Vendredi 7 juin

“Monsieur, je voulais vous dire au revoir.”

Roog m’a abordé au sortir de la salle 118. C’est très bizarre. Après le conseil de classe, je m’attendais à ce qu’il parte totalement en vrille, étant donné qu’il a obtenu son passage en seconde générale, ce qui était son premier choix.

Or, depuis la semaine dernière, il s’est métamorphosé, dans l’autre sens. Il a changé de place et se montre infiniment plus attentif en cours. Il a adopté l’attitude que je préconisais dans son bulletin – “sortez de votre zone de confort et structurez votre participation orale”, aka “accepte de te tromper et ne COUPE PAS LA PAROLE AUX AUTRES BERDEL DE MORDE” – à un tel point que c’en est comique.

Hier, nous avons répété son oral de brevet juste avant son passage. Un exposé brillant, dans un bordel sans nom.

Il a obtenu, à l’examen, 90/100.

Je lève un regard surpris sur son visage mince, qui gagne très légèrement en largeur.

“Au revoir ? Il n’est pas un peu tôt.
– Non, c’est pas ça mais avec les révisions, la semaine projet, tout ça, je suis pas sûr de trop pouvoir vous le dire correctement.
– D’accord. C’est délicat de votre part.
– Vous allez dire que ça me ressemble pas ?
– Je ne sais pas, c’est un moment drôle ou sérieux ?”

Il ne répond pas et se balance d’un pied sur l’autre. Une partie démente de moi-même imagine une pico-seconde que je sors de ma réserve professionnelle, et lui avoue à quel point j’ai adoré être son prof. Que je l’aime profondément pour sa finesse, son humour et la sensibilité dont il est capable de faire preuve, que j’ai rarement été autant blessé que quand j’ai appris qu’il se comporté comme un sale petit enfoiré avec d’autres collègues, à chaque fois. Je lui dis que son intelligence est belle et précieuse, et qu’il réussira, s’il a le courage d’être davantage lui-même et moins ce que le collège d’Ylisse attendait de lui.

Je me tais. Parce que je ne suis pas dément. Et que j’espère qu’une partie de tout ça a été transmise comme un enseignant doit le faire : à travers le temps que nous avons passé en cours, les conseils donnés, la joie de l’avoir vu progresser.

Je me tais parce qu’il n’est ni un fils spirituel, ni un ami, ni une béquille de mon ego. Il est un élève. Et la plus haute distinction à laquelle je puisse aspirer en tant qu’enseignant est de le voir s’éloigner avec l’intuition que, pour lui, les choses iront bien.

Une pico-seconde. Il a repris la parole.

“Non mais, voilà, merci, hein, on a appris plein de trucs, cette année. C’était bien.
– Prenez soin de vous.
– Ouais, vous aussi, monsieur.”

Finalement, il sourit. Et c’est le sourire le plus serein que je le vois depuis que je le connais.

Qu’est-ce que j’ai comme chance.

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