
Ça n’a duré qu’une fraction de seconde. Je ne sais pas ce qui m’a mis sur la voie. Le bruit caractéristique, le mouvement du pouce, où le fait que ça correspond totalement à Arès.
“Arès, c’est un Zippo que vous venez de mettre dans votre poche ?”
Le garçon me lance un sourire gêné, me regarde. Je ne détourne pas les yeux, tend la main. Il me le remet.
“Il est vide, monsieur.
– Heureusement ! C’est un très bel objet. C’est un cadeau ?”
Bien évidemment.
“Il appartenait à mon grand-père.”
J’ai retrouvé Arès cette année, avec les autres troisièmes Glee, après une année de séparation. Arès, splendide et cassé, Arès qui porte les reliques de sa famille cassée en morceaux comme autant de liens avec eux. Deux montres au poignet, une bague beaucoup trop précieuse et, donc, un Zippo.
Il n’y a pas eu le moindre conflit dans cette confiscation, Arès sait parfaitement que je vais lui remettre l’objet à la fin de la journée, et qu’on en profitera pour discuter un peu. C’est qu’avec Arès, je connais mes limites.
Il y a un côté sombre, chez lui, auquel je n’aurais jamais accès : Arès fume sans vergogne des joints à l’arrêt de bus près du collège. Il n’est pas improbable qu’il deale un peu, aussi. Et là-dessus, je suis impuissant. On en a parlé. Rien n’a jamais bougé.
Mais, depuis l’année dernière, Arès sourit. Souvent. Participe énormément en cours, amène ses affaires, tient son cahier à jour. Arès fait partie des mômes dont on dit qu’il doit faire de gros efforts pour réussir à obtenir son projet de seconde technologique. Il y a trois ans, le conseil de discipline lui planait au-dessus de la tête.
Et surtout il explique.
Il explique sa vie en morceaux. Ses journées dans sa famille d’accueil. Les séjours chez sa grand-mère. Les visites de ses frères.
Arès a une fascination malsaine pour l’argent et flamboyante pour les univers imaginaires. Il peut rouler des mécaniques en classe et tourner en ridicule l’emploi du terme “dévirilisation” chez Romain Gary. “Mais ouais monsieur, genre les garçons ne pleurent pas ! C’est limité, comme réflexion.”
Comme l’intégralité de ses condisciples, le collège ne sauvera pas Arès. Mais s’il est une chose que nous lui avons appris, c’est qu’il est libre, de ne pas dépendre que de son passif de “pauvre gosse”. Nous ne sommes pas les seuls, bien entendu. Mais j’aime à croire que nous y avons contribué. En le mettant sur scène lors des projets musicaux. En le poussant à s’améliorer. En essayant de l’écouter avec compassion mais sans apitoiement.
Et le collège, ce collège, lui a apporté de quoi se débarrasser d’une partie de ses chaînes. Ce n’est pas rien, de faire goûter à la liberté.