
Comme tout prof qui se respecte, j’écoute France Culture quand je corrige des copies, ou que je joue à World of Warcraft.
Et comme toute radio qui se respecte, France Culture traite de sujets de société. Genre là, dans ce que j’écoute, la religion. Et j’entends cette petite phrase qui, comme un tube de l’été, donne de plus en plus envie de se curer l’oreille avec une foreuse à chaque fois qu’on l’entend : “Il faut que les profs se forment à ça.”
Je ne compte plus le nombre de domaines dans lequel, d’après les média, je dois me former : la religion, donc, mais également sa soeur, la laïcité, l’écologie, la sociologie, le sexisme, le monde du travail, les fake news, la communication non-violente et j’en passe des centaines.
Et lorsqu’il ne s’agit pas des media, ce sont les responsables politiques qui se font porte-paroles de l’ouverture de notre champ de compétence.
On se retrouve donc, au gré des programmes disciplinaires et des marottes des chefs d’établissement, sommés de nous former sur les domaines les plus hétéroclites.
Les jours où je suis optimistes, je vois à travers ce discours ambiant l’espoir que le professeur pourra, d’une façon ou d’une autre, apprendre l’intégralité de la société aux gamins qui lui sont confiés. Les autres, je pense que nous sommes le meilleur bouc émissaire du monde. Combien de fois n’ai-je pas entendu – y compris de la part de collègues – “mais au fond, à quoi ça sert, pourquoi on n’apprend pas des choses vraiment UTILES ?”
Dussé-je passer pour un réactionnaire à provoquer un voyage temporel de mille ans en arrière par ma simple présence, je vois en ces injonctions le pire service à rendre aux mômes.
Les formations didactiques, servant aux enseignants à s’améliorer dans leurs disciplines, sont de moins en moins nombreuses. Alors que c’est par là que se trouve, à mon sens, la réponse à cette angoisse, relayée de parents en journalistes en politiques : “mais COMMENT faire en sorte que ces futurs adultes ne déconnent pas sévères ?”
Comment ? En leur apprenant vraiment, rigoureusement, passionnément, nos matières. Il y a dans l’Histoire, dans la Littérature, dans l’EPS, dans la SVT et dans tous les autres domaines de connaissances, des portes qui ouvrent au civisme, à la nuance, à la décence.
Je conçois le Français – pour parler du domaine dans lequel j’ai quelque expertise – comme une discipline totale. Dans laquelle l’apprentissage des mécanismes de la langue se double d’une discipline mentale, la fréquentation des auteurs est une porte sur l’humanisme, la production d’écrits l’une des meilleurs initiations à l’esprit critique.
Encore faut-il avoir le temps. Et les outils.
Car oui, quand je ressors d’un cours dans lequel j’ai fait répondre la classe à cinq questions de compréhension et que tout le monde a noté le corrigé, sagement et sans poser une seule question, j’enrage. Mais quand, vraiment, les mômes se sont enthousiasmés pour la montée crescendo de l’angoisse dans l’histoire, quand ils commencent à comprendre que les mots ne sont pas interchangeables, quand un adjectif attribut rend Fantine plus déchirante encore, ou quand un débat entre deux équipes est emporté par une tirade, dans laquelle on sent les lectures récentes, alors je jubile.
Je ne vois pas l’expertise dans nos matières comme une faiblesse ou une idéologie rigoriste. L’enseignement de matières d’apparence abstraite fournit une ouverture incroyable sur le monde et le fonctionnement de la société. A condition que nous ayons le temps, et les moyens, d’enseigner le domaine dans lequel nous avons été reconnus compétents.
Le domaine qui s’ouvre sur la religion, la laïcité, le sexisme, l’écologie, la sociologie…