Mardi 7 avril

Depuis le début des vacances, Benvolio m’envoie un message par jour. Une question à chaque fois, les trois quarts du temps sur un élément de la liste de livres, films, musiques et jeux vidéo que je leur ai conseillé pour les vacances, l’autre quart sur son orientation. Je lui réponds de façon brève et concise à chaque fois, en lui souhaitant de prendre soin de lui. Il ne relance jamais. Et le lendemain, une nouvelle question apparaîtra dans ma messagerie.

C’est un comportement qu’il n’adoptait jamais avant le confinement. Par contre, il restait souvent, à la fin des cours, lorsque j’expliquais un point de détail aux élèves – punaise, ça fait bizarre de parler de ça à l’imparfait – et réagissait aux conversations auxquelles ils ne se joignait jamais par des mimiques, des sourires, des haussements d’épaules. En partant invariablement lorsqu’on lui proposait d’y prendre part.

En répondant à ces demandes brèves, un peu mal foutues, je me dis que les élèves ont une capacité d’adaptation étonnante. Et aussi que ça me fait plaisir, que Benvolio cherche à garder ce contact maladroit, auquel je réponds tout aussi maladroitement.

Lundi 6 avril

Crédits images : Daria

Premier jour de vacances et, comme à l’accoutumée, je tente de me donner bonne conscience en essayant de bosser un peu chaque jour (spoiler : j’échoue misérablement la moitié du temps).

Je me retrouve devant les cours que j’avais prévus en cette dernière partie d’année, à ne pas savoir que faire. Il est acté que le brevet des collèges sera obtenu par le contrôle continu, que les notes n’ont plus cours dans notre collège et que, probablement, le confinement va durer. Un petit démon me susurre à l’oreille de me mettre à hurler de rage, parce que tout ce que j’ai préparé en amont ne sert plus à rien. Un petit ange avec un attaché-case et un flyer la République en Marche m’enjoint à me réjouir de cette magnifique opportunité qui m’est offerte.

Je m’applique à les écrabouiller tous les deux, tout en me disant que, comme beaucoup de professions en France et dans le monde actuellement, notre métier n’a jamais été aussi fragile. On nous demande de le recréer, presque de toutes pièces, chacun de façon différente selon les établissements et les publics. Que devons-nous être, devenir ? De nouveaux pédagogues, des accompagnants de nos élèves, des créateurs de contenus ? Ou, au contraire, est-il plus que jamais nécessaire de défendre les attributs du métier de prof, de peur de le voir se déliter totalement, et de nous faire attribuer toujours davantage de responsabilités ?

Dans ce débat, chacun trouvera midi à sa porte et déjà, les tensions se font sentir.

En attendant, j’avoue fuir le débat en me réfugiant dans des univers virtuels.

Samedi 4 avril

“Vous pouvez m’envoyer votre numéro ?”

Je sais que c’est grave. On ne fait pas une demande pareille, et encore moins un premier jour de vacances, même comme ça.

Je le donne, et je prends l’appel, quelques secondes plus tard.

Je ne l’avais pas vu venir. C’était dans mon angle mort. Une faille absurde dans l’armure. Je m’étais préparé pour ma famille, mes amis, mes proches et moins proches. On vit cette époque où un organisme invisible nous repousse sans ménagement, et parfois éteint la vie sur son passage. Je l’ai compris, me suis confiné, ai tenté de conjurer la peur par l’intellect.

Mais pas pour mes élèves et leur entourage. Comment j’ai pu ignorer ça ?

Je balbutie des mots. En me demandant comment il faudra faire au retour en classe, comment je devrais lui en parler, si je devrais lui en parler. J’essaye de poser un pansement sur cette hémorragie de larmes dont je ne sais pas quoi faire. Est-ce qu’il y a un code, quand tu es prof de français de quatrième Avaltout, quand au bout du fil quelqu’un que tu as en classe te dit que c’est horrible, d’aller voir le corps, que ça fait peur, très très peur ? Quand tu entends, derrière, la douleur de toutes les autres personnes de la famille ?

Pas eux. Pas eux. Ils sont trop petits, pour être malmenés ainsi. On nous les confie, on les porte, on leur apprend, on rit, on s’énerve. On pense trop à eux. On aime trop penser à eux.

Comment ça a pu se produire ? Comment on se trouve, au mois de février à leur faire prononcer “Percé jusques au fond du cœur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle.” et en avril à bégayer “Prenez soin de vous, prenez soin de vous et restez bien avec votre famille.” Où est le sens ?

Qui faut-il supplier pour que ça s’arrête ? Que faut-il faire ? Pour qu’on n’ait pas à prononcer “Alors lui, alors elle, il faut faire attention. Il a perdu sa mère, elle a perdu ses frères, tu sais, en 2020…”

Mes talismans, le rationnel et la logique ont volé en éclats. Ça a prit quatre minutes seize d’appel. Je sais que c’est le choc. Je sais que c’est comme ça. Je sais aussi que c’est égoïste.

Mais pas eux. Pas eux, s’il vous plaît.

Vendredi 3 avril

Étrange départ en vacances…

Cette fin de période commence par un nouveau tour d’appels aux familles, durant lequel je m’aperçois que ce foutu virus a lancé ses griffes sur des familles d’élèves. Et je me retrouve avec mes mots qui coulent comme du sable “faire un bilan”, “savoir si tout va bien”… Et est-ce que tu peux encore être prof, face à la détresse respiratoire ?

On apprend aussi que le brevet sera attribué en contrôle continue. Je ne sais pas ce que j’en pense, j’intègre machinalement la nouvelle. J’ai épuisé mes réserves d’opinions, de colère, d’enthousiasme et d’indifférence, ces dernières semaines. La seule réflexion que je parviens à avoir est : “Comment faire cours en intégrant cette donnée ?”
Se raccrocher aux automatismes.

Partir en vacance. Non. Juste l’être, durant le temps du confinement…

J’ignore comment je retrouverai les élèves, j’ignore à quoi ressembleront ces retrouvailles, durant ces quinze jours où je ferai… Quoi, qu’on fait, quand on est profs, dans ces cas-là. Repenser les cours. Appeler sa famille. Virginia Woolf. Persona 5 Royal.

Je ne suis plus sûr de rien.

Jeudi 2 avril

“Vous ne savez pas ce que c’est, notre vie.”

La phrase est sortie – a échappé, on peut dire – à Lana, élève studieuse et sympathique de quatrième Avaltout. Nous sommes en pleine vie de classe, nous faisons le point sur ces deux semaines de cours à distance, et sur les vacances qui s’annoncent.

Le français de Lana n’est pas parfait. Il achoppe quelques tournures imparfaites, et surtout une impossibilité à prendre des détours pour exprimer sa pensée. Aujourd’hui, ce n’est peut-être pas plus mal. Je n’interviens pas, je la laisse continuer. Derrière le micro, la voix résonne à nouveau, un peu plus froide qu’à l’accoutumée.

“Je crois que j’ai compris un truc avec l’école, en vrai, c’est qu’on est tous là, comme ça derrière nos tables, et on s’en fiche si on a des problèmes à la maisons ou avec nos familles. Et genre j’aime bien ça *un pouce se lève dans le chat textuel à côté.* Mais là, avec le confinement, vous savez pas, tout ce qu’on a à faire à la maison. On peut pas être au travail à 8h30, hein, demandez à nos parents.”

Il y aurait – il y a eu – tant de choses à dire à ce sujet. Mais sans basculer dans le misérabilisme, je me dis qu’au retour en classe, il y aura ça, à défendre et préserver plus que jamais : l’école, c’est le lieu où l’on s’en fiche, d’un certain genre de problèmes.

Mercredi 1er avril

Je retrouve lors d’une conversation éparpillée J., J. la rousse et C. Pas vus depuis trop longtemps. Leurs aventures ont emmenés ces anciens étudiants en cinéma et surtout amis aux quatre coins de l’Europe et de leurs envies.

C. nous a proposé de nous retrouver pour participer à un concours de scénarios. Il s’agirait d’imaginer une partie d’une utopie. Nous semblons collégialement nous diriger vers l’éducation. Bien entendu. Je n’ai même pas poussé le débat dans cette direction.

Imaginer l’éducation d’un futur plutôt proche. C’est ce qu’on nous enjoint sans cesse de faire, à nous, enseignants. Mais, plutôt occupés à gérer l’urgence, nous essayons la majeure partie du temps de faire tenir celle du présent immédiat. Ironie plutôt commune : c’est quand je me trouve avec des gens qui n’évoluent pas dans le milieu de l’enseignement que je me prends à me demander vers où se dirige mon métier.

Devrions-nous, comme j’en discute plus tard avec T., renouer avec une éducation plus philosophique, humaniste, en un mot antique ? Où faire patiemment l’inventaire de ce qui est bon dans les systèmes éducatifs actuels et les exalter le plus possible ?

“Il faudra que vous imaginiez tout le monde qui va avec.” conclue T. “Une éducation naît de l’univers dans lequel elle se déploie.”

Je le rejoints sur ce point. Si je réfléchis à mon métier, entre ces lignes, c’est avant tout pour regarder le monde.

Mardi 31 mars

Retrouver sa posture de prof, durant cette isolation, c’est aussi, de façon surprenante, réapprendre à mettre de la distance.

Mettre de la distance par rapport à Rosalinde, le genre d’élève qui veut tout le temps, tout le temps, tout le temps participer, et peu importe que son intervention fasse où non avancer le schmilblik. Au point qu’elle tente de contourner toutes les règles nouvellement établies (”Ah non mais moi, si je coupe mon micro, ça fait bugger tout mon ordinateur !”) ou pose des questions assez limites (”Monsieur, vous mettez la caméra, qu’on voit votre bureau ?”).

C’est aussi réapprendre la dose de familiarité qu’on peut se permettre avec les élèves. Comme Benvolio, que j’aime profondément depuis son entrée en sixième. Et qui, au quotidien, parvient tout à fait à se montrer respectueux tout en se permettant parfois quelques sourires complices ou de petites références à l’univers geek que nous partageons. Comment se positionner sur des trucs aussi bêtes qu’un smiley Son Goku qu’il va glisser dans le chat sur lequel nous débattons de Marianne Cohn, même s’il arrive à un moment parfaitement approprié et très drôle ?

Drôle de sentiment, que je pourrais résumer par le titre d’un film : J’ai perdu mon corps.

Cette enveloppe que je trimballe depuis trente-sept ans, que j’ai tellement eu de mal à habiter, à imposer aux élèves sans me sentir ridicule me manque. Plus de gestes dont habiller ce que je tente de leur transmettre, plus d’expression à lire dans leurs yeux quand ils manipulent et construisent les mots et les images.

Nous enseignons comme nous vivons actuellement. Fantômes.

Lundi 30 mars

Tout va tellement vite dans ce confinement. Nous nous parlons au téléphone avec Lady T. et constatons, déjà, qu’une fois l’effet de nouveauté des nouveaux outils passés, nombre d’élèves commencent à décrocher. Constatent que nous ne sommes pas omniscient, et que nous ne pouvons les contraindre à suivre ces morceaux de cours mis à leur disposition. L’amertume danse avec l’évidence : les enseignants ne deviendront jamais des voix derrière des ordinateurs, le contact est essentiel. Y avait-il besoin qu’une pandémie nous rappelle cela ? Probablement que non. Mais la situation est là.

Que faire ? Multiplier les exercices, en espérant que chacun y trouve son compte ? Mais alors, ne risquons-nous pas de les étouffer ? Téléphoner à tour de bras, au risque de s’épuiser, et de voir ce mode de communication perdre de sa puissance ? En appeler à des parents stressés par leur situation personnelle et professionnelle ? Qui sait ?

Encore une fois, il nous faut inventer. Non seulement pour transmettre, mais pour convaincre les élèves, cette fois littéralement, de nous suivre. Avec cette certitude que le temps joue contre nous. Nous sommes, personnels éducatifs et enseignants, dressés comme nous pouvons pour maintenir un système scolaire privé de ses structures, de sa temporalité, de ses outils. Nous n’avons plus que nos voix, et notre force de conviction. C’est peu, pour mener une telle bataille.

Nous la mènerons, ferons notre part, comme tous les corps de métier qui continuent à faire la leur. Tenir, contre le temps et l’exiguité.