Mardi 28 janvier

Durant ce stage sur le cinéma, visionnage de Sois belle et tais-toi, de Delphine Seyrig. Des dizaines de comédiennes des années 60-70 défilent à l’écran, pour parler de sororité, de féminisme, de leur rapport au travail, du fait, c’est marrant ça, que plusieurs d’entre elles auraient été marins, si elles avaient été des hommes.

Claque assez retentissante, que de voir des problèmes actuels abordés en termes tout aussi actuels, à cinquante ans d’écart.

Et puis, rêverie, parce qu’après cent-quinze minutes de film, en général, je rêve. Je m’imagine ces femmes, pour beaucoup, par pour toutes, des fantômes à présent, déambuler dans le collège. Que penseraient-elles, hiver 2020, devant ce qui se passe à Ylisse ?

Il faudrait, il faudrait, bien sûr, reprendre des dizaines de gestes à chaque heure de cours, à chaque minute de récréation. Il faudrait reprendre tant de mots. Les garçons qui attrapent les filles par le cou ou par les cheveux, les attirant vers eux en rigolant. Les filles qui ont la bouche des insultes devant celle qui s’habille ou se comporte différemment. Les rires gras quand une élève parle de son désir d’aller visiter un établissement où l’on apprend les métier du bâtiment.

On le fait, nous les adultes, autant que possible. Mais souvent, on manque de temps. Parce que si je sermonne le mec qui est en train de plaquer une camarade contre un mur, je laisse ma classe dans la cours sans surveillance, et alors qui sait ce qu’il s’y produit. Alors, on a juste le temps de dire non. Je me demande si Rita Renoir froncerait les sourcils, si Shirley Mac Laine aurait un petit haussement d’épaules tristes.
La sororité, l’équité que l’on cherche, quand on prépare ses cours de français. Et même si l’on fait tout son possible pour laisser de la place aux autrices dans ses cours, est-ce que ça change grand-chose ? Après tout, Sylvain continuera à dire qu’un film avec une héroïne, c’est bizarre et Hilda à éclater de rire quand on décrit deux amis masculins de longue date en train de s’étreindre.

En tant qu’éducateurs, nous faisons notre possible pour permettre, comme l’étire précautionneusement Jane Fonda dans ce film, à chacun de construire sa propre masculinité ou féminité, en s’extrayant le plus possible de clichés les plus toxiques. S’il y a un âge pour le faire, c’est bien celui de l’adolescence.
Mais quel est notre pouvoir, quand, à l’extérieur, nos discours sont battus en brèche, par les images diffusées et l’esprit de groupe qui, souvent, ressasse les archétypes les plus rétrogrades ?

J’essaye de trouver du réconfort dans ce que je dis aux quelques visages amis que je me suis fais durant ces deux jours : “Bien sûr que non, on n’abattra pas un mur. Mais à force de parler et d’agir doucement, on creuse des galeries qui finiront par saper ses fondations.”

C’est tout ce que l’on peut promettre à Maria Schneider qui, les yeux baissés sur sa cigarette, le regard dépossédé de lui-même souhaite “quelque chose de plus léger.”

Laisser un commentaire