Jeudi 5 avril

J’ai 6 ans. Je lis “Gaston Lagaffe” (c’est de saison), et je demande à mon père :

“Mais quand Monsieur De Mesmaeker il arrivera à signer les contrats ?
– Mais s’il parvient à les signer, Gaston, c’est fini ! (Papa pense, je crois, que ces contrats permettent la vent de Spirou à l’homme d’affaire).”

Je ne comprends pas. Je rigole aux éclats devant les déboires de ce businessman ridicule et de Prunelle, vraiment trop nerveux. Mais il serait normal que ce gag récurrent ait une fin, ce n’est pas “normal”. Au fond de moi, je sens que cette incompréhension, teintée d’une légère inquiétude, est légitime. Mais il me manque les mots pour argumenter, et demander davantage d’explications. Il semble y avoir une façon “normale” de lire, à laquelle je devrais me référer, et défendre la mienne nécessitera des mots dont je ne dispose pas encore.

Avance rapide, vingt-neuf années plus tard. Cinquième Arkham.

“Mais monsieur, Jim qui a été si vigilant sur les marins à la jambe de bois n’a aucun doute sur Long John Silver ? Ça n’est pas logique !”

L’incompréhension de Gaston ne m’a jamais quittée.

“C’est vrai. C’est incohérent. En fait, l’auteur se permet de tricher un peu avec le caractère de Jim pour rendre le voyage plus palpitant. Il espère qu’on lui pardonnera par la suite, parce que grâce à cette tricherie, on aura plus d’aventure, de suspens et d’action.
– On a le doit de tricher comme ça dans un livre ?
– C’est l’avantage, il n’y a pas tant de règles que ça dans les histoires. Mais vous avez tout à fait le droit, vous de trouver ça bizarre.
– Et on fait quoi alors ?
– Vous pouvez vous inventer une explication, par exemple que Jim est trop excité par son départ pour faire attention à ce détail, ou bien juste attendre de lire la suite pour voir si vous pardonnez à l’auteur.
– C’est bizarre les livres quand même.
– Parfois.”

Nina hoche la tête, avec un sourire rassuré. Et se replonge dans les pages et vers l’île au trésor.

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