Samedi 27 mars

Le hashtag #BlanquerDémission flambe sur les réseaux sociaux depuis hier. Manifestation confinée et cri de colère contre l’incarnation d’un système qui, depuis un an désormais, a fait du paradoxe un mode de gouvernement : avant la flambée de la pandémie, les personnels d’éducation étaient cette masse indisciplinée, mais aisément rendue impopulaire. Il suffisait de la dépeindre à gros traits comme un ensemble de mécontents, revendiquant perpétuellement de nouveaux privilèges.

Mars 2020, confinement. Cette fois, les faits s’imposent dans le quotidien. Lorsque l’éducation est à demi-paralysée, c’est un autre coup violent à un pays déjà chancelant.

Et c’est alors que s’opère une pirouette assez magistrale de la part du Ministère de l’Éducation Nationale : là où les principaux s’inquiètent du peu de consignes de sécurité données dans les établissements qu’ils gèrent, là où les enseignants veulent savoir comment protéger les élèves qu’on leur confie, là où tous les acteurs de l’Éducation demande comment sauver ce qui leur tient à cœur, le Ministre nous dépeint en ennemis. La narration est devenue la suivante : pleutres et paresseux, les profs ne souhaitent que la fermeture des établissements scolaires, les AED se mettent en grève pour fuir leurs responsabilité. Et seuls subsistent, pour faire tourner la machine, que les plus hauts dirigeants. Dirigeants incapable de donner une autre consigne que “ne fermez pas”. Car c’est la seule phrase qui se dégage de “protocoles” inapplicables, contradictoires et modifiés chaque semaine : “on gardera les écoles ouvertes”.

Comme pour le monde de la santé, on ne parle plus des gens. Il n’y a plus de soignants épuisés il y a une “pression hospitalière”. Il n’y a plus de profs contaminés, il y a des “remplacements moins assurés.”

Depuis un an, les CPE, les AESH, les AED et j’en passe un nombre incroyable sont retournés accomplir leur tâche dans des conditions parfois inacceptables. Parce que les circonstances sont exceptionnelles parce que la recherche de validation ne nous intéresse pas. Dans le collège Ylisse, d’où je viens, les trois quarts des adultes ont été exposés à la maladie. Nous continuons à créer des choses belles et enthousiasmantes pour nos élèves, nous conjurons la peur et surtout, nous faisons œuvre d’éducation.

Et face à tout cela, rien. Un ministère tellement arc-bouté sur son envie d’avoir raison, de maintenir un pays en état de marche zombie que seul semble lui importer les idées fortes qui passeront lors de ses interviews.

#BlanquerDémission n’est qu’un cri de colère de plus. Une colère qui est à la hauteur de l’immense que, comme tous ceux qui tiennent actuellement dans le monde, nous fabriquons jour après jour.

Vendredi 26 mars

Compte-rendu du conseil de classe des sixièmes Akwakwak. Les appréciations des profs sont élogieuses, notre enthousiasme de voir cette classe potentiellement poudrière transformée en groupe d’élèves sympa, un peu paumés, et heureux de se retrouver au collège.

Presque immédiatement, d’autres problèmes ont surgi : des soucis relationnels, des difficultés scolaires… J’ai ressenti une angoisse et du découragement à m’apercevoir que je n’allais pas pouvoir, tel Lucky Luke, partir vers le soleil couchant, l’histoire terminée. Et puis il y a une cette phrase d’un collègue. “Ils sont prêts.”

Et c’est exactement ça.

Bien sûr que la situation ne sera jamais “réglée”. Mais notre boulot de prof, comme je l’explique pour conclure l’intervention des délégués, ne consiste pas à donner la solution à tous les problèmes. Il consiste à transmettre aux mômes les outils qu’ils emploieront pour bâtir leurs connaissances, leurs relations, leur éthique. Et je pense que l’équipe de sixième Akwakwak, sur ce point, n’a pas à rougir.

Ils sont prêts. Que demander de plus ?

Jeudi 25 mars

Fin de journée. J’ai donné six heures de cours, eux en ont eu autant. Ils rentrent excités comme des puces. Enthousiasme d’une super activité dans le cours de physique précédent, et fatigue. Un mélange dangereux : l’euphorie peut rapidement céder place aux cris et aux larmes.

“On peut faire le calme, comme l’autre fois ?”

Le “calme” est un bout du stage de méditation que j’avais suivi, dubitatif, à Ylisse, il y a trois ans, et qui m’a juste convaincu que, me concernant, la méditation, comme tout ce qui modifie mon état de conscience, n’était qu’une porte ouverte à des visions épouvantables (arrêtez-moi d’URGENCE à la troisième pinte, c’est un conseil).
Le seul truc que j’ai adopté de ce stage est ce qu’on m’avait présenté comme étant le “scan corporel” : essayer de prendre conscience de diverses parties de son corps, dans un mouvement descendant, depuis le sommet du crâne jusqu’aux pieds, puis retour. Les sixièmes Brindibou adore, ça les pose.

Et tout se passe très bien, jusqu’à cette phrase :

“Et maintenant, pensez à vos jambes. Est-ce qu’elles sont détendues, un peu raides, est-ce qu’elles veulent bouger… Vous pouvez les décroiser, si vous voulez.
– Oui, en plus quand on les croise, mon père y dit on est pédé !”

Luka me lance un regard plein de confiance derrière ses verres taille vitre pare-balle.

Il est seize heures, tu vas enchaîner sur un conseil de classe, est-ce que vraiment, tu vas te lancer là-dedans ? Tu pars dans une semaine, tu as un conseil de classe juste apr…

Bien sûr que tu te lances. Tu passes ton temps à combattre les représentations sexistes, racistes et homophobes quand tu es en forme, quand tu les vois venir, c’est facile. Mais c’est à chaque fois qu’il faut le faire, si on décide de le faire. Tu t’es promis, par admiration pour Monsieur Vivi, de toujours être cohérent face aux mômes. Montre-le.

Alors, j’essaye de dissiper les brumes de la fatigue du langage. D’être précis, de dépiauter les mots.

Et après, on regarde une version filmée du Médecin malgré lui. Les mômes aiment beaucoup.

Mercredi 24 mars

Laurène, Fadwa et Lou sont tout le temps fourrées ensemble. Des copines de collège comme on en a tous connu, pour qui chaque récré est la fin d’une trop longue attente, qui connaissent entre elles des drames et des passions qui feraient pâlir d’envie un tragédien classique.

Laurène, Fadwa et Lou ont une marque. LFL. Elles passent leurs temps libres (pas les heures de cours, elle sont studieuses), à recouvrir des pages des futurs produits qu’elles vendront, et des modes qu’elles lanceront. Elles sortiront des singles avant de s’envoler à Dubai pour le lancement de leur collection printemps-été.

Lors de la première vie de classe durant laquelle j’aborde la vie professionnelle, je demande évidemment si certains ont déjà une envie de métier. Laurène se verrait bien prof, Fadwa vétérinaire et Lou avocate.

“Du coup, dis-je un peu bêtement, la marque LFL, ce sera dans vos temps libres ?”

Elles me regardent un peu gênés par le prof qui vient de dire une bêtise.

“Monsieur, c’est pas pour de vrai. Ça, c’est des rêves, pour pouvoir faire des trucs ensemble !”

Je me mords la langue, me rappelle que faire une hémorragie devant les sixièmes, ce serait moyen, et tente de me reprendre.

“Du coup… Vous n’avez pas de projets ensemble, pour le futur ?
– Ben on peut pas savoir. C’est trop loin. Là, LFL, ça nous fait nous sentir heureuses, c’est tout.”

Elles finiront l’heure de vie de classe en coloriant gentiment leurs logos imaginaires.

Mardi 23 mars

La collègue d’anglais des sixièmes Akwakwak a un sourire amusé quand elle me parle :

“Les sixièmes Akwkakwak étaient très sixièmes Akwakwak, pendant l’intervention de sécurité. Très attentifs, le doigt toujours en l’air, mais à poser des questions totalement hors sujet. Ils sont petits, quand même.”

Pour une raison qui m’échappe sur le moment, cette observation me fait plaisir. Tu faiblis, Samovar, toi qui ne supportais pas les sempiternelles questions de sixièmes, leurs grosses trousses pleines de crayons et de merdouilles en plastique, toi l’adepte du cynisme et de la maturité des mômes, tu as les yeux qui s’embrument quand on te dit qu’ils sont encore en bébés ?

Peut-être parce que c’est une montagne immense qu’ils ont réussi à franchir. Les mômes qui, en début d’année, s’écharpaient dans la cours dans une tentative de devenir collégien ont acquis une sorte d’innocence tranquille. Parfois de façade, parfois bien réelle. Ils ont reconquis le droit de s’enthousiasmer pour des travaux de classe, de courir vers leur salle de cours en rigolant, de resouligner les titres dans leurs cahiers sans lancer des regards noirs à leur voisine qui leur a dit que leur voisin de bus leur a dit que de toutes façons, sa sœur était trop conne d’abord.

Et qu’importe qu’ils y croient vraiment ou pas. Ils peuvent, de temps à autres, être des élèves de sixième. Juste ça. Et ça a rallumé un truc dans leurs yeux.

Lundi 22 mars

C’est un cours un peu bordélique, un cours durant lequel on rend un contrôle, mais aussi le cours durant lequel j’avais promis que les élèves pourraient jouer la scène de théâtre qu’ils préparent depuis un moment.

C’est un cours un peu bordélique parce que Léonore a apporté deux sacs de costumes et qu’un temps non négligeable s’écoule entre deux de ses apparitions, tandis qu’elle se change dans la réserve de livres attenante à la salle.

C’est un cours un peu bordélique parce que depuis que Sylvère a décidé de lui-même qu’il combattrait ses diverses angoisses médicalisées par le théâtre, il s’est transformé en une sorte de bête de scène qui joue comme le fils illégitime de Robert Hossein et David Bowie et qu’il faut limite le tirer hors de l’espace de jeu, étant donné qu’il avait appris six scènes.

C’est un cours un peu bordélique parce que Leia, Amalia et Lise se sont engueulées à la récré juste avant et qu’elles ne veulent plus se parler. Thérapie express de groupe et réconciliation dans les larmes avant un passage durant lequel elles feront mourir de rire tous les élèves.

C’est un cours un peu bordélique comme il en faut de temps en temps, après une heure passée à étudier les fonctions de la phrase, comme il en faut, alors que je crois de plus en plus à la rigueur. C’est un cours un peu bordélique parce qu’ils l’ont gagné à force de sérieux et que, pendant une heure, à tous points de vues, ils ont joué, et que ça leur a fait du bien.

Samedi 20 mars

Balade à Rennes, aujourd’hui. Il fait beau. Toujours cette même sensation de distinguer la ville comme sous un voile, comme ces draps dont on recouvre les meubles pour qu’ils ne prennent pas la poussière.

Même chose pour cette première année d’enseignement en Bretagne. Il manque quelque chose. Le bas du visage des élèves, la possibilité d’apprendre à connaître ses collègues. Du corps.

Sensation qu’une partie de moi, et des autres, est désormais immatérielle. Quand redeviendra-t-elle solide ?

Vendredi 19 mars

“Monsieur, est-ce que c’est bien ?”

Je souris derrière mon masque :

“Ce pourrait être votre devise.
– Comment ça ?
– Vous cherchiez une devise avec vos copines. Est-ce que c’est bien ? C’est la phrase que vous me dites le plus souvent.”

Holly me regarde et cligne plusieurs fois des yeux, très rapidement. Je peste mentalement contre moi-même. C’est un tic qu’elle a lorsqu’elle angoisse.

Holly est une excellente élève, dans toutes les matières. Impliquée, motivée, mature et autres adjectifs élogieux fleurissent dans son bulletin. Mais à l’inverse de sa pote Beate, dans la même classe, la réussite scolaire est pour Holly l’alpha et l’omega, une recherche de validation constante.

Est-ce que c’est bien ?

Est-ce que j’ai bon ?

Vous avez mis les notes ?

Holly réussira probablement toute sa scolarité. Mais la tension ne disparaît jamais. Les épaules toujours un peu relevées, les sourcils perpétuellement froncés. Et le “je ne comprends pas” comme un mécanisme de défense. J’aimerais pouvoir dire à Holly. Que les choses se passeront bien. Qu’elle n’a pas à avoir peur comme ça. Que son rêve de devenir actrice, elle n’a pas à l’encadrer de rouge sur la dernière feuille d’activité que nous avons faites en y apposant un immense “SURTOUT NE LE DITES PAS.”

Il y a beaucoup de poids, dans ces neurones qui s’électrisent l’un l’autre.

Jeudi 18 mars

Je crois avoir déjà parlé d’Octave dans ce journal. Octave est un môme éminemment agréable et travailleur, qui ressemble à une version miniature d’un héros de sitcom des années 90 : coiffure savamment étudiée, sourire ultrabright, vêtements sportswear chic.

Quand je lui demande ce qu’il a fait de son week-end, il me répond invariablement : “Des pompes et du gainage.”

Aujourd’hui, durant la rédaction d’une fable à leur sauce, il a décidé d’intituler la sienne Le lion et l’éléphant. Où le paisible pachyderme apprend au lion à arrêter de s’entraîner à sauter de souche en souche. Morale de l’histoire “Il faut s’accepter comme on est.”

“Vous écrivez cette fable pour vous, Octave ?
– Ben oui. J’aimerais tant être l’éléphant…
– Et qu’est-ce qui vous en empêche ?
– Si j’arrête de faire du sport, je vais devenir gros, c’est évident ! Mais je sais que je devrais pas en faire ! Mais si j’arrête ?”

Quelques dizaines de minutes passées à discuter avec lui, tout en s’occupant de reste de la classe. Impossible de parvenir à concilier la dissonance absolue entre l’image qu’il a du lui et la lucidité de son diagnostic. Je ne peux qu’en parler à des adultes mieux formés que moi sur ces sujets, et le rassurer du mieux que je peux.

L’après-midi, Kenneth vient me voir, paniqué :

“Monsieur, je peux pas passer pour la pièce de théâtre !
– Pourquoi ?
– Depuis une semaine, ma voix elle arrête pas de dérailler, elle s’enroue ! Ça passe pas, j’espère que je suis pas malade !”

Lorsque je lui explique, de la façon la plus neutre possible, le phénomène de la mue, il pâlit :

“Vous voulez dire que ça va durer longtemps ?
– Entre quelques semaines et quelques mois.
– Mais c’est affreux ! Je vais faire comment ?”

Kenneth est heureusement un môme assez posé. Nous convenons que son Sganarelle jouera de cet enrouement. Il repart un peu apaisé. Je repense à ma prof de théâtre, à sa conviction que si on donne de bons outils techniques à un comédien, il ne vaincra pas forcément ses peurs ou ses angoisses, mais celles-ci ne le bloqueront plus.

C’est un peu ça, les mille problèmes des collégiens : on n’effacera pas les chevaux fous qui ruent sous leurs crânes, la folle chevauchée de l’adolescence. Mais par nos disciplines, nos éthiques, on peut les aider à les dompter. Sans jamais les nier.