Lundi 14 février

Sur les murs de toutes les salles où j’enseigne, sont affichés des modèles. Il n’y a que moi pour les voir, après tout, ce n’est qu’imagination, tout ça.

Mais ils sont là.

Ces collègues que j’ai fréquentés au cours des années. Ce n’est pas pour se donner du courage. C’est pour se rappeler de tout ce que j’aimerais transmettre quand je suis devant des mômes. C’est une sorte d’éthique, une sorte de code affiché en visages, en sourires, en souvenirs. Me rappeler comment je veux être rigoureux, précis et enthousiaste. Comment je refuse de transiger sur certaines valeurs, comment je veux mettre de la distance sans jamais devenir froid, comment je veux prêter attention à chacun d’entre eux en restant avant tout enseignant. Je n’ai rien inventé. Tout ça vient d’elles et d’eux.

Je suis devenu prof n’importe comment. Et j’ai forgé mes armes au gré de rencontres, qui m’ont apporté tellement plus que les bouquins que j’ai pu compulser sur la pédagogie. Mais ça n’est pas juste ça. Où que je sois désormais, où que je le vent me porte, il y a ce pilier, qui me soutient. Ce n’est pas uniquement des souvenirs ; ça fait désormais partie de moi.

Et, dans les moments où je me sens prétentieux, où je suis fier de ce que j’ai fait avec les mômes, je me dis qu’ils ont bien de la chance d’avoir tous ces profs dans ma classe.

Dimanche 13 février

Et le dimanche, on s’évade !

Et ce soir, on retourne au classique. Parce que parfois, il n’y a besoin de rien d’autre. Que d’un petit idéal.

Samedi 12 février

Pour la première fois depuis plusieurs mois, je rejoue à World of Warcraft. Dans World of Warcraft, je suis un elfe de la nuit, prêtre de la déesse leur déesse tutélaire. En gros, ça veut dire que je transpire très fort à maintenir tout un petit groupe d’humains, de gnomes et de nains en vie.

Et, systématiquement, quand les aventures sont un peu longues, quand la guerrière doit s’absenter parce que le téléphone sonne, que le magicien a un souci de connexion, le monde réel refait son apparition.

“Ah, tu es prof ? Je sais pas comment tu fais !
– Non, mais imagine tu es mon prof ! (spoiler, je suis jamais son prof)
– Alors moi, quand j’étais au collège je…”

Je joue avec des courtières en assurance, des travailleurs sociaux, des employés au Ministère des finances. Mais ce sera toujours cette profession, celle de prof, qui provoquera des débats, qui nous ancrera sur Terre, et non plus dans le monde imaginaire d’Azeroth. C’est une sacrée magie.

Mais bon. On finit toujours par repartir. Il y a des gens à soigner.

Vendredi 11 février

“Est-ce que vous pensez que je devrais la faire tester ?”

Au téléphone, la mère avec qui je parle a l’air véritablement soucieuse. Ce n’est pas que Nei ait des difficultés, bien au contraire. Elle entame son collège comme elle a terminé l’école primaire : à la perfection. Nei pulvérise les moyennes ou les évaluations de compétences, suivant le bizarre cocktail de ce collège, s’investit dans tout un tas d’activités en plus.

“Son maître de CM2 se demandait si elle n’était pas surd… Haut potentiel, et son prof de maths aussi. Vu que maintenant, vous leur apprenez le français, je me demandais…”

Je déglutis pour me donner du temps. Depuis que j’enseigne, j’ai acquis quelques connaissances éparses sur les “hachepéhis”, les “zèbres” ou tout autre terminologie entendues lors de formations en morceaux, d’articles péniblement croisés. Mais comme à chaque fois que je dois donner un avis informé, le tiroir correspondant au renseignement en question me semble désespérément vide.

“Elle vous a dit qu’elle était heureuse, au collège ?
– Oh oui, je ne l’ai jamais vue aussi épanouie !
– Moi aussi. Donc… Peut-être que ce n’est pas la peine.
– Pas la peine ? Mais si elle est haut potentiel, et qu’elle n’a rien à faire en sixième.
– Elle est heureuse. Elle ne s’ennuie pas, de ce que je constate, ou de ce que voient mes collègues. Elle apprend des choses, très vite, et se fait des relations. Peut-être que plus tard, ce sera pertinent. Mais pour le moment, c’est une belle réussite, d’avoir une enfant et une élève aussi bien dans sa peau.”

Mon laïus me semble des plus branlants. Mais j’y crois d’autant plus. Il y a tant de moments de résistance, tant d’obstacles. C’est bien aussi, parfois, quand la route est douce.

Jeudi 10 février

Après-midi passée à monter une lecture de La Belle et la Bête que les sixièmes ont effectuée la semaine dernière. Je retire les bruits de chaises, les blagues, les balbutiements, les “oh, je peux recommencer monsieur ?”
Je rajoute un peu de musique, mets quelques effets sur les voix. J’aime bien créer ce genre d’artefact. Des petits bouts de souvenirs qu’ils emporteront, ou pas, avec eux. De temps en temps, créer des choses douces, sans leur dire que ç’en est, c’est important.

Mercredi 9 février

Je répète un peu trop souvent en ce moment : “Quand j’étais à Ylisse je…”

C’est un fait. Le départ en Bretagne et le statut de TZR m’empêchent de prendre totalement mes marques, ici. Après avoir planté ses racines, même dans un sol parfois inconfortable, se retrouver soumis au gré du vent (et du rectorat) invite à la nostalgie.

Deux ans que le souffle m’a enlevé, et je ne suis pas tout à fait retombé. Mais je dois à ces années précédentes, justement, de ne pas m’enterrer dans des souvenirs, et de continuer.

Mardi 8 février

Ça arrive de temps en temps. Des petits mots glissés dans les copies ou griffonnés dans la marge. Les phrases encore plus déstructurées que d’habitude, la graphie chaotique. Pour me dire qu’ils n’y arrivent pas, qu’ils n’ont pas révisé, que depuis le CM1, ils ne comprennent plus rien. Dans cette dernière évaluation, j’en ai eu deux, c’est une première.

C’est pas faute de demander. De s’arrêter à chaque étape d’explication, pour psalmodier “On est toujours ensemble ?” De venir les voir lors des travaux de groupe ou individuels. De les contacter sur Pronote. Il y a toujours ceux qui restent mutiques. Et qui finissent par craquer devant la copie.

Passer à l’étape suivante désormais : profiter de cette porte ouverte dans des circonstances effroyables, et leur expliquer que c’est bien d’avoir parlé, que ça n’est jamais trop tard.

Lundi 7 février

Après un mois et quatre évaluations corrigées par classe – plus quelques travaux ramassés – j’en suis venu à la conclusion suivante : l’intégralité des élèves du collège Hoshido sait parfaitement donner le change.

De l’extérieur, les mômes semblent plus en phase avec la chose scolaire que tous les collégiens que j’ai rencontrés jusqu’alors : attentifs lors des explications, le front studieux sur les pages de leurs livres, que ce soit pendant le cours de français ou le quart d’heure de lecture.

Mais les copies racontent une toute autre histoire : des difficultés immenses, parfois plus fortes que ce que j’ai jamais vu jusque là. Des gamins en perdition. Et fuyants. Impossible de leur demander ce qu’ils n’ont pas compris. Ils éludent, sont pressés d’aller dans le cours suivant, éclatent en sanglots. Et reviennent, le cours suivant, comme si de rien n’était. Pour le moment, j’ignore encore d’où vient cette affectation. Cette volonté de ne pas montrer qu’ils sont parfois – souvent – paumés.

Il va y avoir beaucoup à faire, à la rentrer, pour percer le masque. Mais ça tombe bien. Les masques, ça me connaît.

Dimanche 6 février

Et le dimanche, on s’évade !

Cette bande-son est l’une des plus belles surprises de ces derniers mois.

Samedi 5 février

Crochet par la maison de mes parents. Je me retrouve à corriger des copies en tailleur sur le lit de la chambre d’invités. Les écritures d’élèves, habituellement circonscrites à mon bureau, ont envahi la couette.

La métaphore est facile mais elle convient. Toujours cette difficulté à se détacher, les premiers jours. Toujours, éparpillé autour de soi, le souvenir de ce sacré boulot.