Mardi 24 mai

Ce soir je suis amer.

14h, je suis dans le bureau de Cheffe, à chercher comment diable répartir les classes entre professeurs de français l’année prochaine (teaser : je me retrouverais avec une classe de 6ème et une de 3ème en plus des latinistes. Ça me ferait presque envisager une saison 2 de ce journal), quand débarque Cheffe Adjointe. Elle relate l’affaire.

Un môme, déjà exclu avec sursis pour violence, a volé la console de jeu d’un camarade et a cherché à la revendre à un autre. Le conseil de discipline est immédiatement envisagé.

Oui mais.

“Oui mais on ne pourra pas le virer.”, préviens Cheffe. Car notre receleur de PSP doit, l’année prochaine, continuer sa scolarité dans un centre de formation pour sportif de haut niveau. Si jamais on le vire, ses chances se réduisent à peau de chagrin. “On ne peut pas risquer de compromettre son avenir.”

Et je suffoque.

Je suffoque en repensant à M., viré en deux mots il y a quelques mois. Il doit intégrer une Seconde Pro mécanique auto l’année prochaine, et personne ne s’est soucié de se préoccuper s’il a bien intégré son nouvel établissement, s’il a bien fait les démarches d’inscriptions pour l’année prochaine. Ce n’est que de la mécanique auto.

Je suffoque en pensant au discours de déception que j’ai tenu aux 3ème Tortignon aujourd’hui, qui peuvent se montrer géniaux avec certains profs et infects avec d’autres. “Soyez francs. Arrêtez la duplicité, les principes moraux que vous vous forgez aujourd’hui vous poursuivront toute votre vie.”

Je suffoque en pensant à la série Daria, quand la principale du lycée exige que le prof de français de Kevin, le joueur de foot américain décérébré, gonfle les résultats du débile parce qu’elle ne veut pas “qu’il soit viré à causes de résultats d’une nullité confondante. Ces connards de l’Académie et leurs exigences de merde !” Jusqu’à ce soir, je trouvais ce passage hilarant.

Je suffoque en pensant que j’ai l’aspiration de préparer les mômes pour un monde dur et un injuste mais dans lequel ils pourront faire une différence. Un monde où, je leur dis souvent, si on est juste, et fort, et gentil (c’est la même chose, ces trois mots), on peut vivre libre et sans se soumettre. Sauf que, même si tu voles un truc et que tu le revends, tu peux t’en sortir quand tu es bon sportif.

Au nombre de mes défauts, je ne pense pas que la vindicte figure en bonne place. Je ne veux pas la tête de ce garçon. Mais j’ignore si, à son probable conseil de discipline, je parviendrai à baisser la tête et à m’asseoir sur mes principes pour ne pas compromettre son avenir. Si le pragmatisme d’un avenir sportif à préserver me coudra la bouche.

Ça déchire. Un peu.

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