Mardi 12 novembre

« Monsieur, ça fait combien de temps que vous êtes prof ?
– Dix-sept ans.
– Tout ça ? Vous êtes en Terminale !
– J’ai dépassé la Terminale depuis un moment.
– Je sais, je sais, je veux dire… »

Il y a un tout petit peu de déception dans la voix d’Ignacio, parce que je n’ai sans doute pas autant rit à sa blague que j’aurais dû. Parce qu’il faut s’occuper de nombreuses questions en même temps, la plupart ayant rapport avec le cours, et étant donc privilégiées.
Pourtant, il y a quelque chose, dans ces tentatives d’humour, surtout dans le public que j’ai cette année qui, je le dis sans la moindre condescendance, a moins souvent la chance de pouvoir s’affuter l’esprit. Pourtant, je le leur dis souvent, que l’humour est une sacrée arme, face à la dureté du monde.

« Non, mais c’est moi qui n’aie pas fait attention. Bien joué. »

Qu’ils deviennent vifs et souples, avec leurs mots. Pas à pas. C’est absolument essentiel.

Lundi 11 novembre

L’autre jour, les sixièmes Feunard lisent un monologue de Cassandre dans leur version jeunesse de l’Iliade. Malaise palpable. La prophétesse parle de l’incendie qui ravagera de Troie, de la mort d’Hector, de l’enlèvement d’Andromaque.

Cette classe, plutôt sympathique, me regarde avec une incompréhension douloureuse. J’ignore pourquoi, mais j’ai l’impression que ce passage a trahi l’intérêt qu’ils portent au texte. Une voix, celle d’Amina, s’élève :

« Ça veut dire que tout le monde va mourir ?
– Oui. On l’avait vu quand je vous ai raconté l’Iliade dans son ensemble.
– Oui, mais c’est triste.
– C’est un genre de texte qui existe depuis très longtemps. Quand on sait que les héros sont condamnés, on appelle cela la tragédie. »

J’ai moi-même du mal à y croire, mais je vois une vague de soulagement passer dans leurs yeux. Les cauchemars éveillés de Cassandre ont un nom, ils ne sont pas seuls à se rendre compte que c’est horrible.

« Il y a quoi, par exemple, comme histoires ? »

Et comme j’égrène les malheurs de nombreux êtres de fiction, je me retrouve conforté dans l’une de mes rares certitudes d’enseignant : si nous sommes là, c’est pour leur donner les mots.

Samedi 9 novembre

Remplissage du traditionnel document d’avant inspection. Parmi tout ce que je peine à écrire – je suis notoirement mauvais dans ce genre d’exercice – une phrase sort, infiniment plus aisément que les autres : « Je ne souhaite en aucun cas quitter l’enseignement des lettres ».

J’aurais sans doute dû à l’honnêteté de rajouter « en dépit de la situation actuelle, des conseils de gens qui tiennent à moi, et du bon sens en général. »

Mais au moins, c’est fixé en encre numérique.

Vendredi 8 novembre

Cours en demi-groupe. Cette heure du vendredi n’est jamais la meilleure avec les sixièmes Feunard, classe pourtant éminemment sympathique. Ils viennent à peine de se réveiller, c’est le dernier jour de la semaine, ils on EPS juste après. Bref, cette heure de français coincée entre tout un tas de contingences ne leur plaît pas beaucoup.

Alors apprendre à lâcher.

C’est quelque chose que j’ai beaucoup de mal à faire, à l’accoutumée. Les voir dissipés quand ils m’ont montré qu’ils sont capables de beaucoup m’agace. Faire face à un obstacle supplémentaire en fin de semaine me casse les pieds. Mais si je me contente de m’époumoner « On se tait, on prend son cahier », ça ne changera rien.

Alors apprendre à lâcher.

Je ne me relance pas dans un énième monologue sur le fait de devoir apporter son matériel, ou une autre leçon de morale.
« Donc, la lecture à l’oral. Vous savez, quand on vous dit que la voix doit tomber à la fin d’une phrase ? Vous trouvez pas ça un peu bizarre ?
– Ah si monsieur, ça fait une voix chelou ! »

M. a tendance à dire que je suis toujours de bonne humeur, face aux mômes, quand il m’observe en classe. Ce qu’il ignore, peut-être, c’est combien cette bonne humeur me coûte, mais aussi qu’elle est un pari. Cette bonne humeur, c’est une main sans cesse tendue vers les mômes. En espérant qu’ils finissent par s’en emparer. Et ce matin, ça fonctionne. Petit à petit, toutes et tous explorent la carte mentale où j’ai inscrit les critères d’une bonne lecture. S’entraînent. Sur un mot, une phrase, une page. Même Kilyan, qui a décrété bien fort en entrant que le français, c’est tellement moins bien que les maths.

Apprendre à lâcher. Il n’y aura ni sérénité ni grande révélation. Mais ils apprendront.

Jeudi 7 novembre

Le jeudi matin, les trois élèves dont s’occupe M. ont deux heures qui leur sont spécialement consacrées pour progresser en français. Il m’arrive d’aller lui filer un coup de patte.

Et d’éprouver, à chaque fois, un vertige total.

Car ni Rodrigue, ni Elena ni Lino n’ont les mêmes besoins. Leurs difficultés sont dissemblables au possible, et si je me trouve à apprendre à Elena à former les lettres, je ne peux travailler sur les immenses obstacles qui se dressent entre Lino et le simple fait de communiquer avec des adultes.

Ce qui est terrifiant, c’est de se dire que, probablement, chacun de nos élèves est aussi unique, dans ses atouts que dans ses incompréhensions. Certes, avec ces trois élèves-là, les choses sont poussées à l’extrême. Mais se dire que l’on risque de leur passer à côté, que l’on risque de ne pas les comprendre, qu’on risque de…

Hey. Du calme.

Encore une fois, le complexe du paladin. Vouloir les sauver, toutes et tous. Quand bien même, à une seule personne, et même à deux, c’est impossible. On ne peut qu’espérer que la mosaïque des adultes présents, dans et hors les murs, y parvienne. Le souhaiter. Très fort.

Et en attendant, lire « Il y a un cauchemar dans mon placard » avec l’un, et revoir les homophones avec l’autre, pendant que le dernier apprend à saisir les consignes. Pendant cette heure, ils auront tous progressé.

Mercredi 6 novembre

Les changements de température m’ont fait perdre mes aigus, dans la voix. Et mine de rien, mes aigus sont importants. Je ne suis pas de ces enseignants que j’admire, qui me rassurent : sereins, organisés, précis. Je ne suis pas tout ça. Je suis chaotique, brouillon et désorganisé. Je brûle plein d’énergie, je danse à toute vitesse pour créer quelque chose qui fonctionne.

Ou à tout le moins, c’est l’impression que j’ai.

Que la fatigue, la lassitude s’y mettent, que les nuits rallongent, et je me retrouve confronté à la pesanteur. Le mois de novembre, c’est celui qui m’éprouve le plus difficilement. Plus que les froids aigus de février ou les chaleurs lourdes de juin. Lorsque mon corps commence à tirer, et que je ne parviens plus à m’enthousiasmer, à les enthousiasmer, les mômes, aussi facilement.

Je sais que ce ne sera qu’une période. Que je vais finir par sortir de cette semi-aphonie, que leur intérêt se rallumera. Mais en attendant, il faut tenir. En évitant d’être cassant avec eux – je le suis beaucoup trop, lorsque je ne parviens pas à être doux – en me rabattant sur les cours que je maîtrise, j’innoverai quand ça ira mieux.

Les mois noirs s’étendent à perte de vue. Les traverser, sans les aigus.

Mardi 5 novembre

Verre avec M. Nous discutons de la difficulté, quand on débute dans l’enseignement, à choisir les bons mots. À être clair avec les élèves. Alors que la mousse baisse dans mon deuxième demi, je tente de formuler ce qu’il se passe à chaque heure :

« C’est comme une suite d’embranchements, et il faut sans cesse choisir le bon. »

La bière, pour une fois, aide à l’analogie. C’est vraiment l’impression que j’ai. Selon leurs réactions, leurs questions, le temps qu’il me reste et l’importance du sujet, se déploie sous mes tempes un arbre d’infinies possibilités. Répondre à la question ou continuer le cours ? Recourir à une anecdote, expliciter chaque mot ? Interrompre l’explication ou l’activité pour demander à Romina de se remettre au boulot ? Une sorte de Livre dont vous êtes l’enseignant, voguer de paragraphe en paragraphe, à ceci près que l’on a que quelques secondes pour faire un choix, et qu’on ne peut revenir en arrière ou relancer les dés.

Ça pourrait être angoissant. Ça l’est souvent. Mais c’est aussi fascinant, de découvrir la géographie de ses synapses, sur laquelle on navigue à pleine vitesse, radeau dérisoire lancé sur les flots, en espérant construire du sens.

Lundi 4 novembre

« Monsieur pour le bingo littéraire…
– Bonjour Lorna.
– Oui, pour le bingo littéraire…
– Bonjour Lorna, vous avez passé de bonnes vacances ? Les miennes ont été excellentes, merci de demander. »

*Yeux levés au ciel.*

« Oui bonjour monsieur. »

Cette journée de reprise de cours est à l’image de cet échange dans les couloirs : business as usual. Impression que j’ai laissé le collège et ses élèves durant à peine une nuit, peut-être même moins. Les mômes sont égaux à eux-mêmes, pas particulièrement reposés ou plus attentifs. Pire : impression avec la cinquième Astronelle d’avoir régressé : les bonnes habitudes de travail sont oubliés, les conflits de retour.

Et donc, forcément, je leur en veux. De ne pas se rendre compte que c’est bien, de se retrouver. Que je leur ai préparé plein d’activités chouettes, que ça m’a pris du temps. Ça, c’est mon immaturité. Celle que je ne parviens pas encore à dompter. Parce que rien, absolument rien n’oblige mes élèves à éprouver de la gratitude. Je projette toujours. Et c’est normal, c’est ce qui me permet de conserver mon enthousiasme et mon énergie. Je vais être heureux de les revoir, eux aussi, ça va être trop bien.

En fait non. Je ne suis qu’un prof parmi d’autre dans une partie – non négligeable certes, mais une partie seulement – d’une vie déjà bien occupée. Les voir sauter de joie dans la salle A25 est pour le moins optimiste.

Prendre patience. Et se lancer, pas après pas, dans une lente reconquête de leur attention, de leurs regards. Par le travail, par l’impartialité, l’exigence et quelques blagues.

C’est la reprise.