Mardi 29 septembre

Arrivée au bahut. Les médocs, le manque de sommeil et le thé vert ont fini par créer une réaction chimique bizarre. État de surexcitation totale, couplé à une fatigue dantesque. 

Je m’installe dans une salle vide et procède à la mise sous pli des enveloppes destinées à l’élection des représentants du personnel (les délégués des profs quoi). Écouteurs sur les oreilles, je me mets à chantonner. Ce n’est qu’après un second tapotement poli sur l’épaule que je m’aperçois que je suis en fait en train de bramer le second couplet de Good King Moogle et que ma cheffe se tient derrière moi, la mâchoire un peu crispée.

“Navrée de vous ennuyer, mais j’ai besoin de l’aide d’un enseignant averti…”

Je suis tenté de lui demandé à quel moment le sens du mot “averti” est devenu “aux yeux totalement éclatés, qui chante des thèmes de jeu vidéo avec une écharpe multicolore de trois mètres autour des épaules” mais je me contente de hocher la tête avec toute la déférence que je suis encore capable de rassembler.

“Voilà… Seriez-vous d’accord pour assister à une formation à propos de la réforme du collège pendant votre temps de vacances ? C’est rémunéré.”

Alors que je m’apprête à éclater d’un rire qui m’arracherait sans doute la gorge, je me rends compte que je suis en fait Luke Skywalker (ou plutôt la princesse Leia. Je préfère la princesse Leia) à qui l’ont vient d’offrir une entrée gratuite dans le centre névralgique de l’Étoile de la Mort. Je grimace donc mon sourire le plus désaxé.

“Vous savez que je ne suis pas vraiment en accord avec pas mal de points de cette réforme.
– Oui, mais je me dis que justement, ce pourrait être intéressant.
– Je pense qu’on peut le dire oui…”

Je retourne vers la salle des profs d’un pas guilleret, impatient de raconter l’épisode aux collègues. C. m’y attend, des éclairs dans les yeux, un papelard à la main.

“Je suis en retard de cinq minutes, et regarde ce à quoi j’ai le droit.”

Un document l’enjoignant à rattraper les cinq minutes en questions. C. dont les récréations s’étiolent à recueillir les confidences des mômes. Tout comme V., à qui ont avait demandé de justifier quinze minutes de retard. V. tuteur bénévole de mômes en perdition. 

Le vent du ras-le-bol souffle. Peut-être que c’est dû aux môme qui ne se calment pas. Au cinq collègues malades. À la fatigue. On cherche des bouts de réconfort. Dans le rire sonore d’E. et ses blagues salaces, dans les quelques cours qui se passent correctement.

J’ai du bol, aujourd’hui est le jour où j’aborde en français la question de la beauté, à travers un groupement de textes traitant des scènes de première vue. Je fais défiler des canons de beauté de leurs époques. Cléopâtre. Vénus. Tyra Banks. Les mômes ricanent, les mômes ricanent toujours quand ils sont gênés. Aller gratter le ricanement, montrer que des auteurs ont pris cette gêne sur leurs épaules, qu’ils ne sont pas seuls avec leurs questions. Encore. Toujours.

M. me fait la gueule. M. n’admet pas que je la sanctionne pour un travail non fait “alors que je l’ai juste oublié, pfff ça va !” Je rigole un peu fort de ses manières de princesse à la pause. C. me raconte l’histoire de M. Ses tourments un peu glauques d’ados, ses histoires. Pointe de culpabilité. Devant ce besoin, parfois, d’être bête et méchant. Parce que c’est ce qui me permet de supporter les gamineries d’O., les bouderies d’E. et les conneries de W. quand je suis devant eux. Syndrome de la salle de garde. Auquel je refuse de renoncer. 

Latin : deux nouvelles inscriptions. J’accepte sans trop me poser de questions. J’ignore où je mène ces mômes dans cette option agonisante. Mais quand j’entends E., visiblement dyslexique, prendre confiance en les mots “parce qu’on prononce tout en latin, du coup on peut s’appuyer sur les lettres”, quand je vois les élèves se disputer l’exposé sur Junon, quand j’aperçois A. céder le sujet qu’elle voulait à sa copine, quand je vois les mômes écrire “je n’en n’ai cure” sur leur trousse parce qu’on a découvert le verbe “curo” et que même, on apprend à le conjuguer, même si c’est dur, je me dis qu’on m’a refilé un sacré beau cadeau. 

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