
Heure de cours avec les troisièmes Daleks. Je tente de réfréner de légitimes pulsions homicides en jonglant avec un texte de Buzzati.
“… Et n’oubliez pas : ne pas confondre auteur et narrateur… Oui, K. ?
– Monsieur, auteur c’est un métier ?
– Rarement, c’est plutôt une vocation.
– Comment ça ?
– Eh bien les gens écrivent pour le plaisir. Comme il y a peu de musiciens ou de peintres professionnels.
– Genre, c’est permis d’être artiste ? Moi je peux faire de l’art ?
– Oui.
– Mais à quoi ça sert, si on ne gagne pas d’argent ?”
Je m’apprête à jouer la carte du “oh oh oh, bien sûr, tout le monde peut, moi qui suis prof, j’écris bénévolement, je suis un artiste !” et ainsi passer pour un naze une fois de plus, quand mon regard croise celui d’E., toujours blasé, toujours méprisant. Fraction de seconde.
“E., vous êtes rémunéré ? (E. fait du rap, dans un groupe. Je le sais parce qu’on sait tout en salle des profs.)
– Y a quoi encore ?
– Pour votre musique. Vous gagnez de l’argent ?”
E. penche la tête de côté. Je connais ces yeux. Il fouille violemment mon visage à la recherche d’une moquerie. De la plus petite trace d’agressivité. Ça a pris du temps, mais j’ai appris à éviter son brasier oculaire. Il n’y a sur mon visage qu’une curiosité impatiente. Dépêche-toi mon gars, je ne te demande pas la racine carré de six cent vingt sept. Lui, un peu méfiant :
“Non…
– Voilà. Du coup, K. se demandait ce qui peut pousser à faire de l’art. Vous lui expliquez, moi je dois poursuivre sur ce que j’ai commencé.”
Je me détourne. Je n’essaye même pas de tendre l’oreille à ce que dit E., il le sentirait. Je combats à tout crin ma pulsion “L’Instit’”, je n’invite pas ce grand machin qui déteste les profs mecs à ouvrir son coeur, à expliquer devant toute la classe les ressors de sa création artistique. Parce que j’ai déjà essayé, qu’il se foutrait de ma gueule et de celle de ses camarades. Je tente juste de le reconnaître dans ce qu’il sait faire et dans le bien qu’il peut faire, à un instant précis, à l’un des siens. Je ne lui adresse plus la parole jusqu’à la sonnerie, il ne la demande pas, ni ne se fait remarquer. Ce qui est rarissime.
Deuxième heure. Travail d’écriture en binôme. E. vient se placer devant mon bureau. Lève la main, demande de l’aide pour parfaire son texte (déjà excellent, E. écrit bien). Je combats ma pulsion de me précipiter vers lui, de le complimenter pour son investissement. Je m’applique à lui donner des réponses précises, à confronter mon avis sur ses arguments. Il hoche la tête. Continue à me regarder. Ne pas ouvrir la bouche, je prononcerais forcément un mot de trop.
Fin du cours. Il me rend une copie impeccable – plus propre que souvent – il est le seul avec son binôme à avoir finit dans les délais. Je récupère son texte.
“Monsieur ?
– Hmmm ?
– Passez une bonne soirée, monsieur.”
Je relève la tête. J’ai un sourire un peu fatigué aux lèvres, E. me regarde presque avec le même.
“Bonne soirée E. À bientôt.
– Ouais. Merci.”
Il y a des petites victoires qui épuisent.