
Le vampire, l’ogre, le monstre s’est éveillé.
À Ylisse, toujours le beau côtoie le plus poisseux.
“Heavens break trough.”
Le beau : j’arrive des ailes aux chevilles. Je me suis couché trop tard, pourtant, deux litres de bière sous les paupières. Hier j’étais de concert avec Monsieur Vivi et c’était magique.
Le laid : premières bordélisations de jeunes collègues par des classes particulièrement hargneuses. Les symptômes, toujours les mêmes : les victimes qui entrent en salle des profs avec le rire nerveux qui cherche – sans succès – à mettre à distance l’insolence, l’infect, l’inacceptable dont ils ont été victimes. “Ahah, ils ont été un peu loin, les 3èmes aujourd’hui.” Et juste après, un autre adulte qui glissera à une oreille informée : “Je suis passé devant sa salle, c’était vraiment l’horreur.”
Et toujours les mêmes réactions : “Ah mais il ne faut pas que t’acceptes ça ? Tu veux que je viennes co-enseigner ? / Tu en as parlé à leur CPE ? / Appelle leurs parents, ça marche bien !” De pauvres bandages. Des conseils certes efficaces mais bien impuissants à laver le sentiment dégueulasse que l’on ressent après qu’un môme vous ait affirmé, les yeux dans les yeux que vous n’êtes pas intéressant, que vous n’avez pas d’autorité, qu’il faut même pas lui parler.
“Heavens break trough.”
Le beau : le papa de Cariatide à la première réunions de parents de l’année, qui, avec la voix d’un prédicateur évangélique, se lève et, le doigt brandi clame que c’est orignal ce qu’on fait en Glee, qu’il est à fond derrière nous, que tous les parents ont confiance en nous. Je m’attends presque à ce que le public commence à claquer des mains en rythme et reprenne en coeur son “On vous fait confiance !” qu’il profère d’une voix vibrante.
Le laid : deux heures de réunion durant lesquels on se torture la cervelle et on s’échauffe la bile à tenter de donner à une promesse de campagne une existence pédagogique concrète. Avec toute sa réserve, même Cheffe Adjointe tente de faire preuve de sa désapprobation : “Nous sommes fonctionnaires, nous faisons ce que l’on nous dit.”, affirme-t-elle les lèvres serrées avant de défendre bec et ongles un projet qui n’est que l’avatar supplémentaire des études dirigées, mais qu’on tente de faire passer pour une panacée. (Oui, ceci est mon premier crochet du droit à mon devoir de réserve, ça arrive parfois). Pendant ce temps, j’ai mon ordinateur sur les genoux et en douce je… travaille à un projet interdisciplinaire Histoire et Français. Jamais je n’ai eu autant l’impression que le travail didactique, disciplinaire n’est autant déconsidéré. Il doit être irréprochable, mais surtout, pas préparé au grand jour. Bossez chez vous, loin des regards. Au collège, vous arrivez avec votre boulot parfaitement prêt, et vous livrez à des expérimentations pédagogiques et des projets, et le sourire aux lèvres s’il vous plaît.
“Heavens break through.”
Ce soir, je ressortirai du bahut, épuisé, péniblement, comme toujours parce que même quand tu as terminé, il y a un collègue qui a besoin de ton aide, un parent qui a oublié sa sacoche dans ta salle, une info urgente à faire passer. Sortir d’Ylisse à ce moment, c’est s’extraire d’un marécage. Alors penser, penser au beau. Se dire que les cinquièmes ont ri comme des baleines aux pitreries de Nasr Eddin, que les troisièmes ont très sérieusement débattu de la possibilité pour un cambrioleur de se faire projeter dans l’océan par un vieillard possédé par le fantôme d’une loutre. Que tu vas peut-être aider Malkouth à trouver un projet d’orientation pour une de ses élèves.
“Heavens break trough.”
Que T. a écrit une chanson.
Deux semaines à peine et déjà, il faudra s’armer de cette lance faite de tout ce qu’il y a de beau et de bon dans ta vie pour tenir et aider.