Vendredi 29 novembre

Il arrive à tout enseignant, lors de sa carrière, de vivre des moments mythiques : sorties scolaires fabuleuses, engueulade homérique avec un élève, découverte par une classe d’un nouveau champ des possible.

Je l’affirme sans aucune réserve (ni aucune modestie) : l’heure de 13h à 14h que j’ai vécue aujourd’hui rentre immédiatement au panthéon de mes souvenirs d’enseignant ainsi que dans mon enfer personnel. Alors oui, comme vous vous en douter, je risque de verser un tout petit peu dans l’hyperbole.

Sourions c’est parti.

En ce début d’après-midi, je me rends donc d’un pas décidé avec les quatrièmes Dracaufeu en salle informatique. Motivés par le cours sur le fantastique les mômes ont produit de fort chouettes rédactions, que j’ai proposé d’inclure dans un petit recueil choupi. D’où création du petit recueil choupi. Nous entrons dans la salle informatique, que l’on pourrait également nomme Splendeur et Misères du collège Ylisse. Deux ordinateurs ne s’allument plus, il manque plusieurs souris et Allen me fait remarquer que la barre espace de son poste ne fonctionne que si on lui décoche un coup de poing à faire pâlir Rocky d’envie. Qu’à cela ne tienne, j’installe mon cheptel qui se met, bon an mal an, au boulot, après s’être fait réexpliquer certaines fonctions avancées de la bureautique, telles que l’allumage d’un ordinateur (”non, là vous avez juste allumé l’écran”) ou comment apposer un accent aigu sur un e.
Mes explications sont d’autant plus laborieuses que je me traîne une pharyngite carabinée, qui a réduit ma voix, déjà peu sonore, à une sorte de coassement de grenouille à l’agonie. C’est donc mi par la parole, mi en langue des signes que je donne les informations nécessaires.

Tandis que je tente de juguler Pahn qui a décidé d’utiliser une batterie auxiliaire de portable comme arme contondante (ils sortent des trucs de plus en plus improbables cette année), un boxif pas possible retentit dans le couloir. J’ouvre la porte avec la poignée et une indignation légitime, pour me trouver face à une Gloria, une élève de quatrième Avaltout, dont le volume sonore vocal est inversement proportionnel à celui que je suis actuellement capable de produire :

“MONSIEUR ! JE VAIS PORTER PLAINTE ! PORTER PLAAAAAAAINTE !”

Une fois que mes tympans et ma cervelle ont regagné leurs cavités d’origine, je parviens à comprendre qu’elle et deux copines qui l’accompagnent, on été virées de leur cours de maths.
En effet, les quatrièmes Avaltout étant particulièrement relous avec le prof chargé de leur enseigner l’art délicat de l’algèbre, celui-ci a décidé, en accord avec Cheffe et Chef Adjoint, que le premier qui mouftera cette heure-ci sortira et sera pris en charge par, justement Cheffe ou Chef Adjoint dans leurs bureaux, et subira un sermon bien mérité sur les vertus de la discipline, du travail, et d’apprendre à se taire, deux secondes, pour voir.

Je vous le donne dans le mille : ni Cheffe, ni Chef Adjoint ne sont actuellement trouvables. Et plutôt que de zoner dans les couloirs comme le ferait tout collégien normalement constitué, les trois gamines ont décidé d’aller trouver leur professeur principal (”leur papa” corrige T., mi-compatissant, mi-mort de rire quand je lui relate l’anecdote.)

Peu désireux de savoir ces trois zébulones en train de faire n’importe quoi, je les fais donc rentrer dans la salle.

En général, j’aime bien les cross-over, par exemple, les épisodes de Doctor Who avec différents Docteurs sont plutôt chouettes.

Mais là, on a carrément affaire à une alchimie de l’enfer : les Avaltout et les Dracaufeu se haïssent mutuellement et commencent à se jeter des regards mauvais, tandis que j’improvise une activité pour les nouvelles arrivantes, histoires qu’elles évitent d’aller labourer la tronche de leurs condisciples du camp d’en face.

Crois-tu que cela soit terminé, cher public ? Mais que nenni !

Tout au long de l’heure, les exclusions se poursuivent et TOUS LES GAMINS ont la bonne idée de venir toquer à ma porte.

Cela implique entres autres Gon :

“Mais… Gon… Vous êtes… Vous êtes trempé !”

De fait, Gon ainsi que son cartable, dégoulinent copieusement sur le carrelage.

“Ben oui, en fait je suis tombé dans le lavabo en venant.”

Si la pharyngite ne s’en était pas déjà occupé, j’en resterais sans voix. J’envisage un instant de me pendre avec un cable USB, mais j’aimerais assez peu que le dernier son que j’entende soit le “tu-dim !” de la connexion.

“Du coup je fais quoi, monsieur, j’ai froid.
– Ben… Mettez votre manteau sur le radiateur ?”

Pendant que Gon sèche, je tente donc d’installer les nouveau arrivants, constatant que mon effectif atteint gentiment la grosse trentaine, et que les insultes commencent à vouloir fuser. Je fais les gros yeux et écris au tableau que si j’entends un seul gros mot, je SPOILE le film qu’on doit regarder à la fin du chapitre. La menace fait son effet et tandis qu’un calme tout relatif retombe sur l’assemblée, je tente de convaincre Freed qu’un bras qui roule sur lui-même n’est peut-être pas spécialement impressionnant comme image fantastique, ou encore que “Les aventures de Nora et ses amis dans la forêt rose”, ça fait moyen inquiétant comme titre. Considérations esthétiques interrompues pour signaler aimablement à Lyndis que la prochaine fois qu’elle tente de lancer une vidéo sur youtube, j’utilise mon dernier souffle pour appeler sa maman et la balancer sur le portable qu’elle s’est achetée en loucedé.

La sonnerie retentit et j’envisage de me liquéfier sur place. Je me l’interdis, me rappelant qu’il me reste encore deux heures de cours.

Dont une avec les quatrièmes Avaltout.

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