Et le dimanche, on s’évade !
J’avais envie de réécouter la voix de Shirley Bassey, ce soir.
Et le dimanche, on s’évade !
J’avais envie de réécouter la voix de Shirley Bassey, ce soir.

En sixième Canarticho, c’est devenu notre jeu.
“Elenor.
– Présente !
– Champo.
– Présent !
– Travis.
– Oui.”
Je lève les yeux sur Travis, et le reste de la classe aussi. Le môme a les yeux baissés. Note mentale : aller le voir dès l’appel fini. Appel qui se poursuit et où chaque élève a sa note, changeante selon les jours. Certains mimeront mon intonation, d’autres maugréeront leur “présent”, d’autres tenteront le toujours pas drôle “président !”
J’ignore pourquoi cela s’est passé dans cette classe et pas dans les autres. L’appel est devenu une nuée de messages et d’émotions. Je mesure la chance que j’ai eue que ces gamins décident de communiquer aussi aisément. Le travail en devient d’autant plus simple.
Je termine ma liste, donne quelques consignes, et vais voir Travis.

Lundi, tous les élèves du collège Nohr auront leur salle attribuée. Fileront dans celle-ci dès les grilles franchies. Ils mangeront en vingt minutes, seront priés de bouger de leurs place le moins possible. Deux de mes sixièmes auront cours dans une salle de techno, pas hyper appropriée pour toutes les matières, et une salle d’arts plastiques. “C’est compliqué, monsieur, c’est très compliqué.” a soufflé Chiepoo derrière son masque.
Mais en cette dernière heure de la semaine, on n’y pense pas.
Cette dernière heure, Agnes se regarde intensément dans un petit miroir de poche. Elle joue le rôle d’Aphrodite, dans la version théâtrale de l’Iliade que j’ai écrit pour la classe, et met un point d’honneur à ne jamais quitter son reflet des yeux.
Pendant ce temps, Ted cherche son bâton. Le petit môme prêt à sortir les griffes dès qu’il est contrarié s’est métamorphosé sur la scène improvisée. Son Pâris est immensément plus grand que j’imagine le personnage. “Tu sais j’ai juste cinq mots ? raconte-t-il à son pote. Eh ben si je les rate, toute la scène tombe par terre !”
Je suis rappelé à l’ordre par Paula-Héra. Enveloppée dans un tas de voilages improbables qu’elle a sorti de son sac de sport, elle pointe un doigt impérieux vers sa petite troupe : “Allez, on s’y met ! Et lors de l’apparition des déesses, JE rentre la première, ce sera beaucoup mieux !”
Lundi sera comme il sera. Mais en attendant, ils sont des héros et des dieux.

C’est ma septième heure de cours aujourd’hui. Même chose pour les sixièmes Brindibou. Deuxième heure de français. Tout ça fait beaucoup.
Alors je décide de voler cette heure.
C’est la première fois depuis le début de l’année. Je laisse de côté le cours que j’ai prévu, et oublie les photocopies de la carte mentale sur les nature des mots.
“Ce que je vous propose, c’est de recopier la carte mentale que je projette au tableau. Du moment qu’elle est lisible, agencez-la à votre façon. Vous avez des feutres ?
– Ouiiiiii ! (les sixièmes ont toujours des feutres, fins et épais, parfumés à l’orange ou pailletés).
– Une fois que j’ai validé le brouillon, vous pourrez y ajouter des couleurs.”
Ils me regardent en souriant, ils ont compris. Et pendant l’heure, j’irai voir chacun. Nous parlerons de ses difficulté à comprendre l’adjectif attribut, de son chat qui ouf est revenu à la maison. Du contrôle qui s’est mal passé, et des exercices qu’on pourrait faire pour s’entraîner la prochaine fois. Du voyage avec pépé et mémé.
Les cartes mentales se déploient lentement, pendant une heure. Je mets un peu de musique pour habiller le tout.
Et à la sonnerie, les élèves sortent en s’étirant.

A la table de la cantine, Chef nous parle de ce qu’il envisage de mettre en place la semaine prochaine, pour respecter le “protocole sanitaire renforcé” que nos responsables agitent depuis la rentrée des vacances.
“… Du coup, on organisera trois services à la cantine. Il y aura moins d’élèves aux tables, ce sera plus simple de gérer les flux. Bon, ça leur fera vingt minutes pour manger, mais c’est au mieux. Ils enlèveront leur masque moins longtemps.”
Pour le peu que je connais Chef, depuis ce début d’année, j’ai été amené à l’estimer : il gère de façon efficace et humaine le petit collège de Nohr. Ce n’est pas lui, mais ce vocabulaire qui ouvre les portes d’un immense chagrin.
On gère des flux.
Et oui, je suis totalement d’accord sur le fait qu’il faille porter un masque. Limiter les déplacements. Aérer. Mais ce que je pense ne change rien au fait que tout ceci n’est pas normal. Et que c’est la vitesse à laquelle nous nous adaptons qui me terrifie. Plus aucun petit ne proteste quant à la barrière qu’il a devant la bouche. Et désormais, le “bonjour” à l’entrée de la classe a l’odeur du gel hydroalcoolique qu’on presse entre les petits doigts.
Depuis le début de l’année, il y a cette élève qui fait des crises d’angoisse et que nous ne parvenons pas à aider. Ce qui m’étonne à la hauteur de mon soulagement ait qu’il n’y en n’ait pas davantage.
On gère des flux.
Pour la santé et la sécurité des enfants, comme des adultes, certes. Tout le monde fait au mieux.
Mais je crains, un petit peu plus chaque jour, qu’on y laisse nos noms et nos regards.

S’il y a quelque chose qu’on ne peut nier aux sixièmes Akwakwak, c’est leur envie de bien faire.
En pédagogue bêtasson, j’ai eu la lumineuse idée de toujours me demander pourquoi nous étudiions tel ou tel sujet lorsqu’ils n’en saisissaient pas l’objectif. Du coup ils le font. Tout. Le. Temps.
“En fait oui, j’avais compris, mais vous avez dit que c’est important.”
Et alors que nous commençons l’étude des mythes fondateurs, Rachel lève son petit doigt en l’air, et c’est avec une résignation soigneusement déguisée en enthousiasme (yeux grands ouverts, léger sourire), que je tends la main vers elle.
“Une question ?
– Oui, pourquoi on va étudier les mythes fontadeurs ?
– Fondateurs. Parce qu’il s’agit es premières histoires de l’humanité. Parce que c’est intéressant, de voir comment les gens qui ont vécu avant nous essayaient d’expliquer l’univers.
– Moi j’en ai marre d’expliquer tout le temps.”
Frédérica parle rarement, et toujours en levant la main. Cette fois, elle s’est abstenue.
“Comment ça ?
– Pendant les vacances, mes parents ils m’ont expliqué pourquoi il y a avait eu le meurtre, là. Et puis l’autre jour il y a l’attentat, le truc avec les masques.
– Je ne comprends pas le rapport.
– Ben en vrai, elle raison monsieur, enchaîne Chiepoo. On arrête pas de nous dire pourquoi y a ça et y a ça. Ben c’est comme ça. Pourquoi l’univers ? Parce que ! Et pourquoi le jour ? Parce que ! Et pourquoi la nuit ?”
J’ai toujours été déçu, moi aussi, que la chanson de Patty Smith complète ce titre. Les sixièmes débattent à mi-voix.
“Vous ne voulez pas qu’on vous explique ?
– Ben pas tout le temps. C’est trop compliqué, à force…”
Je secoue la tête. Peut-être que ce soir, mieux vaut éviter de les sermonner. De leur expliquer que ce n’est que le début. Le début d’un immense ruban d’explication, le long duquel il laisseront tomber ces belles évidences. Et même la nuit, n’est pas assez forte pour résister à ça.
“Allez, posez vos stylos. Je vais vous raconter une histoire. L’histoire d’Izanagi, d’Izanami, et de comment ils ont exploré le monde des morts.”
Parce que la nuit.

Je rentre au collège déjà assourdi. Des événements qui ont zébré d’orages noirs mon métier. Des injonctions proférées de jours en jours pendant deux semaines. Reconfinement, protocole renforcé, mise à distance, moyens constants…
Nous sommes déjà l’après-midi, mon emploi du temps me fait commencer les cours à 14h. Je pénètre dans l’établissement sur la pointe des pieds. Et suis accueilli, à la photocopieuse, par J., responsable des élèves ULIS, qui me fixe, blanc de rage.
“On me demande de choisir entre intégrer les élèves ULIS à tous les cours en classe entière, ou les garder perpétuellement avec moi… Ca détruit tout le but de cette section ! J’ai reçu le message ce midi, et je dois décider ça pour CE SOIR !”
Le ton est donné. J’entre en salle des profs, ou les conversations, s’égrènent en un seul thème : que faire ?
Et ça me frappe.
Tout le monde réfléchit sans plus évoquer les injonctions données ces derniers jours. Comme si la situation était soudain devenue trop sérieuse pour rester à commenter l’actualité. Il faut réfléchir. Des demis-groupes ? Qu’en pensent les parents ? Comment les prévenir ? Réorganiser les transports scolaires ? Peut-on contacter les agences de bus ? Travailler en commun (gasp !) avec le collège privé ?
Là se trouve, je crois, la constante raison de mon admiration pour mes collègues : quels que soient les établissements que j’ai fréquentés, quand la situation devient trop grave, les personnels d’éducation, tous corps de métier confondus, font bloc pour maintenir à flot le bloc de béton qui leur a été confié. On ferme les écoutilles, le bruit du monde au-dehors n’existe plus. Un navire, trois cent passagers élèves. Comment les mener à bon port ?
C’est aussi la question que je me pose en retrouvant mes élèves de sixièmes.
Ensemble, on découvre le Big Bang, et la mythologie maya. Il y a ce moment de révolte, quand je réponds à la question évidente : “mais pourquoi il n’y a plus de mayas ?” Les sixièmes Brindibou exigent une pause dans le cours. Ils veulent comprendre la colonisation. Et quand je leur brosse le tableau de la période, c’est une véritable colère qu’ils déploient. “Personne n’a le droit de faire ça, monsieur, personne !”
Ensemble, aussi, en vie de classe, on parle de M. Patty. De la liberté d’expression. Des rumeurs. De la laïcité.
“Ce n’est pas grave si vous ne comprenez pas tout tout de suite. Mais c’est important de l’entendre.
– Oui, c’est comme ce que vous nous avez dit avec l’univers. Au début les gens ils comprenaient pas, ils inventaient des histoires et ils savaient qu’un jour ils sauraient plus de chose et ça serait plus clair. Là c’est pareil non, monsieur ?”
Retour sous un ciel orange violent. Thom Yorke susurre Everything its right place.
Ouais Thom. On essaye.
Et le dimanche, on s’évade…
Comme on a particulièrement besoin de magie en ce moment…

Et finalement, lundi, il n’y aura plus qu’eux.
Les mômes.
Et plus que jamais, il faudra lutter pour leur donner du sens.

Une ancienne élève me contacte sur Twitter. Je l’ai connue au collège Criméa. Et tandis qu’elle évoque les cours que nous avons passés ensemble, et les souvenirs, je regarde le Samovar d’alors.
Celui qui, comme elle me le rappelle, portait des T-shirts Star Wars – je ne le fais plus – faisait étudier Lovecraft – je le fais toujours – parlait très fort, se balançait d’un pied sur l’autre, ouvrait la porte de communication pour parler avec sa collègue d’Histoire-Géo, qui s’emberlificotait systématiquement dans ses explications. Ce Samovar comme une mue.
J’ai tellement de gratitude pour ses échecs et ses réussites. Comme pour tout ce que j’ai vécu jusque là, et qui me rapproche, chaque année de quelques millimètres, de l’enseignant que j’aspire à être. Malgré les coups du destin.
Le message de L. me rassérène. J’ai commencé ma carrière dans une absence de sens totale, j’ai passé trois ans à me dire que j’avais passé ce concours par défaut. Et j’ai conquis, notamment l’année où j’étais son prof principal, le droit et l’envie d’être enseignant.
Les jours à venir seront compliqués, mais assez pigné. Je veux me battre, protéger les autres, et enseigner. En souvenir de toutes mes vies passées.