
Un nouveau lundi après-midi, heures tellement bordélogènes, avec les troisièmes Max. Un nouveau miracle. Porté par mon boulot et celui de T. Je leur fais lire “Quiz aux travaux forcés”, de Dino Buzzati. Histoire géniale, style vieilli. T. a amélioré mon travail, toujours un peu bordélique, toujours manquant un peu de contours.
Dans la peau de journalistes, les mômes doivent explorer cet étrange pénitencier, qui permet, une fois, une unique fois, aux prisonniers de plaider leur cause devant une foule. Je prends le temps d’expliquer en détail à la classe ce que j’entends d’eux, et je sens, très rapidement, que ça va le faire. Que les gamins comprennent. J’ai fait l’effort de leur lire l’histoire entièrement, de la leur faire vivre, Monsieur Samovar ancien intermittent, des fois narrateur sur scène. Le boulot est cadré, expliqué. Et leur laisse assez de liberté pour qu’ils emploient leurs outils propres.
J’ai rarement été aussi en adéquation avec les valeurs que je porte que cet après-midi. Aucune compromission, de 14 à 16 heures. Je fais découvrir à mes élèves un texte complexe, à mille lieux d’eux mêmes. Tous liront le même et j’aurai les mêmes exigences pour chacun. Mais la rigueur de T. et mon intuition donnent aux troisièmes Max les outils qu’il faut pour explorer la nouvelle. Deux heures de travail concentré et heureux. Qui bascule de l’extrême concentration aux papotages joyeux quand il y a besoin de faire prendre l’air à l’attention. Ainsi, Karen, qui, l’espace de trois minutes, va énumérer ses profs de collège :
“Il y avait Monsieur R., c’était trop bien ce qu’on faisait avec lui ! Monsieur P. qui voulait tout nous expliquer bien bien comme il faut, même quand on était pénible. Monsieur J. avec qui on avait fait un débat. Et puis il y a vous… Et vous…”
Elle me regarde, sans le moindre respect et sans la moindre insolence. Diagnostic :
“… Vous, en vrai, ça va en fait !”
Je me sens bizarrement flatté. Et je vais aider Fletcher, qui s’est décidé à écrire pour la première fois depuis… au moins six mois. Et qui du coup, se galère un peu à faire une phrase complexe. Pas grave. Je peux l’aider, j’ai le temps, tout le monde est à fond, entre Jeane qui, spontanément, s’est levée pour aller faire une recherche à l’ordinateur et Geddoe qui passe dans les rangs en distribuant des dictionnaires.
Deux heures parfaites. Qui ne resteront pas dans les annales. Pas besoin de les formaliser dans un projet délirant, pas besoin de théoriser des heures durant. Juste se réjouir que, deux heures durant les gamins aient bossé avec bonheur et exigence. Et se soient rendus compte. Que la littérature, que ces mondes, cette langue si éloignés d’eux-mêmes, n’est jamais qu’à la portée de leur intelligence.