Mardi 29 mai

Aujourd’hui, j’ai utilisé ma balle en argent.

Celle que je ne peux tirer qu’une fois tous les deux, trois ans, ou peut-être même une fois par établissement, comme a dit T. en plaisantant peut-être moins qu’il le croyait.

Et comme de bien entendu, cette balle en argent, il fallait l’employer à un moment exceptionnel. Durant ce fameux spectacle de fin d’année des cinquièmes et des quatrièmes Glee, dont je vous rebats les oreilles depuis trop longtemps à présent.

Ils y sont, cette fois c’est pour de bon. Six mois de boulot. Les textes qu’ils ont écrits, la musique de Monsieur Vivi, les costumes de A…. Tout est prêt et dans quelques heures, ils vont être au-delà de toutes les espérances. Même si je m’y attendais, parce c’est toujours comme ça et que ma mère m’avait prévenu du haut de ses années de chorale avec des mômes : “Ils vont être horribles avant, et merveilleux sur scène.”

Mais en attendant, Tir prend son sarouel à pleines mains et balbutie : “Mais c’est pas possible !”

Tous les habitants de la Ville du Bas portent un sarouel, dans l’histoire. Tous les habitants de la Ville du Haut une chemise. Étant l’enfant des deux, Atis, joué par Tir, porte un élément de chaque. Et Tir refuse catégoriquement. Vêtement trop ample, trop différent de ce que lui, Tir, porterait. Il va y avoir ses potes. Il va y avoir ceux auprès de qui il est tout autre chose que ce qu’il est sur scène. Ylisséen dur et moqueur. Il va y avoir tout ce qui risque de faire s’écrouler le paradoxe qui le fonde, au collège. Le gamin capable de tchipper (je t’invite à chercher le terme sur internet, c’est édifiant) un prof et de chanter d’une voix d’ange. Ce sarouel rouge, c’est l’élément de chaos, qui peut le faire basculer définitivement du côté des “bons” élèves, qui mettent le bahut avant leur statut.

Et ça pour Tir, ça n’est pas possible.

Et si forte est la contradiction que les sanglots viennent. Que des larmes honteuses coulent. Et qu’il continue à protester que “ça n’est pas possible”.

Crève-coeur.

Jusqu’alors, je l’ai écrit hier, je ne complimentais pas Tir. Jamais. Parce que je soupçonne qu’une partie du respect que nous avons l’un pour l’autre vient du fait que nous ne glosons pas sur nos qualités respectives. Et en règle générale, je dis rarement aux môme à quel point ils m’émerveillent. C’est un point d’achoppement parfois violent avec des collègues. Je peux comprendre le besoin de reconnaissance d’un élève. Mais le langage affadit, terriblement. Et je préfère mille fois montrer mon attachement à eux dans mes actes, mes cours et ce que je leur propose professionnellement, plutôt que dans un discours.

Qu’il faut garder pour dans des circonstances semblables.

Alors, face à lui, je lui dis. À quel point de l’admire. À quel point je le trouve talentueux, et à quel point je ne le lui ai jamais dit parce que je ne veux pas détruire ça en lui en parlant. Je lui dis qu’il a le choix. Que tous ont le choix et que dans toute autre circonstances, je le laisserais se décider seul. Mais que là, j’ai envie, égoïstement, en tant que personne qui le connaît à peine depuis quelques mois, qui n’est pas son prof, qui le connaît avant tout dans les Cités Aveugles, j’ai besoin qu’il soit Atis. Qu’il porte ce personnage par son chant et son regard. Tir me regarde, patient. Et je n’arrive pas à déchiffrer ce qu’il y a au fond de ses yeux. Comme toujours avec lui.

J’ai tiré ma balle. Peut-être en pure perte. Peut-être est-ce F., qui a osé le prendre dans ses bras qui l’a convaincu. Peut-être est-ce C., qui l’a un peu bougé et le connaît mieux que moi. Peut-être sont-ce les paroles précises de Monsieur Vivi. Toujours belles.

Mais un peu plus tard, dans l’obscurité de la salle, file un éclair rouge. Je regarde Tir, qui me tend la main et à qui je fais le plus maladroit des checks. “Je ne checke jamais.” Il rigole, assurance encore fragile.

Et ce soir-là, autant que tous les autres, il est beau.

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