
Pendant longtemps, je n’aimais pas que les élèves se moquent.
Je vomissais leurs rires gras devant les oeuvres que je leur proposais de découvrir, mes réserves de patience s’asséchaient dès que j’en voyais un faire un jeu de mot relevé du style Marcel Prout à son voisin.
J’avais fini par prendre ce genre de réactions comme un mal nécessaire, une affliction chronique que je devrais supporter durant toute ma carrière de prof.
Comme toujours, quand on a un problème, il faut s’en ouvrir aux premiers concernés.
“Alors dites-moi. Ce qui vous fait rire dans ce tableau.”
Nous sommes vendredi après-midi, trois autoportraits sont projetés au tableau, dont un de Frida Kahlo. Ça glousse plutôt très fort. Comme toujours, ils se mettent sur la défensive, et c’est le moment le plus délicat.
“Non, c’est bon, on rigole pas monsieur, on travailler allez !
– Si vous riez. Ça n’a rien d’étonnant, il est perturbant, ce tableau, quand même. Dites-moi.
– …
– C’est le décor ? L’aspect physique de la femme ?”
Ma voix est totalement neutre. Ni réprobation, ni recherche de complicité. Mais c’est aussi une voix qui appelle une réponse, et ils savent déjà que je ne lâche jamais. J’attends. Finalement un, plus courageux ou trublion que ses copains :
“Ben, la dame…
– La femme.
– La femme pardon elle a une… une moustache.
– Oui. Je trouve ça perturbant, aussi.
– Mais pourquoi elle a fait ça alors ?”
Une autre môme lève la main. Propose une explication. Petit à petit les rires se calment. Et le débat se met tranquillement en place.
Ça fait deux ans que je vois les railleries comme un outil. L’un des seuls outils dont certains élèves disposent pour affronter l’inconnu, les exigences d’un parent ou d’un prof. C’est un outil bien laid. Mais plutôt que de le leur arracher, je me fais violence. Pour les laisser donner le premier coup avec, puis leur en donner, tout de suite, d’autres. L’analyse. La curiosité.
Ça ne fonctionne pas toujours. J’aimerais qu’ils me fassent confiance, qu’ils se disent qu’ils n’ont pas besoin de rires gras pour se présenter à Frida Kahlo, Céline ou Emily Brontë. Parfois je les rabroue. Mais en fin d’heure, ils sortiront en me demandant d’autres titres de tableaux de Frida. D’autres noms de peintres.
Patience.