Mardi 12 avril

Aujourd’hui travail sur la rédaction avec les 3èmes. Une fois encore, le problème du vocabulaire se pose. Je propose à un groupe de mômes de se fixer un défi. Il devra bannir une expression trop usitée de son vocabulaire oral, et une autre de son vocabulaire écrit.

“Monsieur, vous faites la même chose ?
– Pourquoi pas ? Laissez-moi juste trouver une expression que j’emploie trop souvent.
– Vous savez pas monsieur ?
– Dites-moi ?
– Essayez d’arrêter de dire “par exemple”, nous on n’en peut plus !”

Si tu veux te connaître, demande à tes élèves. Ceux qui ont la possibilité de t’observer cinq heures par semaine.

Lundi 11 avril

Le geste malheureux :

Depuis quelques temps, H. est plutôt motivé, en classe. Il intervient davantage, construit sa pensée. Ses gigantesques soucis d’orthographe et de grammaire ont énormément régressé depuis qu’il parvient à se concentrer sur ce qu’il écrit. Il met à profit sa remarquable aisance à l’oral pour interpréter avec bonheur des textes d’auteur ou des scènes de sa composition. Même qu’il ne fait presque plus de conneries. Et il maîtrise mieux que quiconque parmi mes élèves la technique de l’applaudissement sarcastique, que je m’ingénie à transmettre tous les ans.

Et puis tout à l’heure le geste malheureux.

Fin du cours, j’ai les 3èmes Tortignon depuis deux heures, ils sont excités comme des puces. Sonnerie. Je tempête pour que les devoirs soient notés (et esquive l’éternel “Maaaaais de toutes façons vous les mettez sur Pronote, monsieuuuuur !” “Non, chez moi je n’ai pas l’électricité.” “Sérieux ?” “Oui, je trouve ça vulgaire.”)
H. se précipite sur L. qui bat en retraite dans un coin. J’élève la voix. C’est l’une des scènes que je ne supporte pas. Quoiqu’il arrive. Qu’on n’accepte pas un refus de proximité, que ce soit par les mots ou par les gestes. J’appelle H. à mon bureau.

“H., si L. ne veut pas parler, vous la laissez.
– Mais c’était pour un pari.
– H. Vous savez que c’est…
– Et voilà !”

H. est dans une colère blanche. Son visage s’est crispé en un masque de déception et de fureur mêlées.

“Je sais ce que vous allez dire mais vous vous trompez monsieur !
– Quand je vois L. qui recule alors que vous vous avancez vers elle, j’en déduis qu’elle ne veut pas vous parlez et vous devez respecter ça. Vous savez que ça se passe comme ça dans ma classe.
– Mais vous croyez que j’allais faire quoi ? C’est parce que c’est moi ?“

Il tourne les talons, sans un au revoir. Me laissant avec mon geste malheureux. Que je ne renie pas. Il n’y a pas à tergiverser, le refus de communiquer, les limites personnelles n’ont pas à être transgressées. Mais H., l’espace d’un instant, a été renvoyé à cette image qu’il se traîne depuis plusieurs années du perturbateur, pénible, limite harceleur, qui n’a jamais franchie les portes de mon cours.

C’est aussi ça, être prof. Parfois, être obligé de faire mal. Peser une souffrance contre une autre. Et rarement savoir si on a eu raison ou pas.

Dimanche 10 avril

Et le dimanche on s’évade.

Hitsujiko et Touta sont les enfants du désastre. Par un hasard total, ils se sont retrouvés, tout enfants, échoués simultanément sur une petite île au large du Japon, sur laquelle ils ont passé deux ans.

Retrouvés par le plus grand des hasards, ils retrouvent la civilisation, à laquelle ils se réadaptent doucement. Mais il reste dans leur regard une part d’étrangeté. Ils ne seront plus jamais totalement de ce monde. Hitsujiko ne perçoit plus la réalité de la même façon. Quant à Touta, la musique n’évoque plus rien pour lui. Une région de son cerveau est mystérieusement dévastée.

C’est à travers leurs regards que Soundtrack décrit une lente apocalypse du Japon – peut-être du monde entier – livré à des problèmes qu’il a refusé d’affronter avec courage ou humanité : écologie, crise des migrants, chômage…

Soundtrack aurait facilement pu devenir un roman sociologique : ce n’est pas le cas. Parce que nous suivons l’itinéraire de deux enfants sauvages, les petits ennuis humains prennent une dimension mythologique. Notre civilisation se bat avec des dragons tout aussi terrifiants que ceux d’un passé légendaire. Et nous refusons de nous montrer à la hauteur.

Soundtrack se déploie lentement, tout d’abord, puis de plus en plus vite. Sans jamais juger ou discourir, il se contente de tirer les conclusions mathématiques, impitoyables, de notre façon de vivre.

Et se souvient de la magie.

Samedi 9 avril

Depuis une semaine, mes rêves sont une succession de séquences où je change de carrière. J’ai successivement été médecin, chauffeur routier, menuisier, journaliste international, sorcière, chanteuse, sportif et assistant maternel.

Souvenir : je suis devant mon écran d’ordinateur, de retour d’une balade au bord de la mer à Carantec. Résultats du CAPES, je suis admis. Je me promets que je ne resterai pas prof plus de dix ans. C’était une bravade, je suppose. Mais, à deux années de la date fatidique, il faut croire que mon inconscient se souvient, et demande si, malgré mon détachement de façade, mon discours qui consiste à clamer à qui veut l’entendre que je suis prof, mais que ça n’est pas l’essentiel, je serai capable de lâcher ce boulot-là pour autre chose.

Et puis sur mon ordinateur un fichier ouvert : du travail pour B. qui est exclu pour la semaine. B. que je ne parviens toujours pas à comprendre. Perdu dans son apocalypse adolescente, il est à la fois capable d’être une terreur pour ses camarades et ses enseignants, tout comme un soutien irremplaçable quand il le décide. Je veux aller jusqu’au bout de l’énigme, je veux savoir ce qui fait que B. se comporte comme ça.

Je ne brise pas les promesses que je me fais. Mais là, tout seul devant ma tasse de thé, encore groggy de la soirée bien arrosée de la veille, je me dis que celle-là risque d’être bien difficile à tenir.

Vendredi 8 avril

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Arrêtons de vouloir réinventer l’école.

Je suis prof, en collège, en REP +. La seule façon dont mon métier pourrait être plus incertain encore serait que je sois jeune.

L’Éducation est ce lieu dans lequel le confort sera toujours mal vu :
il n’est pas de figure plus caricaturale et plus honteuse que celle de
l’enseignant “qui fait les même cours depuis dix ans”. Le Mammouth est
conspué par ceux qui estiment que les profs sont particulièrement
performants dans la défense de leur statu quo.

Sauf que ces reproches manquent leur cible d’au moins trois fois la distance Terre-Lune.

Je suis prof et la remise en question est plus qu’une modalité de mon travail : elle est une obligation, à laquelle ceux qui refusent de sacrifier sont au mieux suspects, au pire de dangereux rétrogrades. Je passe de réformes en formations, de concertations en réunions et l’injonction se répète, à l’infini : changez, changez, changez votre façon de faire. Enseignez différemment. Supprimez les notes, revenez aux notes, n’enseignez plus jamais la grammaire, prenez le temps d’en faire, mettez l’élève au centre des apprentissages, ne le laissez pas prendre toute la place…

Il ne se passera pas un mandat politique sans que l’on mette les
faiblesse du système éducatif français sur le compte d’un manque de
changement. Et nos responsables iront de leurs réformes et de leurs
amendements. En espérant, dans cette fuite en avant, laisser derrière eux les échecs passés.

Et si, tout simplement, on leur laissait du temps aux profs ?

Notre métier est immense. En maîtriser toutes les subtilité peut prendre une carrière. Mais on ne nous laisse pas même une poignée d’années pour prendre nos marques avant de changer les règles. Nous revoilà donc renvoyés, sinon à la case départ, du moins une bonne trentaine de pas en arrière. Et alors que nous commencerons tout juste à reprendre nos marques, un bilan effectué bien trop tôt viendra renverser l’ordre nouvellement établi.
Et là est l’effet pervers de la remise en question permanente de l’Éducation et de sa mutation incessante: à force de changer, nous faisons du surplace. 

Arrêtons de vouloir réinventer l’école. Permettons aux profs de mettre en place des enseignements qui fonctionnent, dans l’intérêt des élèves. Et lorsqu’une évolution de notre métier advient, essayons de l’intégrer de façon harmonieuse, et non culpabilisante. J’ai lu ces derniers mois pléthore d’articles et de compte-rendus de formation sur la réforme du collège 2016. La vérité est que cette réforme est d’une violence inouïe dans sa mise en place. On accuse non seulement les profs de ne pas vouloir l’appliquer, mais également de ne pas avoir su anticiper sa création : combien de fois ai-je lu ou entendu dans la bouche de certains formateurs qu’“on ne peut plus enseigner comme ça aujourd’hui ?”

Arrêtons de vouloir réinventer l’école et prenons le temps d’apprendre notre métier.

Je le répète à l’infini et j’y crois de plus en plus : chacun enseigne en fonction de son individualité. Vouloir uniformiser les façons de faire par des réformes et des doctrines est voué à l’échec.

Qui plus est, nous travaillons, en particulier au collège, avec des personnes dont le besoin de stabilité est immense. Et mes cours ont gagné tant en qualité qu’en efficacité depuis que j’ai accepté cela : je ne ferai jamais exactement ce que l’on attend de moi en tant qu’enseignant.

Vendredi 8 avril, j’ai bossé sur un texte complexe de Zola avec les 3èmes Tortignon dont la bonne volonté ne suffit pas à compenser les lacunes. C’était une vraie séance d’analyse de texte à l’ancienne, avec séparation du texte en partie, relevé des figures de style, commentaire de la progression dramatique et synthèse. Tous ont suivi. Même H. qui aligne les troubles de l’apprentissage comme des perles. Mëme Y. et sa dyslexie. Même A., qui confond Paris la ville et Paris le personnage de Roméo et Juliette. Parce que c’était le bon moment, parce que j’étais certain que, ce jour-là, à cette heure précise, c’était la meilleure façon de faire. J’ai énormément parlé, bien plus qu’eux. Parce qu’ils avaient besoin de ce savoir sec et théorique, et qu’ils le comprenaient.

Arrêtons de vouloir réinventer l’école et faisons, pour une fois, confiance aux profs. En leur apportant des outils, des façons de faire, des savoirs qu’ils utiliseront ou pas. En se disant que c’est un pari sur l’avenir. Que c’est peut-être, enfin, de cette façon là que l’École de la République pourra commencer à offrir une chance à tous ses élèves.

Jeudi 7 avril

Il est 20h30. Je suis arrivé au bahut à 8h, j’en suis sorti à 18h. Je n’ai pas donné une seule “vraie” heure de cours.

Résumons.

Parce que je suis dans un bahut étiqueté REP +, je suis tenu, tous les jeudis matin, d’assister à des “réunions de concertation” durant lesquelles nous sommes censés débattre de thèmes divers et variés qui vont de “Comment gérer un élève qui vous traite de gros bâtard à longueur de journée” à “Non, se servir des chiards comme projectiles ne sera JAMAIS une solution.” Lesdites réunion durent de 8h30 à 10h30.

Et après je n’ai plus cours avant 16h. Ce qui me permet de faire pas mal de trucs, niveau boulot, mais bon arrivé au mois d’avril, le charme de la salle des profs et des tables en laminé commencent à s’étioler sérieusement.

J’aborde donc cette journée avec résignation et une tasse de café, en compagnie d’un T. qui a l’air à peu près aussi enthousiaste que moi. Alors que nous sommes engagés dans une conversation enflammée à base de “hmmmmmmbaorf” et de “pffffflllll”, débarque Cheffe Adjointe, sur le visage son habituel sourire. Je suis endormi, je ne remarque pas que ses yeux luisent du même éclat que celui d’un personnage de manga qui s’apprête à commettre un sextuple homicide. Et elle balance au milieu de nos gobelets de café qu’elle commence à être “découragée” (c’est comme ça qu’elle orthographie “ras-le-cul” je pense) d’organiser des réunions auxquelles personne ne s’inscrit, qu’on ne lui remet pas les devoirs à temps, et qu’elle court après nous, les profs, sans arrêt.

Je tente de faire sortir de ma cervelle le régiment de petits singes mécaniques qui jouent des cymbales pour répondre du ton docte et apaisant qui est le mien un truc du genre “Hmmmmouibonsavezretaaaaaardfatiiiiigue…” d’une façon que n’aurait pas reniée le regretté Alain de Greef. Même alors que mon discours devient un brin plus intelligible, je me rends compte que c’est inutile. Cheffe Adjointe a juste besoin, elle aussi, de se défouler un bon coup avant de retourner exercer un boulot difficile, tenir des délais impossibles et jongler avec des consignes contradictoires.

Vive le printemps.

Réunion donc. J’ai intégré le groupe “échange autour des outils de gestion de classe.” Et c’est passionnant. Chacun s’exprime, donne ses trucs. Il y a du mal-être, mais du mal-être rendu inoffensif, qu’on examine calmement, qu’on essaye de dénuer. Mes collègues ont des putains de méthodes et énormément de courage. Je sors de cette réunion plein d’un bizarre enthousiasme. L’ambiance à Ylisse est super dure en ce moment. Mais on a les moyens de s’en sortir, individuellement. Rassembler nos forces sera une tâche titanesque. Mais exaltante.

Et puis là, je patiente.

Je patiente je patiente je patiente.

Je rigole avec V., je bavarde avec B., je tire les tarots, je prépare mes cours, je continue ma réécriture d’Ezia Polaris.

16h. Enfin. Je me dirige vers mes trois élèves.

Wait. Trois. Élèves.

“Monsieeeeur, aujourd’hui c’est les portes ouvertes du lycée ! Du coup presque tout le monde y est allé.”

Au bord de l’apoplexie, j’avise M., la prof d’arts plastiques, qui se trouve dans la même situation que moi. En désespoir de cause, nous regroupons les mômes dans une salle pour leur projeter Persepolis qui est au programme de leur oral d’Histoire des Arts et que je vois pour la dix-huitième fois.

17h.

Même topo. Trois élèves. J’avise T. troisième du nom, le prof d’Histoire-Géo, qui se trouve dans la même situation que moi. En désespoir de cause, nous regroupons les mômes dans une salle pour improviser un cours en duo sur “La lettre à Mélinée qui est au programme de leur oral d’Histoire des Arts.

19h. Je rentre chez moi. Je suis rincé.

Aujourd’hui, j’ai rien compris.

Mercredi 6 avril

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L’autre jour, je retrouve C. et M. à la sortie du boulot. Pas eu le temps de passer chez moi déposer mon sac de cours.

“Mais tu as quoi dans ton sac, pour qu’il pèse un poids pareil ?”

Bonne question.

Dans mon sac j’ai donc :

– Des photocopies pour le cours du lendemain.

– Des photocopies de la veille pour N. et A. qui n’étaient pas là / ont séché.

– Des photocopies de l’avant-veille pour L. et S. qui n’étaient pas là / ont séché.`

– Des photocop… Je pense qu’on s’est compris.

– Des copies à corriger. Trop de copies à corriger.

– Mon ordinateur portable et son chargeur.

– L’agenda oublié de L. qui comporte nettement plus de dédicaces à ses meilleures potes “maviiiiiie !” que de devoirs.

– Deux paquets de mouchoirs, meilleurs alliés contre les interruptions de cours à base de “Monsieur j’ai le nez qui couuuuuule !” (en s’étalant copieusement la main sur la face), “Monsieur je saigne du neeeeez !”, “Monsieur j’ai renversé mon fard à paupière sur la table !” (LE truc que je n’arrive pas à repérer. C’est plat, ça tient dans une main, ça se dissimule partout)

– Ma trousse magique, qui se remplit d’elle-même par la grâce des fournitures abandonnées par les élèves, ce qui me permet de fournir des stylos à ceux qui les ont oubliés la veille, tandis que je chante que “c’est l’histoooooire de la viiiiiie ! Le cycle éterneeeeeeel !”

– La carte de cantine de S. qu’il a ENCORE oublié.

– Une collection de clés USB qui me fait craindre de me faire arrêter pour deal de fournitures informatiques et accessoire du running gag où je branche lesdites clés une à une pour m’apercevoir que le document dont j’ai besoin est systématiquement dans la dernière.

Le K. parce que M. voulait lire Le K.

– Des morceaux de sucre chourrés dans les cafés, car les crises d’hypoglycémie des élèves ne passeront pas par ma salle.

– Un cahier dans lequel j’écris TOUT. Je ne peux pas tenir un agenda ou faire des listes, j’ai UN cahier et je note TOUT dedans. Parfois mes élèves lorgnent dessus et se demande ce que ma liste de courses fout en-dessous de la date de leur prochaine évaluation.

– Une peluche du Petit Poney Rarity. C’est mon bouton rouge. En cas d’urgence je la sors et je la fais parler, tournoyer au-dessus de moi ou en frappe violemment le bureau en hurlant “VOUS VOYEZ CE QUE VOUS ME FAITES FAIRE ?” En général ça marche.

– Le cahier de B. qu’il a ENCORE oublié

– Un stock d’urgence de jelly babies parce que j’ai trop regardé Doctor Who et que c’est dur, de venir trouver le prof à la fin de cours et de parler. Ça va pas bien à la maison, j’y arrive pas, j’ai peur. On va trouver une solution et en attendant, have a jelly baby.

– Deux fourchettes en plastique.

– De la patafix.

– Trois photos secrètes que je suis un jour allé imprimer chez un photographe. Quand ça ne va pas, je les regarde. Je mets mon sac trop lourd sur l’épaule, et je repars.

Mardi 5 avril

J’encadre une classe de 5ème dans laquelle une intervenante de l’Institut du Monde Arabe est venue parler d’art et de géométrie. Classe pas forcément évidente, qui accueille des élèves ULIS (qui souffrent de problèmes médicaux), d’autres apparemment précoces et quelques-uns dont le comportement me donne instantanément envie de me transformer en berserker viking.

Tout ce petit monde réalise des pliages qui, une fois terminés, doivent se transformer en étoiles. Ça trace, ça coupe en tirant la langue et, finalement, ça déploie son petit bout de papier. Avec des fortunes diverses. Pour certains, le bricolage donnera un bijou délicat.

Et d’autres un truc qui ressemble à une patate.

J’ai beau essayer de faire taire mon démon du cynisme, il gueule quand même sur stéréo que c’est une métaphore assez criante du déterminisme qui plane sur les mômes.

Avec les 3èmes, on lit un passage de La ferme des animaux, dans lequel les membres d’une basse-cours mettent en place un système communiste.
“À quoi vous fait penser le régime politique que les héros mettent en place ?
– Au surréalisme, monsieur !”

Presque.

Heure de vie de classe. Je prépare les élèves à l’oral d’Histoire des Arts. L. intervient, posément, comme à son habitude.

“Monsieur, notre vocabulaire il est catastrophique. Après tu m’étonnes qu’au lycée, ils regardent ceux d’Ylisse bizarrement ! Qu’est-ce qu’on peut faire ?
– Vous remplir la tête de belles choses.
– Comment on fait ?”

Demain, je vais créer une Dropbox. Et la remplir d’images, de textes, de livres. Ce sera ma boîte de belles choses. Pour eux.

P. est repassé en salle des profs. En arrêt pour une semaine – on lui avait proposé deux – les yeux encore cernés. Mais le sourire. Le vrai.

Lundi 4 avril

Quand tu es prof à Ylisse – et dans beaucoup d’autres endroits, je suppose – tu apprends pas mal de trucs.

– Tu apprends à être opérationnel le lundi matin à 8h30 alors que ton cerveau n’est pas encore réveillé et il paraît que tu as l’air “à fond” dans ton cours de latin sur la façon dont Néron, il se la pétait un peu quand même, à se foutre partout sur les pièces de monnaies et à faire écrire à Sénèque que les Parques, elles avaient filé son destin avec une trame d’or. Ricanement poli d’A. “Monsieur, c’est peut-être ça la solution pour nos présidents actuels !”

– Tu apprends à improviser un cours à partir de deux planches tirées de V. pour Vendetta et la question “Vous avez déjà entendu parler des Anonymous ?” LA question qui rapporte. Je pouvais pas faire plus pour capter leur intérêt, sauf peut-être évoquer les Illuminati (au passage j’ai toujours pas pigé ce que c’était hein, à part le sujet favori des émissions que regardent mes chiards trop tard le soir).
Et on part sur les terres de l’utopie, de la dystopie ; on explore le totalitarisme et l’anarchie, on déplace le curseur entre les deux. “Et vous monsieur, vous êtes où, sur l’axe ?” Bonne question.

Y. lève un regard perplexe “Mais alors en fait, Mickaël Vendetta, il a RIEN à voir avec ça ?
– Euh non, pas vraiment.
– Mais pourquoi c’est son nom ?
– C’est un pseudonyme, Y.
– Aaaan n’importe quoi, il a pas besoin d’un pseudonyme, il est RICHE !”

– Tu apprends à saluer avec affectation quand S. te sort “Vous l’avez choisi exprès, la page monsieur. Vous seriez trop du genre à discuter avec une statue la nuit.
– Et à la faire exploser après ?
– Bah ouais !”

– Tu apprends à les trouver émouvants, avec leurs premières interrogations, quand ils te demandent si, pendant ces deux heures, on a parlé de politique, parce qu’alors ça a pas l’air si chiant que ça.

– Tu apprends à ne pas paniquer quand on te rappelle qu’il y a un Conseil d’Administration le soir. Bon et en fait tu paniques quand on rajoute que c’est sur le compte financier (en gros on va causer chiffres, dépenses et recettes, pendant que tu vas sentir ton cerveau te couler par l’oreille gauche.)

– Tu apprends à te multiplier en transpirant beaucoup  et en te maudissant d’avoir fait une activité individualisée en fonction des soucis de grammaire et de conjugaison de chaque élève. Moyennant quoi ça fonctionne. Les mômes adorent qu’on s’approche d’eux, et qu’on leur parle de “leur” exercice et de “leur” foirage complet parce qu’ils ne se sont pas relus et combien de fois j’ai dit qu’il FALLAIT SE RELIRE hein ?

– Tu apprends à enregistrer inconsciemment les gestes de tes élèves les plus borderline.

“Raaaah mais elle est où ma feuille d’exercices ?
– Dans la petite poche de votre sac B. Vous avez demandé à L. de la mettre dedans à la fin de mon cours de vendredi parce que vous étiez pressé d’aller manger pour finir de vous péta – pour reprendre vos termes – avec A.
– Monsieur ! Comment vous vous souvenez ? On dirait ma mère !
– …”

– Tu apprends à te détendre pendant que les quatrièmes latinistes pratiquent la chouette activité : “Toi aussi, crée ton propre torturé des Enfers” et qu’ils s’éclatent.

– Tu apprends à taper le compte-rendu d’un conseil d’administration auquel tu ne piges absolument rien.

– Tu apprends à hausser les épaules devant un RER qui refuse d’arriver et devant l’horaire de retour chez toi. 21h20.

Oh well…

Dimanche 3 avril

Et le Dimanche on s’évade.

Jodorowsky’s Dune retrace le parcours de l’un de ces films-goëlands, un film trop grand pour la réalité.

En 1975, Alessandro Jodorowsky, artiste totalement barré, décide de réaliser l’adaptation de Dune la gigantesque saga de SF de Frank Herbert. Le documentaire retrace son parcours, du recrutement de ceux qu’il appelle ses “guerriers” (Moebius à la direction artistiques, Giger, le créateur d’Alien, Salvador Dali, Mick Jagger, les Pink Floyd…) à la conception de cet univers démentiel, jusqu’au refus unanime des studios de soutenir un projet parfaitement conçu dans ses moindres détails mais bien trop cinglé pour être projeté.

Je pleure rarement au cinéma, ça a été le cas ici. De voir, recrée, ce rêve délirant, cette envie folle de réaliser une grande et belle oeuvre. De m’imaginer Dali jouant l’empereur de la galaxie et Orson Welles le grand méchant. De sentir dans la voix cassée de Jodorowsky la passion et l’envie de voir advenir son film.

Pour quiconque a déjà eu envie d’écrire une ligne, de terminer un dessin, de composer une chanson, Jodorowsky’s Dune est une sacrée fusée dans le noir.