Lors du dernier confinement, j’avais crée un canal discord, durant les jours où le serveur académique explosait littéralement sous les requêtes affolées des élèves et des profs.
Mon image de profil était un elfe de la nuit. J’avais envisagé de la changer. Et puis finalement non. Cette période était suffisamment dingue pour que je recoure au moindre petit bout d’héroïsme que je pouvais trouver.
Les jours qui viennent seront compliqués, pour tout le monde. Je souhaite à tous les mômes, à tous les collègues, et, disons-le, à toutes les professions, de trouver les petites choses, aussi futiles puissent-elles sembler, qui nous feront un peu nous sentir des héros.
Je vais continuer à aller faire cours dans un pays qui se claquemure.
Et, devant des annonces dont la cohérence m’échappe totalement, je ne ressens plus rien qu’un grand vide. Impression d’avoir entendu les incantations de ce soir déjà si souvent. “J’ai confiance en nous.” “Préserver notre économie.” “Protocole sanitaire renforcé.”
Je pense aux chefs d’établissements qui devront, en moins d’une semaine, mettre en place ce fameux protocole renforcé, dont ils n’ont pas encore les modalités. Je pense aux gestionnaires et aux agents, qui en seront les bras. Je pense aux élèves. Une nouvelle fois livré au flou et à l’incertitude, jusqu’à ce que les vainqueurs puissent, triomphant, asséner “c’était la bonne décision.” ou “imprévoyance coupable”. Je pense aux parents qui doivent se demander quel est le meilleur choix à prendre pour leurs mômes, je pense à ceux qui n’ont pas le choix.
J’ai trente-huit ans et tout n’est que brume de langage, à masquer une réalité biologique que je n’ai pas les compétences pour saisir.
Je me raccroche à la dernière branche qu’il me reste.
La semaine prochaine, je commence le chapitre sur les mythes fondateurs. Les mots dans lesquels des mondes se sont crées. Dans cette obscurité humide, vont naître des cosmos et des dieux primitifs. C’est le seul réconfort qui subsiste. La seule flamme qu’il me reste à brandir. Puisse-t-elle briller fort, chasser la peur. Pour les mômes.
Vous serez ravi d’apprendre que ça y est, les choses retournent à la normale. Non, nous n’avons pas encore résolu le problème du réchauffement climatique et le remède contre le coronavirus est encore aussi lointain que la perspective de Timothée Chalamet reprenant le rôle de Rocky Balboa, mais, au moins, on a recommencé à dégueuler au sujet des profs sur CNews. Et qu’ils ne veulent pas reprendre après les vacances, et que c’est un scandale parce qu 40000 d’entre eux s’étaient barrés aux Maldives pendant le confinement.
Vous me direz, j’aurais aussi pu signaler que fourrer la tête dans une poubelle n’est pas une expérience olfactivement agréable. Mais tout de même. Même après treize ans de métier, je reste émerveillé par cette facilité réconfortante à vomir sur le corps enseignant, en particulier en ce moment.
Réconfortante. C’est le mot. Dans une période durant laquelle nous ne sommes absolument pas en contrôle de notre destin, où des gouvernants tentent, au coup par coup, de gérer la progression d’un organisme microscopique qui se torche de leurs politiques, il y a une organisation humaine vers laquelle on peut diriger son mécontentement et sa frustration : l’enseignement. Tous les parents le savent désormais dans leur chair, gérer un, deux ou huit mômes lorsque l’école n’est pas là pour les prendre en charge relève au mieux d’un exercice délicat, au pire d’une balade dans le septième cercle de l’Enfer. Et nombres de médias se régalent de ce qui est désormais une peur bien réelle : un reconfinement, durant lequel au stress quotidien, s’ajoute la garde des mômes.
Jusqu’à très récemment, je n’avais aucune pitié pour les parents, considérant que si tu comptes sur la société pour te libérer de ton gosse huit heures par jour, tu n’as qu’à réprimer tes instincts reproducteurs. Pour plein de raisons, j’ai évolué sur la question. Enseigner à des élèves à travers un écran, percevoir, très partiellement, leur quotidien au gré des micros m’a fait réfléchir. Et il serait bon que les grandes chaînes d’informations incitent leurs chroniqueurs à faire de même. Parce que soyons clairs : la situation a quand même assez peu de chances de s’améliorer miraculeusement. Et que si couvre-feu renforcé, confinement local, confinement partiel, confinement œuf jambon fromage il y a, il faudra, plus que jamais, que le groupe humain que nous appelons société française parvienne à se serrer les coudes.
Il y a quelques jours, l’émotion soulevée par la mort de Samuel Patty a rapproché les français de leurs profs. Déjà, quotidien oblige, cette proximité se comble. J’aimerais de toutes mes forces que subsiste un fragment de ce qui a été ressenti. Et, sans doute suis-je naïf, sans doute suis-je ridicule, mais j’aimerais en appeler à la bienveillance des parents. J’aimerais prévenir que ce dénigrement quotidien de la profession salit ceux qui le vomissent et ceux qui le reçoivent. J’aimerais rappeler que nous avons, plus que jamais besoin de nous serrer les coudes. Même si la solidarité n’est pas évidente, qu’elle n’est pas télégénique ni source de bonnes réparties sur les réseaux sociaux.
Mais elle est un sacré outil contre la tempête qui continue à souffler.
Faut-il parler de Samuel Patty aux sixièmes Akwakwak ? Je n’en sais rien.
Le Ministre de l’Éducation Nationale a annoncé que nous aurions, pour la rentrée du 2 novembre, un “cadrage” clair de ce que nous devrions dire à nos élèves, au sujet de l’horreur arrivée tantôt. (Je signale qu’à ce jour, nous n’avons toujours rien reçu, parce qu’il est bien connu que les profs préparent leurs cours la veille, mais passons).
Mais comme à l’habitude, je me demande si un cadrage national est pertinent. J’ignore comment Amelia, toute petite et terrifiée par tout, recevra la nouvelle, ni la réaction d’Oleg l’imprévisible, que la moindre réaction heurte de plein fouet. Je pense pouvoir aborder le sujet avec les sagaces sixièmes Brindibou. Je ne suis pas du tout sûr de trouver les mots avec les Canarticho, qui ont souvent du mal à saisir la gravité d’un propos.
Nous sommes enseignants, et représentons la Nation, un organisme qui, dans des moments critiques, doit apprendre à réagir de front ; à ce titre, je ferai ce que l’on attend moi, parce que ce qui est arrivé est trop grave pour être passé sous silence. Mais j’espère de tout cœur que les instructions qui nous seront données prendront en compte cette immense disparité entre les élèves. Taillader l’innocence ne doit jamais être envisagé à la légère.
Le 2 novembre, comme toujours, je tenterai de trouver les mots. Ceux qui parviennent à élever sans traumatiser, ceux qui éclairent et ne laissent personne au bord du chemin, comme l’intégralité de mes collègues.
Mais cette équation m’angoisse : comment nommer l’innommable à de jeunes enfants ? Les mots d’une lettre de Jean Jaurès nous soutiendront-ils, ou laisseront-ils Kenneth et Snowe dans un océan de perplexité ? Je l’ignore.
Bien sûr que, pas plus que leurs parents, nous ne pouvons préserver nos élèves de ce que l’existence a d’atroce. Mais, égoïstement, je me dis que lundi 2 novembre, je serai face à 23 sixièmes. Que je n’aurai pas le choix, qu’il faudra être clair, précis, honnête.
Correction des copies de la sixième Akwakwak. Par rapport à leurs premières évaluations de fin de chapitre, les progrès de présentation sont impressionnants. Les lettres sont laborieusement tracées là où il fallait, les traits inscrits à la règle, et les réponses aux questions, prennent la forme de phrases cohérentes.
Il a fallu à ces élèves d’immenses efforts de concentration pour parvenir à faire ce que leurs comparses des autres classes ont accompli sans difficulté dès le premier jour. Et me revient en mémoire une question de C., l’une des AESH “Comment tu expliques que telle classe se comporte d’une certaine façon, telle classe d’une autre… ?”
De petits Leviathan. Comme le concept de Hobbes, j’ai la sensation que les individualités présentes dans un groupe constituent un organisme avec sa propre identité. Je ne pense pas que les Akwakwak soient moins intelligents que les Brindibou ou moins débrouillards que les Canarticho. Mais la rencontre de ces personnes a crée un organisme pataud, qui peine à accomplir des tâches simples pour leurs camarades.
Le tout, pour un prof, est de ne pas tomber dans le piège. Celui de la comparaison (”Dans l’autre classe, ils y arrivent). Oublier les mômes, pour ne plus voir que l’ensemble, plus facile à gérer.
Changer l’énergie d’une classe, une fois qu’elle est formée, est souvent très difficile. Mais venir à la rencontre de chacun des membre qui la compose, afin de ne pas les laisser en souffrance dans ce Leviathan, est essentiel.
Hier soir, échange avec une lectrice. Elle me parle du métier d’enseignant, en évoquant d’anciens billets de ce journal qu’elle a lus.
Il est bien différent, le Samovar de cette période. C’est l’un des aspects réjouissant de ce métier : on apprend, chaque année, quels sont les points d’équilibre à atteindre pour se sentir bien. Les choses sur lesquelles on ne transigera pas, et celles qu’on apprend à laisser couler.
On se crée un monde intérieur que l’on est capable de développer devant les élèves, dans lequel on est, tout autant qu’eux, en sécurité.
Mais cela prend du temps. Et le hasard de belles rencontres.
Et en relisant les mots d’il y a plusieurs années, je me rends compte de la chance que j’ai : malgré les difficultés, les attaques contre la profession, les aléas des mutations, ma vie professionnelle quotidienne est allée en s’améliorant. Et ce boulot a réussi l’exploit de ne jamais me lasser.
Le hasard m’a été immensément favorable. Et me donne chaque jour envie de défendre ce qui est désormais plus qu’un métier.
Et durant ce cours, Réchana, la meilleure prof de théâtre du monde, expliquait à quel point le sens des mots est important. Qu’on ne peut utiliser de façon indiscriminée l’un pour l’autre. Oui c’est une banalité. Mais ce n’est pas parce qu’une vérité est simple qu’on ne doit pas la répéter.
Surtout de nos jours, quand le Ministre censé être mon supérieur hiérarchique emploie des mots tels que “islamo-gauchisme”. Si le terme a une origine précise, provenant d’Angleterre, il a surtout été emloyé, depuis une dizaine d’année, pour discréditer des pensées sur lesquelles on ne souhaite pas se pencher. Accoler deux adversaires idéologiques par un trait d’union. Facile. Et classique. On a eu le judéo-bolchevisme, en son temps, les anarcho-capitalistes, et j’en passe.
Je ne sais pas si, en employant ce terme à une heure de grande écoute, Jean-Michel Blanquer se rend compte de l’affront qu’il fait à Samuel Paty qu’il évoquait hier avec des trémolos dans la voix. Samuel Paty est mort d’avoir voulu expliquer en quoi consistaient les caricatures de Charlie Hebdo. Il a voulu expliquer en quoi consistait la laïcité, afin que certains cessent de l’agiter comme un épouvantail devant des élèves. Un épouvantail qui s’appelle obscurantisme, approximation, à-peu-près. Un épouvantail qui fait taire la pensée.
Employer “islamo-gauchisme”, c’est aussi vouloir faire taire la pensée. C’est créer de toutes pièces un groupuscule. Ils sont nombreux, aujourd’hui, ces termes qui visent à retirer les visages : “féminazie” (ma soeur m’a confié quelle préfère “féminazgule”), “gauchiasse”, et j’en passe. Je ne crois pas que ce soit faire honneur à l’état français que d’employer, quand on représente la Nation, des mots aussi laids, aussi inutiles, aussi vagues. Des mots que de petites femmes et de petits hommes agitent sur des plateaux télé en se gonflant de l’importance que semble leur donner les caméras.
Je ne suis même plus en colère. Ces derniers jours ont été pour moi une sidération permanente. Mais j’aimerais juste que Jean-Michel Blanquer écoute Réchana, écoute celle qui fut élève de Jean-Laurent Cochet, qui aimait les mots, qui aimait le sens : il faut cesser de dire n’importe quoi. Même si c’est plus facile, même si ça paraît efficace. On fait du mal à la pensée. Au fameux Esprit des Lumières, sans cesse évoqué par nos responsables.
Nouveauté du changement géographique, je passe régulièrement chez mes grands-parents. Dans leur appartement, au sommet d’une immense tour rennaise, ma grand-mère me fait goûter le pain d’épice “préparé selon la recette de la cuisinière de Georges Sand”, tandis que mon grand-père me parle littérature.
“Je n’ai jamais réussi à lire du Proust, me confie celui qui à près de quatre-vingt-dix ans, peut réciter par cœur une majeure partie du théâtre classique français. J’ai essayé trois fois et j’ai laissé tomber… – Je pense que j’aurais eu du mal à m’y mettre si je n’avais pas eu à l’étudier. – Bien sûr. Je n’ai pas eu la chance qu’on me le fasse découvrir en classe.”
L’autre jour, une élève de sixième me demandait pourquoi j’avais choisi de leur faire regarder cette version de “La Belle et la Bête”, qui était somme toute, un peu vieillotte et pas jolie (c’était avant qu’elle me dise que la scène avec la statue de Diane est le meilleur moment de toutes les versions du conte).
“Parce que j’aime bien vous montrer des choses que vous avez des chances de ne pas connaître.”
Pour presque tout enseignant, cette phrase est une banalité. Mais l’écho qu’elle produit entre mon histoire familiale et ce métier arrivé par hasard m’apaise.
Avant les vacances, Ted m’a offert un dessin pour son anniversaire. Je me tiens à ses côtés, en brandissant un gâteau. Il a de gigantesques lunettes, qui lui descendent presque jusqu’aux épaules. J’ai des cheveux et des chaussures à talons, des chaussures de rock, a-t-il corrigé. Mon prénom est écrit en immense.
“Il vous plaît, mon dessin ? demande Ted pendant que les derniers élèves quittent la salle. – Beaucoup. Merci mille fois. Pourquoi m’appelez-vous par mon prénom, dessus ? – Parce que vous êtes comme mon maître de l’année dernière, et lui on l’appelait par son prénom. J’aimerais bien faire comme ça au collège, c’est vraiment triste de dire monsieur et madame à tout le monde. – Vous aimez le collège ? – Pas trop. Il y a trop de monde et je suis tout seul du coup. Personne fait attention à moi. – Je suis sûr que vous n’êtes pas tout seul à penser ça. Peut-être que vous pourriez vous rapprocher de Chiepoo ou de Frederica, je pense qu’ils se sentent un peu seuls aussi. Ils seraient heureux de partager ça. – Hmm hmm. Mais je peux quand même venir vous parler, hein ? – Bien sûr. – C’est ça qui est bien sur le dessin. On n’est pas tout seul. On a moins peur.”