Mercredi 19 décembre

Deuxième jour de stage et, comme à chaque fois dans ce genre de moments, je m’émerveille de voir à quel point tout groupe d’adultes invité à se désinhiber un tout petit peu rebascule dans des comportements adolescents. Je n’ai aucun regret de mon adolescence, que j’associe très fort à une période de détestation et d’incapacité à relever mon estime de moi-même au-dessus du niveau de la fosse septique, je suis donc plutôt heureux de la revivre par tous petits bouts dans un contexte sécurisé et maintenant que je m’aime un tout petit peu plus. 

Il y aura donc les chuchotements pendant que la très courageuse artiste intervenante nous donne des consignes, les blagues plus ou moins drôle, les poussières de flirt, les déjeuners au fast-food.

Et bien sûr l’égocentrisme.

Je ne canalise plus du tout mon côté diva de la scène et me trémousse donc sans aucun complexe quand on nous demande de danser les yeux fermés, improvise vingt secondes de growl ou rampe par terre avec entrain.

Mais le plus beau moment, c’est quand on nous demande de chuchoter à l’oreille d’un partenaire un texte qu’on a choisi. Ça m’a paru mission impossible, d’abord. Parce que, quoi, dix lignes parmi toutes celles qu’on aime, non mais ça ne va pas ? 

Et puis je repense à G., qui me dit que dans L’Océan au bout du chemin, au début, on a du mal à savoir si le narrateur est un adulte ou un enfant. 

Comme en ce moment.

Alors voilà ce que je chuchote.

“Il était temps, je le savais, de me rendre à la maison agitée et joyeuse de ma sœur, toute toilettée et guindée pour ce jour. J’allais discuter avec des gens dont j’avais oublié l’existence depuis des années et ils m’interrogeraient sur mon mariage (sombré une décennie plus tôt, une liaison qui s’était lentement effilochée jusqu’à ce que, finalement, comme cela semblait être leur lot commun, elle cède), me demanderaient si je voyais quelqu’un (non ; je n’étais même pas sûr d’en être capable, pas tout de suite), et me poseraient des questions sur mes enfants (tous grands, ils mènent leur propre vie, ils regrettent de ne pas avoir pu venir aujourd’hui), le travail (ça marche, merci, répondrais-je, sans jamais savoir comment parler de ce que je fais. Si je savais en parler, je n’aurais pas besoin de le pratiquer. Je crée de l’art, parfois je crée de l’art véritable, et parfois il comble les vides béants de ma vie. Quelques-uns. Pas tous). Nous évoquerions la disparition ; nous nous souviendrions des morts.”

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