il y a quelques années, j’avais écrit sur ce “travail de l’ombre” : la conceptions des cours et l’évaluation, bien entendu, mais tout le reste également. Les réunions, les rencontres avec les parents, la différenciation… Tous ces trucs qu’on a du mal à expliquer non seulement aux autres, mais également aux collègues. Peut-être parce que nous avons la chance d’exercer un boulot extrêmement libre. Dans lequel on peut passer nos week-ends entier à étalonner nos cours ou à se la couler douce.

Peut-être parce que nous exerçons un boulot de bonne volonté.

Nous ne sommes pas – encore ! – surveillés, évalués, pour ce travail de l’ombre. C’est notre plus grand privilège et notre malédiction. Privilège : nous créons notre univers pédagogique, nos relations avec nos classes, notre persona de prof. Malédiction : il est tellement simple de tenir ce qui constitue l’épine dorsale de notre profession pour quantité négligeable. Il est plus facile de brailler que les profs sont des feignants que de leur accorder le bénéfice du doute. Et si même entre nous, nous en venons à tenter de mesurer l’immesurable, à nous demander qui bosse le plus, alors comment s’en sortir ?

Je préfère me dire que nous faisons presque tous de notre mieux. Que dans leur immense majorité, les enseignants sont des personnes consciencieuses, qui tentent de faire correspondre leurs aspirations et leur pratique.

Je préfère me dire que, quand ce genre de débat refait surface, il n’y a qu’à secouer la tête. Et continuer.

Dimanche 30 avril

Et le dimanche, on s’évade !

Avec Marina Viotti, gagnante des Victoires de la musique classique.

Samedi 29 avril

La dernière période de cours qui se profile. Huit mois au collège Alrest et à peine deux mois, troués de jours fériés avant la fin. C’est le moment où, en tant que TZR – remplaçant – je commence à rêvasser. À quoi est-ce que ça ressemblerait, si j’y restais ? Deux années de suite dans le même bahut ? J’ai connu ça, pourtant, en région parisienne. Mais ça me semble loin, si loin… Je sais que dès mardi, je commencerai tout doucement à ramener un peu de matériel depuis ma salle chez moi. Petit à petit jusqu’à ce que, à la fin du mois de juin, j’aie effacé toutes les traces de mon passage.

Je n’ai pas spécialement envie de rester dans ce bahut. Les collègues sont géniaux, les élèves adorables, mais se taper les deux tiers de l’Ile et Vilaine dans le sens de la hauteur pour s’y rendre, ça use. Et pourtant, déjà, ce léger sentiment de nostalgie. Je commence à m’évaporer. La réalité de ce qui m’entoure au niveau du boulot perd un peu, juste un peu, en consistance.

Ça n’est qu’une année scolaire pourtant. Que la règle du boulot. Et pourtant, pendant dix mois, cette salle de classe aura été l’épicentre de ma vie professionnelle, à laquelle je me suis ô combien attaché. C’est étrange de se dire que bientôt, ce ne sera plus qu’un souvenir. Mais est-ce que ça n’est pas plus beau comme ça ?

Non. C’est juste mon envie de rendre tout ce que je vis dans ce métier beau. Il n’y a pas grand-chose dont je suis fier dans la façon dont je bosse. Mais ça, oui.