
Aujourd’hui journée gros yeux pour les 3èmes Orphée.
Pour commencer, ils ont voulu truander B., en essayant de déplacer son cours d’Histoire-Géo sans qu’elle soit informée, comptant sur une absence de communication entre les enseignants et la Vie Scolaire. Pas de bol, ils se sont fait griller. De bonne grâce, ils acceptent mes remontrances, qui ne se focalisent absolument pas, cette fois, sur le pédagogique. L’enjeu n’est pas dans le retard qu’ils prennent dans le programme du brevet, ni dans la relation de confiance que nous entretenons. Là, ils ont clairement voulu jouer avec le cadre, et je m’applique à leur rappeler que les limites sont bien là. Sèches désagréables, mais essentielles. J’ai la voix qui claque, dans le silence.
Un silence sans hostilité. Je suis dans l’un des rares moments où je passe à la classe un “bon savon”. Que je ne fais pas durer. Vous avez voulu jouer avec les règles, je pensais que vous aviez passé ce stade. Ce n’est pas le cas, du coup vous viendrez rattraper l’heure que vous avez manquée. Non je ne veux pas savoir ce que vous en pensez, entendre vos arguments ou négocier. Pas cette fois.
Et puis on se remet au boulot. Sans la moindre rancœur, ils bossent le reste de l’heure. Et je suis ravi de voir qu’ils sont capables d’assumer.
Pas de bol, il s’agit de la correction de leurs brevets blancs. Qui sont totalement catastrophiques, comme l’ensemble des 3èmes d’Ylisse. Ça grogne, ça se plaint :
“Le prof qui m’a corrigé, il m’aime pas. Forcé.
– Les copies sont anonymes, T.
– Vous avez moyen de savoir, on le sait, hein. Vous nous avez sacqués, j’en suis sûr.
– Voilà. C’est ça. On vous a sacqué.”
Je cède à mon penchant habituel quand ils m’énervent de basculer dans le grotesque. Ça me défoule, ça dédramatise la situation, et ça permet quand même de faire passer des idées. Je tournoie avec toute la dextérité d’un derviche bourré :
“Vous avez tout compris ! Nous adooooorons vous traumatiser. C’est notre seul but dans la vie ! Chaque matin, les profs se lèvent en se demandant comment vous pourrir l’existence ! Moi-même, je ne me couche satisfait que si j’ai fait pleurer un élève ! Je fais des stages dans les prisons des pires dictatures pour me cultiver !”
Quand ils baissent la tête pour sourire, en général, c’est gagné. J’émerge de ma persona de désaxé exubérant et redeviens M. Samovar. Et je laisse tomber.
“Ou alors cette note représente la dose de vous-même que vous avez mis dans votre copie.”
À nouveau ils haussent les épaules. Admettent. Tandis que je remercie le grand spaghetti cosmique d’être, cette année, tombé sur une classe avec laquelle j’ai pu me mettre à l’unisson.
Je sors de cette double engueulade fourbu, vidé, mais ravi. Par deux fois ils ont compris. Et pour ça, j’ai juste eu à jongler avec mon trouble de la personnalité multiple.