Vendredi 4 février

À chaque fois que nous traversons la cour de récréation pour nous rendre dans la salle de classe, Gengen, en quatrième Ouisticram, vient discuter avec moi. C’est son truc, et j’aime beaucoup des quelques secondes partagées :

“Monsieur, Sid il sera en retard au cours, il cherche sa trousse.
– Il l’a perdue ?
– Non. Quelqu’un la lui a prise.
– Vous savez qui ?”

Le petit visage constellé de taches de rousseur se contracte. Gengen est l’un des rares mômes de ce bahut à ne pas être une balance cosmique. Et à avoir l’intelligence de me mettre face à mes contradictions :

“Vous nous avez dit qu’il ne faut pas décider d’après des ouï-dire.”

J’applaudis mentalement l’usage de l’expression, tandis que le môme se permet un signe de menton quasi-imperceptible vers Jowy. Je pige. J’ai très mal jugé Jowy. En début d’année, je le voyais comme ce grand gamin un peu trop ado, plein de bonne volonté et, parfois, d’impulsions bébêtes.

En vérité, Jowy est une pelure.

Il passe son temps à s’en prendre à ses camarades. Dénonciations calomnieuses, vol d’affaires, insultes chuchotées. Et toujours avec l’habileté d’éviter le regard des profs. On entend parler de lui. Mais on ne voit jamais rien. Et il est extrêmement prompt à affecter l’indignation. Les soupirs étouffés de l’injustice, parfois une ou deux larmes. Je l’ai cru. Le croit encore, parfois. De moins en moins. Surtout lorsque je croise son sourire veule à la récré.

Nous entrons en classe, tout le monde s’installe. Sid frappe à la porte, cinq bonnes minutes plus tard, les traits contractés. Le regard perdu. Derrière moi, alors que je n’ai rien demandé, grand cri de Jowy :

“Sid, Sid, j’ai retrouvé ta trousse, par terre dans la cours, je te l’ai gardée !”

Sid est le modèle de l’élève studieux. Il me l’a répété plusieurs fois, il veut bien travailler et avoir plus de 15/20 à chaque fois ou ses parents le grondent. On a commencé à travailler sur sa motivation, mais il reste encore beaucoup à faire. Mais cette fois-ci, Sid me dépasse, sans me saluer. Il marche lentement, comme condamné, vers la silhouette dégingandée de son camarade. Des larmes lui coulent le long des joues, tandis qu’il s’empare de la trousse de Jowy, la retourne par terre, et piétine ses affaires.

“Monsieur ! Regardez ce qu’il a fait ! Vous dites rien ?
– Oui monsieur, quand c’est nous, vous nous punissez !”

Je ne dis rien pour deux raisons. Premièrement parce que la scène a duré une dizaine de secondes. Ensuite parce que je suis coincé. Et que Jowy et ses potes le savent. Que toute la classe le sait. Mon autorité, depuis le début de mon remplacement, repose sur la cohérence. Je ne déroge jamais aux quelques règles, peu nombreuses mais immuables, que je fixe. Le respect des autres en fait partie, les sanctions immédiates en cas de violence, fut-elle minime aussi. Je prends le ton neutre qui me tient lieu de signal de colère.

“Sid, nous nous voyons à la fin de l’heure.”

Il éclate en sanglots. Il éclate en sanglots parce qu’il n’en peut plus, Sid. Parce que ça fait des semaines qu’il se fait emmerder par un môme suffisamment futé pour passer entre les mailles du système. Parce que cette fois-ci, il a craqué et devant les manquements du collège, s’est fait justice lui-même. Mais il reste le bon élève de cinquième. Un tout petit garçon.

“Monsieur, mes parents vont me gronder !”

Il a retiré son masque, plus rien ne compte, il veut pouvoir laisser libre cours à son chagrin. Jowy a les yeux rivé sur la scène, il n’en perd pas une miette, tandis que deux autres élèves, moins subtils, ricanent. J’ai le cœur gonflé d’indignation. Souvent, je dis que les gens réagissent par rapport à l’école en partant de leurs pires moments. C’est ce que j’appelle “l’élève blessé”. Cette partie de nous qui sera éternellement en but à l’injustice du système scolaire, dans notre mémoire. Je poursuis le cours, durant cinquante-cinq longues minutes. À plusieurs reprises, en silence, je repasse devant Sid. Lui explique le travail, de la voix la plus douce possible. J’essaye de lui transmettre que je comprends, que c’est dégueulasse. Que Jowy est un connard comme seul un élève de cinquième peut être connard. Que ces règles de cohérence, d’autorité ou de ouï-dire, parfois, c’est de la merde.

Enfin la sonnerie. Les mômes quittent la salle. Sid se dirige vers moi comme vers l’échaffaud. Et Jowy, toujours prompt à sortir dans les premiers, se retrouve soudain à ranger ses stylos un par un dans sa trousse.

“Jowy, laissez-nous, j’ai à parler à Sid.
– Mais monsieur, je dois vous demander après…
– Sur Pronote, si ce n’est pas extrêmement urgent.
– D’accord. Bonnes vacances à vous, monsieur !
– Fermez la porte en partant.”

Sid tremble de tous ses membres. Il tente de s’expliquer. Ne parviens qu’à balbutier. Si je ne parle pas tout de suite, je vais me mettre à chialer moi aussi.

“Vous ne faites plus jamais ça, d’accord ? On ne se fait pas justice soi-même.
– M… Mais il…
– Je sais. Même. Ça vous met à son niveau. Vous passez quand à la cantine ?
– Hein ?
– La cantine. Combien de temps ?
– Dans vingt minutes.
– Alors venez m’aider. Vous me donnez la patafix, j’accroche les exposés.
– Mais… Ma punition… Mes parents…
– Quoi, vous voulez une autre punition en plus ? Allez, on s’y met, j’ai faim, moi.”

Nous passons un moment en silence. À la troisième affiche, une petite voix.

“J’en ai marre, de Jowy, il arrête pas de nous harceler.
– Je sais. À partir de maintenant il faut le signaler, dès que ça arrive. Pour qu’on puisse vous aider tout de suite.
– Mais vous avez dit que dénoncer…
– J’ai aussi dit qu’il faut être honnête. Vous vous sentez malhonnête, de m’en parler ?
– Non.
– Bon. Allez filez.
– Et mes parents…
– Je vous l’ai déjà dit, vous avez fait votre punition. Filez.”

Il prend une grande inspiration, saisit son sac et s’en va, après un bref au revoir. Tant de choses, tant de choses qui ne vont pas. Tellement de blessures.

Jeudi 3 février

Enregistrement du conte La Belle et la Bête avec les sixième Tiplouf cet après-midi. Heure passée essentiellement à se taire, lorsque les copains et les copines passent devant le micro. Petit à petit, par ennui et mimétisme, ils commencent à m’imiter quand je fais signe à la personne devant le micro qu’elle peut commencer à parler. On est tous ensemble à pointer du doigt.

“C’était rigolo monsieur, presque comme quand on était petit et qu’on faisait la sieste. Je me sens bien reposé.”

Un jeudi après-midi d’avant vacances, pourquoi pas ?

Mercredi 2 février

“Monsieur, vous serez encore là, après les vacances ?”

La question est revenue sept fois aujourd’hui (alors que oui, j’enseigne à quatre classes. Les cinquièmes n’écoutent notoirement pas les réponses qui ne leurs sont pas nommément adressées.)

“C’est probable oui.
– D’accord. Mais vous savez quand est-ce qu’il reviendra, notre vrai prof ?”

Il n’y a bien sûr aucune malice dans la question – pour six d’entre eux – mais ça fait toujours bizarre. Trois enseignants se sont succédés, je suis le quatrième à leur faire cours. Leur vrai prof, c’est celui qui s’est présenté en début d’année, et qui est parti la deuxième semaine. Ils prennent souvent de ses nouvelles. S’en inquiètent. Au début, j’ai un peu jalousé ce “vrai prof”. J’ai essayé de comprendre ce qu’il avait fait de tellement extraordinaire, parce que j’ai la maturité émotionnelle d’un môme de quatre ans.

Il n’avait rien fait. Il était juste le premier. Mais son départ, dans ce collège aux habitudes bien établies, a beaucoup déstabilisé les élèves. Encore, ils se sentent dépossédés.

“Monsieur, on en fera quoi, des exposés sur les personnages de la matière de Bretagne ?
– Vendredi, on les affiche tous pour décorer la salle.
– Ah ouais ! Comme ça ce sera notre salle à nous !”

Au moins.

Mardi 1er février

Journée importante aujourd’hui : je m’aperçois que certains élèves commencent à accepter mon monde.

Ce n’est pas rien, pour un élève, que de découvrir les univers de chaque enseignant. Ses habitudes, ce à quoi il attache de l’importance, ses valeurs et ses bêtes noires. En général, ça se fait en début d’année. Alors, forcément, quand arrive un remplaçant en milieu d’année, rebattre les cartes, ça n’est pas évident. Et comme la classe est déjà constituée, pourquoi ne pas tenter le rapport de force.

Ce rapport de force, j’y ai toujours le droit “On ne faisait pas comme ça avec Mme Unetelle ! D’habitude, en début d’après-midi, ça se passe comme ça ! Les autres profs ils permettent – ou ne permettent – pas ça !”

Savoir se plier aux usages communs mais ne pas céder sur ce qui fait le cœur de son enseignement. Ce que l’on s’est forgé au cours des années. Ça n’est pas une gymnastique facile. C’est même franchement désagréable. Mais je tente de m’y plier. Je les ai entendu dans la cours, ce matin, ils m’appellent Pascal le grand frère, je ne sais pas ce que je dois en penser.

Surtout, ils protestent moins. Je n’ai pas à m’arrêter à chaque pas ou presque pour réexpliquer, montrer, argumenter. Bel effort de leur part.

Mais, rendons à César ce qui est à César, de la mienne également.

Lundi 31 janvier

Tous les coureurs en ont fait l’expérience : que l’on parcoure cinq, quinze ou quarante-deux kilomètres, le corps décidera systématiquement que les dernières foulées sont épouvantablement difficile, même si l’on est un athlète chevronné.

Il en est de même dans les établissements scolaires. Je suis cette année dans la zone qui a ses vacances le plus tôt : au bout de cinq semaines, ce qui est très bref (et laisse envisager d’une dernière période d’une longueur autantenemporteleventesque). Malgré tout, je suis totalement crevé, et les mômes dans un état d’énervement alarmant. Iels se bagarrent, pleurent, ne parviennent plus à se concentrer.

Prendre du recul, pour les élèves comme les profs, devient épouvantablement compliqué. Et même si j’écris en ce moment ces mots, à l’issue d’une journée qui s’est mal passé (j’ai haussé la voix et fait chut, ce qui ne me sert à rien, à part augmenter ma pression artérielle et me faire ressembler à une cocotte minute), je n’arrive pas à redescendre. La petite voix qui chuchote à nouveau que c’est foutu, que ça ne sert à rien… Alors que non, en fait. Si ça se trouve, demain se passera beaucoup mieux. Mais c’est difficile à croire.

Allez, rappelle-toi. Dans ces moments-là, tu mets tes chansons les plus atroces, et un pied devant l’autre. Jusqu’à la ligne d’arrivée.

Dimanche 30 janvier

Et le dimanche, on s’évade !

Avec Giedre, qui dit sa façon très personnelle de défendre l’environnement (c’est plein de gros mots).

Samedi 29 janvier

Fin de cette semaine explosive. Un jour passé à se concentrer, deux à incendier ses cellules cérébrales, deux autres à se reconnecter aux mômes. J’ai répété à maintes reprises que si j’aime autant ce métier, c’est parce que je ne me couche jamais en me disant que la journée a été inutile. Les cinq fois vingt-quatre heures qui viennent de s’écouler l’ont confirmé. C’était brûlant. Et brillant.

Et vous savez quoi ? J’ai encore la force de vivre tout ça.

Vendredi 28 janvier

Tous les jours à 13h50, c’est le quart d’heure de lecture : les élèves, pendant quinze minutes, lisent ce qu’ils souhaitent. Et les enseignants aussi. C’est un moment particulièrement paisible dans la salle 56, qui m’a été attribuée. Yonas le sait.

Yonas, c’est cet élève furax contre le monde qui essaye de provoquer l’intégralité des adultes, et pas mal d’enfants. Depuis que nous nous connaissons, il a montré une régularité étourdissante à chercher ce qui aurait pu me faire réagir. Et s’est heurté à un double blindage : mon expérience Crimea + Ylisse, ainsi que ma décision qu’il n’y parviendrait pas. Pendant qu’il explorait ma résistance mentale et physique, je n’ai pas été inactif. J’ai tenté de l’intégrer à la classe par tous les moyens : en lui donnant des responsabilités, plus de libertés, moins de tâches, en parlant avec lui, en usant de médiateurices, en passant par sa famille, par la CPE, par les AED, en tentant des activités ultra cadrées ou totalement fantaisistes. Rien à faire. Yonas veut ma tête.

Et aujourd’hui, il pense pouvoir l’obtenir. Il va démolir le petit havre du quart d’heure. En commençant par se pointer sans son masque. Je lui rappelle, du ton robotique qui est le mien quand je le réprime là-dessus, qu’il le porte ou s’en va. Il le met en vociférant que je suis un tyran. Puis, après que tout le monde se soit assis et que les textes aient étreint les petits lecteurs, il sort à grand bruit un volume à couverture rigide.

“Monsieur je lis un MANGA.”

Je comprends ce qu’il va se passer. J’aimerais l’avertir que c’est peut-être le stratagème le plus nul auquel il puisse recourir. J’aimerais m’occuper de lui. Mais on n’est pas prof sans un peu de pragmatisme. Je dois aussi préserver la classe, et ne peut me permettre de me concentrer juste sur lui.

“D’accord. Chut.
– Vous aimez pas ça, les mangas, vous.
– Si. Mais là, vous voyez, les autres lisent.
– Ah ouais ? Vous lisez quoi ?
– Les questions personnelles, c’est à la fin de l’heure, et si je le veux, vous connaissez la règle.
– Ouais, le prof il fait genre il connaît mais en vrai il connaît pas. De toutes façons, ça, c’est nouveau.”

Je jette un coup d’œil à la couverture. Kenshin le Vagabond me renvoie un regard absorbé. Avant sa réédition, il y a un an peut-être, l’œuvre avait un peu disparu des radars grand public.

Kenshin est le premier manga que j’ai lu. Je peux encore citer le nom de tous les protagonistes et celui des dix sabres, ainsi qu’une bonne partie des techniques secrètes.

“Yonas, vous devriez lire, elle est bien en plus, cette partie-là de l’histoire.
– Genre vous connaissez. Il se bat avec quoi, Kenshin ?”

En tant que prof, je devrais refuser ce jeu dans lequel il souhaite m’entraîner. Lui rappeler qu’il reste un élève, un élève auquel on consacre beaucoup de temps. Peut-être lui demander de vider les lieux, étant donné que depuis cinq minutes que nous sommes là, je me suis occupé de lui, et exclusivement de lui. Ce serait la chose responsable à faire.
Mais je dois aussi préserver la classe. Mon statut. Je décide que ce coup-là sera plus rentable.

Je m’applique à garder les yeux le plus neutre possible. Et j’ai le même ton que si Yonas m’avait demandé de faire pipi par terre.

“Avec un sabre à lame inversée.”

Son pote à côté émet un petit “wooooh”. Yonas me fixe. J’aimerais tellement qu’il arrive à comprendre ce coup de taille. Arrête. Arrête ces coups qui te reviennent toujours dans la tronche. Et si tu ne peux pas encore accepter d’aide, accepte que je ne te veux pas du mal.“

Il détourne le regard. Sans insolence. Et après le quart d’heure de lecture, alors que le cours commence vraiment, il lève la main, son masque parfaitement ajusté.

"Je peux aller à l’infirmerie ? J’ai mal au ventre.”

Il sort, accompagné d’un camarade. Silence plombant. Ça n’a rien d’un triomphe. Mais si seulement ça pouvait faire avancer, juste un petit peu, les choses.

Jeudi 27 janvier

“Ah mais tu savais pas !”

C’est probablement l’une des phrases que j’entends le plus souvent, depuis que je suis arrivé au collège Hoshido. Et je commence à croire que je vais l’entendre encore un bout de temps. Quand je me retrouve coincé à l’entrée du collège (“Il n’y a plus de clés à prêter, ah mais tu savais pas !”) que je me suis pris la tête avec un élève particulièrement odieux (“Il vit une situation familiale très compliquée, ah mais tu savais pas !”) ou que je ne trouve plus les documents enregistrés sur l’ordinateur (“on avait parlé d’un reset des serveurs au début de l’année, ah mais tu savais pas !”). J’enchaîne les faux pas dans la danse de cet établissement au fonctionnement bien huilé. Je rote à table et parle avec un accent étrange, ça gêne un peu tout le monde : ça ressemble à ça.

Ce n’est la faute de personne. Quand je suis arrivé, on m’a donné beaucoup d’informations, les plus importantes, et tout le monde est reparti vaquer à ses occupations : tenir à flot un gros bahut dont les effectifs de classe varient autant que mon humeur chaque jour en raison de la situation sanitaire et d’un protocole aussi pratique qu’un marteau pour pêcher à la ligne. Et il me manque plein d’infos : celles qu’on échange à l’oral lors de la première journée, celles sur des documents qu’on avait tiré à assez d’exemplaire en septembre mais qui, en janvier, n’existe plus, les idées qui se sont exprimées oralement entre collègue à la suite de réunion. Et je sais qu’il serait injuste de ma part d’en vouloir à qui que ce soit. Ironie du sort : moi qui mettait un point d’honneur à vouloir accueillir le mieux possible les collègues lorsque j’étais en poste fixe à Ylisse, je me rends à présent compte à quel point les contractuels et TZR arrivant en cours d’année ont dû être désarmés.

Ah mais je ne savais pas. J’ai un retard que je peine à combler, et qui grève ma relation aux classes et à l’établissement. C’est un nouvel obstacle que je vais apprendre à gérer. S’il y a une chose que j’ai appris dans ce métier, c’est qu’il faut rester leste, le sol n’est jamais stable.

Mercredi 26 janvier

Et voilà. Quatorze heures à faire fonctionner sa cervelle à plein régime. À s’isoler dans un coin de sa tête, où il n’y a plus que le son d’une pensée. Quatorze heures à s’abstraire de toute réalité cohérente pour n’exister qu’au sein de règles que l’on a choisies.

C’était bien. En fait.

Et demain, retrouver le monde.

Ce sera bien. En fait.