Même pour un sixième, il est très petit. Le visage fin, mangé, par deux grands yeux bruns, et un vrai sourire, sincère, perpétuellement accroché au visage. Il bavarde pas mal, mais s’investit encore plus dans les activités en classe.
Les moments où il est totalement attentif, c’est quand je raconte des histoires. La suite de l’extrait qu’on a étudié en cours, la biographie de Guillaume Apollinaire – il n’y a pas d’âge – ou le début de l’Iliade.
« Maître, tu nous raconteras des histoires, pendant le voyage ? »
La phrase est sortie toute seule. D’habitude, il y aurait dans la classe l’habituelle rumeur « On dit monsieeeeeeeeeur et on dit VOUS ! » Mais cette fois-ci, ce sont plutôt des « Oh oui ! » enthousiastes. Et toute honte bue, je sais pourquoi : les sixièmes adorent les histoires et j’adore les leur raconter. À tel point que je dois souvent me limiter, parce que les cours, l’interaction, le programme. Mais c’est une petite bulle que j’aime tellement étendre, parfois. Un luxe, pour moi comme pour eux.
« On va faire de la randonnée pendant ces trois jours. Si vous avez envie, pendant qu’on marchera, je vous en dirai quelques-unes. – Trop bien ! »
Les sentiers. Les élèves. Et des paroles. Ça sera trop bien, en effet.
Il fait partie d’une lignée que, en bon prof de français qui patouille avec la mythologie, j’aime m’imaginer remontant à Eris. Des élèves comme ça, j’en ai connu énormément. Filles, garçons, en collège et en lycée, tous profils, toutes sociologies de mômes. Ils aiment quand ça déconne, quand ça crie, quand ça ne va pas. Ils ont un sourire, pas le sourire entendu de ceux qui savent qu’ils ne vont pas bosser pendant un quart d’heure parce que le prof pète un câble, pas le sourire mauvais de ceux qui aiment faire souffrir. Une sorte de joie sincère devant le train qui déraille.
Il y a quelques années, ça me rendait fou.
Je suis un être d’harmonie gnan gnan. J’aime la synchronisation, je chiale quand, dans la comédie musicale des Misérables, toutes les voix du Grand Jour ne forment plus qu’un chant, je pourrais m’évanouir quand la classe semble suivre, dans son ensemble, une explication. Je prenais les rictus des enfants d’Eris comme une attaque personnelle. Une volonté de me nuire. J’étais encore plus prétentieux et nombriliste qu’aujourd’hui.
Et puis, un jour, j’ai arrêté de m’énerver. Je ne sais pas pourquoi. Comme je le disais à M. l’autre jour : « je pense que c’est l’âge. Au bout d’un moment, ça prend trop d’énergie, de se mettre en colère. » Et donc, n’ayant plus les réserves pour me foutre en boule, j’ai regardé ces élèves-là différemment. Je n’ai pas eu d’épiphanie. Ils sont toujours aussi chiants, et leur propension à glousser au malheur des autres ne me plaît toujours pas. Mais il y a une étrange absence de méchanceté. C’est plutôt de l’ordre de la fascination pour les flammes. Des flammes qu’heureusement j’arrive parfois – parfois, quand les étoiles sont bien alignées – à apaiser un peu.
« Mathis, il n’y a pas besoin de faire écho quand je gronde quelqu’un. – Je fais pas écho ! – Ça veut dire quoi, faire écho ? – … »
Je le regarde, j’essaye de lui transmettre. Que je sais. Que je vois sa fascination. Qu’elle n’est pas bien grave, mais que je n’en veux pas, là. Je me dis, j’espère, que c’est une passade. Qu’il se rendra compte, lui et tous les enfants d’Eris, que ces flammes peuvent brûler le monde entier.
Le vendredi soir, de 16h à 17h, c’est Vie de classe avec la sixième Evoli. Et je crois que je vais détester cette heure.
Non pas parce que les sixièmes Evoli sont désagréables, bien au contraire. Ce sont des sixièmes, avec tout ce que ça implique de totalement choupinou, et de nécessité de répéter environ sept mille neuf cent dix-huit fois l’intégralité de ce qu’on leur dit.
Le problème, c’est que je n’ai plus la place. Où ? Je l’ignore. Depuis que je fais ce métier, j’ignore où se loge cet espace mental dans lequel j’accueille, à longueur de journée, les mômes. Leurs angoisses, leurs histoires, leurs questions, leurs difficultés, leur enthousiasme. Je disais l’autre jour à ma sœur que la différence entre un introverti et un extraverti est peut-être que ce dernier tire son énergie des autres et non de lui-même. Tous les tests des magazines et des applis gratuites le confirment : j’appartiens au peuple des extravertis. Connaître mes élèves, tant dans leurs apprentissages que dans leur personnalité m’enthousiasme. Et c’est probablement la raison pour laquelle je ne recherche pas activement d’idées de reconversion professionnelle.
Mais, lorsque nous sommes vendredi, que mes pensées ont été saturées, cinq jours durant, de dizaines d’histoires différentes, de visages et de problèmes, j’ai la sensation qu’il ne reste plus rien à consumer. Où que je me tourne, il n’y a plus rien d’autre que M. Samovar, cette foutue persona de prof, et les mômes.
H. semble avoir disparu. Les kilomètres de course à pied qu’il s’envoie, les bouquins qu’il lit, le jeu qu’il est en train de poutrer, tout ça n’est plus qu’un lointain souvenir. Peut-être que ce n’est qu’un mirage, au fond. Une illusion que j’entretiens pour ne pas définir péter un plomb.
C’est une sensation qui ne dure pas longtemps. De 16h35 à 17h00 à peu près, le vendredi. Dès que j’aurai passé la porte, elle s’évanouira. Je retrouverai les miens. Je téléphonerai à ma sœur, je jouerai avec Poulpir-le-lapin, j’irai prendre un verre avec M., j’écouterai les projets de A. Et comme il aura manqué de me brûler entièrement, l’incendie s’éteindra.
Si je disais que, depuis le début de l’année, mes rapports avec la cinquième Astronelle sont contrastées, je pourrais concourir aux championnats du système solaire de l’euphémisme. Ils n’en sont que partiellement responsables. Les caprices de leur emploi du temps font que je ne les vois que le matin, en première heure ou en fin de journée, après des heures qui les excitent particulièrement.
Calme olympien ou surchauffe absolue, pas de contraste.
Et bizarrement, ça se passe bien.
Je ne dis pas que c’est simple, ou qu’il ne m’arrive pas de moissonner des carnets, comme en témoigne ce qu’il s’est passé lundi dernier. Mais il y a entre eux et moi quelque chose qui s’établit, et qui ressemble déjà à une sorte de complicité. De l’espèce que je ne commence en général pas à développer avant le mois de janvier ou de février. La preuve, je connais déjà tous leurs noms, alors que c’est encore laborieux pour les sixièmes.
Je vois le meilleur et le pire de ces mômes. Pas d’entre deux. J’ai déjà eu ce foutu mal au bide en les voyant ricaner, pensant qu’on ne les voit pas. Tenter des piques aux plus vulnérables, refusant de l’aide à ceux qui sont en difficulté. Essayant maladroitement de se foutre de leur prof. Négociant la moindre tâche. Tout ce qui me fait sortir triste et poisseux d’un cours.
Mais je les vois aussi arriver heureux en classe, au petit matin : « Ah monsieur, j’ai lu le texte, j’ai PLEIN de questions. » Je les observe, se réveillant doucement pendant que je prends un peu trop de temps à leur donner quelques éléments de contexte sur l’extrait que nous étudions. Ou fiers de me montrer ce qu’ils ont appris les années précédentes.
J’ai toujours du mal à enseigner aux cinquièmes, parce qu’ils s’agit pour moi d’un niveau chaotique, tant au niveau des individus que du programme. Et cette année, les Astronelle en sont la plus substantifique moelle.
Premier verre post boulot de l’année. Avec le temps, ce rituel, que je tente de reconstruire plus ou moins adroitement, est devenu tout aussi essentiel que la composition de mes cours, les dialogues avec les élèves ou les parents.
C’est sans doute d’une naïveté confondante, mais cette joie de découvrir des personnes derrière les masques d’enseignants, une étincelle qui pourrait se muer en amitié, des passions, des principes, des conflits. Une source d’énergie et d’émotions sans fin.
Comme tous les mercredis matin en première heure, j’ai cours avec les cinquièmes Astronelle.
Et comme tous les mercredis matins depuis le début de l’année, Yan est là. Alors qu’il ne devrait pas. L’emploi du temps de Yan est allégé, du fait des disponibilités de son AESH, mais également de sa fatigabilité. Et lorsque Yan est fatigué, c’est compliqué. Il parle tout haut, part au quart de tour, pour la plus grande joie de certains de ses camarades, qui savent très bien qu’il leur suffira d’une grimace pour le voir se lever, se mettre à lancer des trucs ou à crier, et permettant donc de faire une pause dans l’exploration des histoires de Guy de Maupassant.
Et pourtant, Yan vient à chaque fois.
« Mais si, je dois être là ! » proteste-t-il très fort me mettant – littéralement – sous le nez son carnet de correspondance, dans lequel il s’est rajouté des heures de français au crayon à papier.
Il y a quelques années, je me serais bêtement rengorgé devant ce que j’aurais pris pour un signe d’élection. Aujourd’hui – et je ne pense pas que ce soit beaucoup plus fertile – je me retrouve coincé dans une aporie. Parce qu’accueillir Yan en classe, sous couvert de la direction, c’est certes lui offrir un refuge dans laquelle il se sent apparemment mieux que chez lui.
Mais pour faire quoi ?
On a beau souvent me traiter « d’assistant social » sur les réseaux (étrange insulte), je me demande ce que je lui apporte. Dans les bons jours, Yan parvient à recopier avec beaucoup d’erreurs une partie du cours. Il me donne, à l’oral, quelques réponses à des questions sur les textes, mais je n’ai guère de temps à lui consacrer, lorsque vingt-deux autres mômes demandent de l’attention. Que puis-je faire pour Yan ? Lorsque je feins de ne pas remarquer qu’il ne devrait pas être là, est-ce par altruisme ou par lâcheté, ne souhaitant pas me mettre en conflit avec lui ?
J’aimerais lui trouver une place. Et pour le moment, je n’y parviens pas.
J’aime beaucoup l’expression britannique « Read the room », « Lire la pièce ». C’est un truc que les enseignants développent, au fil des années : comprendre dans quel état d’attention est la classe, et si on va pouvoir commencer d’emblée par un cours bien velu sur les formes irrégulières du passé simple, ou s’il vaut mieux commencer par une petite activité d’écriture choupi. Avec le temps, on affine ce talent.
Mais malgré ça, il y a des jours où l’on se foire dans les grandes largeurs.
C’est le cas alors que les cinquièmes Astronelle déboulent en cours, dans un flot de décibels qui ne dépareillerait pas au Hellfest. Immédiatement, mon bedeau mental monte au tocsin, hurlant sous mon crâne « ça y est ils te testent ! Ils te teeeeeestent ! »
Ah ils veulent me tester ? Eh ben on va voir. Bim, trois carnets de pris. Pas de matos ? Sanction. Et exigence qu’ils ferment leur claque-merde, ces petits jean-foutre. Ils ne se calment toujours pas ? Ils vont gratter du cours leur mère. Hors de question que je me fasse déborder.
Les mômes me considèrent avec un regard un peu abasourdi. Et je commence à me sentir mal à l’aise. J’ai déjà agi ainsi, et le résultat avait été immédiat. Silence et concentration. Là, ça continue à s’agiter malgré les mots que je griffonne. Et, pour la première fois, ça proteste. Le cours est dégueulasse. Je m’arrête toutes les trois minutes pour compléter la liste de sanctions, ma voix est sur ce registre sec et suraigu qui me vrille moi-même les tympans et, pire, ils sortent énervés, et sans avoir rien appris. Un sourire mauvais aux lèvres.
A., l’AESH, s’approche.
« Le cours d’avant s’est super mal passé, il y a eu des vols, ils sont sortis en ébullition. »
Et merde.
Un temps calme. Un putain de temps calme. Il n’est pas du tout certain que ça aurait fonctionné, mais ça aurait été infiniment plus approprié. Mon bedeau fait trois pas en arrière, l’air un poil confus, tandis que je le foudroie du regard. Le mal est fait, et bien fait. Le plus marrant ? J’ai une deuxième heure avec eux, après la récréation.
En salle informatique. Ils s’assoient, toujours remuant, toujours pénibles.
Pour cette heure-là, je parviens à baisser la voix. Il y aura deux trois consignes. Douces. Pas mal de bureautique – leur niveau est déplorable – et un peu d’écriture, sur un texte qu’ils ont préparé et qu’ils aiment. Le calme se fait presque instantanément. Pas parce que je suis gentil. Mais parce que c’est ce dont ils ont besoin. Je ne reviens pas sur l’heure d’avant. Pas de débriefing, juste la laisser couler dans les profondeurs. J’en suis responsable, je n’ai pas su lire la pièce. Pas la première fois, ni la dernière. Faut juste espérer que, la prochaine fois, je prendrai un peu plus de temps pour respirer.
Tandis que les camarades de Sabri en sont encore à souligner le titre de l’exercice en tirant la langue pour bien placer la règle (« On souligne toujours avec la règle », répétera Monsieur Samovar environ soixante-quinze fois cette année) je me glisse entre les tables pour me pencher sur le cahier de brouillon où, de sa grosse écriture brouillonne, Sabri a écrit les réponses aux questions demandées. Tout est impeccable.
« Super. Maintenant, on va essayer de monter d’un cran. – C’est pas bon ce que j’ai fait ? »
Inquiétude dans la voix. Je secoue la tête :
« Si, bien sûr. Mais vous allez faire encore mieux. »
C’est très souvent une incompréhension, une crainte des sixièmes excellents scolairement : devoir améliorer un travail. Ils arrivent fréquemment avec cette capacité à terminer en un temps stakhanoviste une immense quantité de travaux. Et les premiers, jours, leur « donner à manger », pour reprendre l’expression consacrée aux élèves performants, ça consiste à casser ce mur que beaucoup se sont déjà construits : être un « bon élève », c’est finir vite et bien les exercices. C’est aussi apprendre à les connaître. A voir vers où on peut les tirer. Se rendre compte que celle-ci aime particulièrement écrire et lui créer son mini-atelier. S’apercevoir que celui-là est vraiment une tête en grammaire.
Eux aussi ont leur chemin à parcourir, leurs embûches à franchir. Et ça commence à leur montrer que ces embûches sont normales. Qu’ils sont les héros et héroïnes capables de les terrasser.
Bref, en ce mois de septembre, faire aussi connaissance des « bons élèves ».
Cet après-midi, j’ai terminé, définitivement, je pense, Persona 3.
Persona 3, c’est un jeu qui me suit depuis la sortie de sa première version, en 2009. Un jeu auquel j’ai joué à plusieurs reprise, de remakes en nouvelles versions. Un jeu dont l’histoire, les personnages, les musiques se sont gravés dans un coin de mon cerveau. Celui que, normalement, je réserve pour les choses importantes. Problème de classement. J’y suis revenu à plusieurs reprise, parce qu’errer dans des couloirs infinis, battre des monstres nés de nos angoisses les plus profondes à l’aide d’avatars de notre courage et de notre espoir, ça m’a remué, très naïvement.
Jusqu’à cet ultime épisode, achevé il y a quelques heures. Un épisode durant lequel les héros tentent de répondre à cette question : que faire quand l’histoire est terminée ? Quand le mal a été vaincu, au prix de tellement de sacrifices ? Y a-t-il vraiment une fin ou une victoire ? Y a-t-il un avenir pour des personnages fictifs ? Ironie métafictionnelle, l’héroïne de cette partie du jeu est une androïde, une création artificielle, qui tente de donner un sens à sa vie.
Alors encore une fois, j’ai couru, à en perdre haleine, en compagnie d’Aigis le robot, Mitsuru la motarde déterminée, et Koromaru le chien. Encore une fois, j’ai décidé que leurs préoccupations de créatures imaginaires seraient ma réalité, l’espace de quelques heures.
Encore une fois, j’ai compris que la fiction vidéoludique rend mon monde intérieur plus riche.