« Monsieur, pourquoi il y a des gens qui sont racistes ? »
C’est la troisième fois qu’Anthéa me pose la question. Les deux premières, j’ai gentiment dévié. Mais on finit par comprendre quand ce genre de question trahit une lassitude. Les sixièmes Feunard ont très bien travaillé, toute la semaine. J’ai fait cours à marche forcée pour leur donner des notions qui me paraissent essentielles. Erreur classique : il faudra que je revienne dessus. Et ça les a crevé. Alors par-dessus ça, terminer la semaine sur de la grammaire, même si c’est en demi-groupe, même si c’est chacun son rythme, c’est un peu compliqué.
Alors les petits essayent de repousser le travail. En ralentissant le tracé du stylo. En compulsant à l’infini les pages du manuel. Et en posant des questions.
C’est un moment très délicat, très doux aussi. Aménager un espace de respiration qui ne détruise pas tout le cours. Alors pendant quelques minutes, à voix très basse, en restant auprès d’eux, je réponds à quelques questions sans trop de rapport les unes avec les autres. Pourquoi le racisme, donc, et aussi pourquoi on entend « a » dans femme, et pourquoi il y a plusieurs langues ?
« J’aimerais bien pouvoir vous valider le travail sur les homophones, par contre. Vous pensez qu’on peut le faire, en quinze minutes ? »
J’ai à peine changé l’inflexion de mon ton. Ils ont compris. Et avec cette classe, ça se passe bien. Alors ils se remettent au boulot, un peu plus détendus, un peu moins dissidents. Pour cette fois-ci, ça a fonctionné. De toutes façons, ce dont on finit par se rendre compte, c’est que le cours n’avancera jamais vraiment qu’à leur rythme à eux. A nous, les profs, de comprendre comment l’infléchir.
Selif est un petit gars de sixième absolument adorable. Avec une volonté comme je n’en n’ai jamais vue. Et serviable avec ça. Toujours motivé pour aider, pour remettre les chaises sur les tables, pour distribuer des documents.
Et pourtant, Selif me donne parfois envie d’être désagréable avec lui. Parce que son besoin de savoir, de comprendre, m’est tout simplement insurmontable. Il lui manque énormément de mots – il est arrivé en France en cours d’année dernière – mais il lui est également insupportable de ne pas utiliser le bon terme. « Monsieur, comment on dit… Non, non je connais, ça. Ce que je veux dire… » Selif exige de la nuance. Il veut comprendre, aussi, pourquoi le système éducatif français fonctionne comme ça et pas autrement. Selif a un besoin immense de saisir le tissu de la réalité qui l’entoure, ça lui est vital.
Mais je n’ai pas le temps de le lui offrir. Parce que sa classe a d’immenses difficultés. Parce que le programme, parce qu’il est un allophone au niveau différent de celui des trois autres de la classe. Parce que, même si ses difficultés langagières n’existaient pas, je ne pourrais pas lui offrir le savoir total, absolu, inattaquable qu’il demande comme une évidence. À raison.
Si une vague d’agressivité – dont j’ai terriblement honte – me monte parfois lorsqu’il secoue la tête, comme déçu d’une de mes réponses, c’est parce qu’il me met en face de l’une des apories du métier d’enseignant : nous devons permettre aux élèves d’accéder à des connaissances impeccables. Mais la tâche est, dans les faits, impossible. Nous sommes condamnés à faire « au mieux ». À faire « suffisamment ». La plupart du temps, c’est assez. Mais parfois apparaît un assoiffé. Quelqu’un qui en veut plus, toujours, qui nous pousse dans nos limites physiques et mentales, sans aucune méchanceté. Nous sommes faces à ce constat : on ne peut pas tout donner.
Je me permets de vous écrire, étant enseignant. Vous comprendrez donc que vos actions, en tant que Ministre nouvellement nommée à l’Éducation Nationale, m’intéressent particulièrement. Vous arrivez à ce poste dans un contexte particulier, avec un CV qui, cela a été souligné de nombreuse fois, peut faire hausser le sourcil. D’un autre côté, le dernier ministre vraiment adepte des dossiers de son portefeuille a été l’un des plus contestés et destructeur de ces dernières années. Donc pourquoi pas.
J’ai récemment découvert que vous souhaitez recevoir au Ministère un TikToker, qui a proposé, dans une pétition très suivi, de déplacer l’intégralité des « gros cours » (Maths, Histoire-Géo, Français…) le matin avant 12h, afin de laisser l’après-midi aux activités plus artistiques. C’est un débat intéressant, et sur lequel il est sans doute pertinent de se pencher. Toutefois, je me demande si c’est le plus urgent. Et si cet interlocuteur est le premier qu’il faut recevoir.
Je sais que je ne suis personne pour vous donner des conseils. Je suis un enseignant certifié comme il y en a tant, et je plafonne à 33.000 abonnés sur X/Twitter. Rien à voir avec les plus de 500k de Senseidesmots, avec qui vous allez vous entretenir, je le reconnais aisément.
Cependant, en tant que citoyen, je m’interroge. Si ce que cette personne a à dire est sans doute très intéressant, que penser de nombreux syndicats – et donc d’étudiants et de personnels d’éducation – qui portent cette préoccupation depuis des années, et à qui on oppose, ministre après ministre, des fins de non-recevoir ? Votre geste a-t-il vocation à démontrer que désormais, le plus de monde possible sera entendu, ou que le poids des opinions se compte en abonnés, en résonance médiatique ?
Je tiens ce blog depuis maintenant dix ans, Madame Genetet, et ce pour deux raisons. D’abord parce que je suis un insupportable narcissique – je le sais, et les témoignages ne manquent pas à ce sujet – mais aussi parce que le travail des personnels enseignant, et également des élèves est invisible. Noyé dans le quotidien, caché dans ce sanctuaire, si commun, mais si peu connu finalement, que l’on appelle l’École. Je cherche à documenter, à mettre au jour. Parce que j’ai la sensation que ce labeur quotidien, comme il n’est pas visible, comme il n’est pas télégénique, n’intéresse pas, ou peu, à commencer par ceux qui nous dirigent. D’où ma démarche. Mais ce « travail » n’est rien par rapport à celui des associations de parents d’élèves, des organisations syndicales, de toutes celles et ceux qui, de près ou de loin, tentent de rendre notre système scolaire un peu meilleur et se prennent dans la tête, année après année, des réformes qui vont à rebours de ce qu’ils défendent.
J’espère que ce qu’il ressortira de votre prochain entretien avec Senseidesmots sera positif. Mais, au risque de paraître grandiloquent, j’aimerais vous signaler que notre École brûle, et que nombre de vos prédécesseurs ont voulu étouffer l’incendie avec de l’essence. Que tout un tas de pompiers tentent de circonscrire le feu et, qu’à n’en pas douter, ils auraient aussi beaucoup de choses à vous dire, dans les salons du ministère. Si vous leur en donnez l’occasion. Et même s’ils ne sont pas hyper présents sur les réseaux sociaux.
S’il vous plaît, Madame, écoutez-les. Écoutez-nous. En concluant ce billet, qui sera probablement lu par une centaine de personnes, je lutte contre un immense sentiment d’impuissance, et de colère. Ça ne m’empêchera pas, comme des dizaines de milliers d’autres, de tout faire pour préserver un espoir : celui que l’École, ses usagers et ceux qui la font vivre soient reconnus à leur juste valeur.
Premier jour d’octobre : c’est aussi le premier à l’issue duquel je sors dépité de ma journée de boulot. Jusqu’alors je suis toujours parti en souriant. Là, je réponds d’un grognement peu engageant à M., qui me sort une blague sur le croque-monsieur qu’il vient de réchauffer au micro-onde dans l’espoir de me dérider (on ne dira jamais assez quelles horreurs engloutissent les personnels enseignants et éducatifs en salle de repos. Et tant mieux).
Ça n’est pourtant pas sa faute. J’ai juste passé une journée de merde, parce que je n’ai pas réussi à me décentrer. Dans mes deux sixièmes, deux élèves dysfonctionnent totalement. Ils refusent de bosser, testent mes limites, et se montrent imperméables à toute tentative de retrouver sans conflit le chemin de la classe. Et je ne suis pas assez investi dans leur réussite. Je devrais aménager plus, leur proposer des solutions plus ludiques m’adapter et…
Hey. Calme-toi. Tu es en train de tomber dans ce piège, infiniment connu, dans lequel tu t’enferres tout le temps : juger une classe à l’aune de tes échecs. Alors oui. Ça déconne avec Evilan et Lelio. Mais tu as aussi réussi à faire bosser Valère, qui, depuis le début de l’année, fixait le mur, prostré, sans décrocher un mot. L’immense majorité de tes classe a réussi son évaluation, a appris à faire des recherches sur Vikidia, se passionne pour l’Iliade. C’est pas se rengorger de se dire que, souvent, tu fais le job.
Alors oui, il y a des difficultés. Tu ne peux pas réussir brillamment chaque heure. Mais sois doux avec toi. Regarde tes classes dans leur ensemble, ne les juge pas à l’aune de ce qui ne va pas. Pas seulement.
Et rigole à cette blague sur le croque-monsieur, elle était drôle.
Premier cours avec les sixièmes Feunard, après le retour du voyage scolaire. Nous commençons par quelques minutes d’écriture. Raconter un moment très passionnant ou très ennuyeux. Les élèves sont inspirés mais, étrangement, peu parlent de leur escapade maritime. Ou alors c’est pour rappeler que non, ça n’était pas eux qui parlaient dans la chambre, à minuit. C’est plutôt les tournois de foot du dimanche, ou le type chelou qui leur a fait peur dans le quartier. Mais tous se prêtent au jeu.
Puis, suite de notre exploration de l’Iliade. Ils sont plus vifs, plus passionnés que d’habitude. Qu’auraient-ils choisi, à la place de Pâris ? La sagesse d’Athéna, en écrasante majorité, d’après un rapide sondage. « Mais c’est pas la faute de Pâris en fait ! C’est celle d’Aphrodite ! – Ben oui mais si on avait pas exilé Pâris à cause de la prophétie, il aurait pas été là pour juger et tout ça serait pas arrivé ! » La découverte de la prophétie auto-réalisatrice par des minots de onze ans, ça me remplit d’une fierté ridicule, et je m’en rengorge grotesquement en salle des profs.
« Tu sais, peut-être que ce serait bien de déplacer Magnus et Viki. » me confie M., l’AESH présent dans cette classe, pendant qu’on boit un café. « Je suis devant eux et parfois j’entends des commentaires racistes sur les autres de la classe. C’est comme Lelio dans d’autres cours. »
Lelio est un élève en caramel au beurre salé à mes yeux. Ça me glace d’entendre ça. Ça me glace, mais ça ne m’étonne pas. C’est comme ça tous les ans. On n’a pas, quand on est enseignant, accès à la totalité de la classe. Même quand on passe son temps à aller les voir, même quand ils sont peu. Se trouver parmi eux, c’est avoir accès à une autre partie. Une autre voix.
Ça me vient alors que je participe à la chorale du collège, que chaque groupe tente de maîtriser sa partition. Ce que voit M., au côté des élèves qu’il encadre, ce que les élèves eux-mêmes vivent, ce que j’aperçois, ce que distinguera bientôt l’inspecteur qui viendra me visiter, en novembre, ne sont que des fragments. C’est l’ensemble qui constitue une classe. Ce que je tente de dire, avec le lyrisme dégoulinant qui me caractérise, c’est que j’aspire à créer l’harmonie. Je n’ai d’influence que sur des voix individuelles, mais ne peut les distinguer toutes précisément dans ce grand ensemble. Alors tenter de faire de son mieux. Corriger les fausses notes, celles qui blessent, qui enfoncent les mômes. Et créer, dans ce vaste groupe, quelque chose qui convienne à tous. Qui soit, oui, peut-être, beau.
On a toute l’année, pour apprendre The seal lullaby, à la chorale. J’aimerais mener à bien la partition de mes trois classes avant.
Depuis deux jours, la secrétaire du collège de Renais cherchait la réponse à cette énigme : où est donc passée ma VS ?
La VS, pour les bienheureux qui n’ont pas été initiés aux sigles de l’Éducation Nationale, c’est la Ventilation de Service : le document qui détaille les heures effectuées dans l’année : quels cours, à quelles classes, combien d’heures supplémentaires, etc. De la paperasse, donc, mais de la paperasse qui concrétise son boulot.
La réponse à l’énigme a été rapidement trouvée : de VS, cette année, je n’ai pas. Parce que je suis un remplaçant temporaire. Les heures que j’effectue ne sont pas les miennes, elles sont celles de la collègue que je remplace jusqu’à la fin de l’année. Ou du moins d’avril. Ou de février, on n’est pas très sûr, et les informations divergent. Enfin bon, l’important, c’est que les cours soient fait, que la machine tourne.
Ça n’est bien sûr qu’une histoire de papier. Mais elle me file un léger vertige. Ce bahut dont j’ai déjà l’impression de faire partie, avec des élèves auquel je suis déjà attaché, avec ces collègues qui, déjà, font partie de ma constellation amicale, n’est qu’une étape. Ou plutôt, je n’en suis qu’une prothèse temporaire. Je dramatise peut-être un peu. Peut-être n’est-ce que la fatigue.
C’est ce que je me dis, alors que je regagne l’endroit où m’attend ma voiture, à deux arrêts de métro de là. Un métro que je ne prends pas seul. Je raccompagne un élève, que ses parents ne peuvent venir chercher, jusqu’à la porte de chez lui.
J’ouvre un œil, autant que possible avec les douze tonnes de fatigue qu’il charrie, et considère G., qui vient d’émettre ce commentaire. On est vendredi soir. Le car est rentré à bon port, les élèves ont été rendus à leurs parents. Jusqu’à Jasmine, que j’ai raccompagné à la porte de chez elle, personne n’ayant pu faire le déplacement.
« Pourquoi horrible ? – Par rapport à ce que tu écrivais. »
Vraiment ? C’est étrange. C’est tout à fait possible. Ça n’est pas ce que j’ai vécu. Mais un autre œil que le mien l’aurait sans doute, et légitimement, vécu ainsi. Le fait d’être chargé, 18 heures sur 24, de dizaines d’êtres aux émotions, aux histoires et aux tempéraments absolument différents et antagonistes. L’esprit, le corps sans cesse sollicités, le relatif inconfort. Les activités, diverses et variées, dont on ne saura jamais si elles atteindront les mômes ou s’ils réagiront par le mépris, veule et bête. Les moments de vraie reconnaissance et de joie, l’émerveillement devant les dauphins ou les réponses que vous leur donnez sur les marées, la vie aquatique ou les poètes bretons, ça n’est jamais acquis. Je les ai quittés, ils s’amusaient à hurler mon prénom, entendu durant le séjour, dans le car. C’est un peu triste mais c’est comme ça. Je les ai quittés, ils m’ont dit qu’ils avaient hâte qu’on se revoie lundi pour compléter la boîte à lecture.
C’est pour ça qu’il ne faut pas trop y penser. Juste le vivre. Et laisser les moments intenses, forts puissants, s’effacer. Les confier à l’écrit, pour vivre, encore et toujours les pages qui s’écrivent.
À force de marcher, de remplir des carnets d’activités, de se prendre la pluie sur le coin de la figure, les sixièmes fatiguent. Et par conséquent, commencent à montrer les aspects les plus déplaisants de leur personnalité.
Ce n’est pas forcément grave. Pas forcément de l’insolence ou de la violence. Mais une excitation permanente. Evilan continue à faire des loopings dans son lit à 23h30. Des façons d’être irritantes : Diana dit non à tout et nous explique qu’elle trouve tout ce qu’on lui propose nul. Ou encore Sitan, qui ne cesse de venir nous parler de trucs sans intérêt, mais avec un air d’urgence absolu. Pas facile d’accueillir ça en masse, quand la fatigue des adultes se fait également sentir. Mais ce moment est primordial.
J’ai écrit un jour que je vivais par la réplique de Princesse Mononoke « porter sur le monde un regard sans haine. » Ça n’est pas se payer de mots. Et ça n’est pas non plus la simple devise d’un nerd. Réussir à ne pas répondre aux côtés désagréable de ces enfants par des vannes coupantes, des cris ou un refus d’écoute, c’est aussi agir par l’exemple. Leur montrer que même dans ces moments-là, les adultes parviennent à rester droits. Et compatissants.
C’est une jolie devise. Pas toujours simple à respecter.
Et brutalement, les élèves occupent tes pensées douze fois plus. Faut dire que tu l’as bien cherché, t’es parti en voyage scolaire avec eux.
C’est toujours une expérience particulière ce que l’on appelle de façon très convenue, très américaine les « séjours de socialisation » en sixième. Tout un tas de petits pioupious surexcités de partir avec leurs copains, mais aussi un peu terrifiés.
Et au milieu, les accompagnateurs. Des créatures bizarres chargées de cadrer, de, guider, de rassurer, mais que les mômes choisissent volontairement d’oublier, de temps en temps.
Ça donne des situations étranges. Comme dans cette chambre de mômes qui refusent de dormir. Où tu finis planté au milieu de la pièce, juste à attendre que l’épuisement les gagne. À chuchoter doucement. Pour certains tu es l’empêcheur d’aller frapper aux portes des autres en rond. Pour d’autres une présence qui rassure et fait qu’enfin, ils osent fermer les yeux.
Ou alors tu es le portique à accessoires durant leur sortie sur la plage. Tu portes le seau d’Untel, le manteau d’une autre, ils te marchent sur les pieds, n’écoutent pas les consignes, ramassent des cailloux brillants et des coquillages après qu’on leur ait fait un laïus sur l’écologie de la plage pendant une heure.
Et d’un coup, un môme vient vers toi et enlace ta taille. « Ça va maître ? J’aimerais bien rentrer à la maison. » Il a les yeux qui brillent. T’en as deux ou trois qui se moquent, d’autres qui aimeraient bien faire pareil. Tu détaches doucement le petit poussin et plutôt que de faire la morale ou d’expliquer, tu leur parles d’autre chose. Ou tu leur racontes une histoire. La princesse Belle-Belle, le cyclope Polyphème ou Viviane et Merlin. Peu importe, ça leur permet de marcher en ignorant la pluie.
Et bien sûr les moments entre adultes, où les nerfs retombent, où on raconte de grosses bêtises, juste pour un peu redevenir nous. Quelques instants.
Parce que pendant trois jours, tu te fais coloniser le crâne par 64 petits regards. Par leurs histoires, leur rires, leurs craintes, leurs vomitos et leurs blagues.