Mardi 12 septembre

Alen a, en vrai, un nom étrange, qui sonne comme le bruit d’une rivière. Alen sourit souvent, et avec tout le visage. Alen est arrivé comme prof de maths contractuel cette année dans le collège et a passé pas mal de temps à gérer de petits monstres lors de la semaine d’intégration.

“C’est pas Monsieur Alen, ça !” gronde Miki avant d’entrer dans son premier cours de maths de l’année. Il tchippe, alors pendant que les autres élève de quatrième Glee entrent en cours, je le prends par l’épaule. Miki, c’est de la nitroglycérine, comme dirait Monsieur Vivi. À manipuler avec précaution.

“Ça ne va pas, Miki ?
– C’est qui lui ?
– C’est votre professeur de maths, et vous avez raison, ce n’est pas monsieur Alen. Il y a eu un… imprévu, et il a dû partir. Du coup, vous avez un nouvel enseignant. Vous lui fait bon accueil, j’imagine.”

Miki hoche la tête. Le monde fait à nouveau sens, il rentre satisfait. 

Il est bien le seul.

Alen a appris du jour au lendemain – non, même pas – du jour au jour, qu’il n’enseignerait pas à Ylisse. Qu’on l’attendait dans un bahut à quarante kilomètres de là, et plus vite que ça s’il vous plaît. 
En cause, un bug dans la matrice, une série de soucis informatiques. Le Grand Rectorat a injustement affecté un prof dans notre bahut, prof qui a – légitimement – refusé le poste en attendant qu’on révise sa nomination. Alors comme il fallait un prof devant les élèves, on a appelé Alen, un contractuel, un de ces rouages si pratiques de l’Éducation Nationale. Recrutables et congédiables à l’envi. Mais la révision n’a pas eu lieu. Du coup le prof titulaire fera bien cours à Ylisse, peu importe le bug, et Alen est déplacé sans la moindre arrière-pensée. Pour les cours qu’il a pu préparer et qui seront, de fait, caduques – il ignore quel niveau il va avoir dans son futur bahut – pour les mômes qui ont fait sa connaissance et ne le verront jamais enseigner, pour Cheffe qui a dû annoncer tout cela et passer, évidemment, pour le visage de cette administration sans coeur, pour Alen, enfin, dont le sourire, ce matin, est un peu tremblant.

Aujourd’hui je suis colère. Devant, encore une fois, ce manque de considération pour les enseignants en général, les plus précaires en particulier. Fais cours et ferme ta gueule feignasse, tu as la mythique – totalement mythique concernant Alen et les autres – sécurité de l’emploi. Bosse avec tes collègues même si tu es trimballé de collèges en lycées au gré des erreurs d’affectation. Sois enthousiaste, rigoureux, irréprochable, même si tu dois te taper une heure et demie de transports cette année alors que tu prévoyais vingt minutes. Et va pas en plus te plaindre, il y a plus malheureux que toi.

Voilà, mesdames et messieurs, parmi ceux qui enseignent à vos enfants, il y a Alen, et d’autres comme lui. Qui ne font sans doute pas le boulot le plus difficile du monde, mais à qui on demande de donner le meilleur de même, à vos mômes, quand bien même on leur refuse la politesse la plus élémentaire : dire ce que l’on attend d’eux, et où on l’attend.

Je ne me fais guère d’illusions quant au statut des professeurs précaires, au vu du climat politique français. J’invite juste à ce que l’on pense un instant à Alen, la prochaine fois que l’on évoquera l’immobilisme de la caste de privilégiés du monde enseignant.

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