Mercredi 27 mai

Je ne sais pas si certains d’entre vous ici jouent à World of Warcraft, mais j’ai de plus en plus l’impression que notre Ministre de l’Éducation Nationale est l’anti-Illidan. Pour ceux à qui la référence ne diraient rien, Illidan est un personnage dont la phrase la plus connue a longtemps été “Vous n’êtes pas prêts.”

Blanquer est donc l’antithèse d’Illidan. Il n’est pas un grand elfe à la musculature de culturiste, il n’a pas plusieurs milliers d’années, ni de longue chevelure soyeuse et, surtout, son antienne à lui est “tout est prêt”.

Cthulhu sait que j’ai de nombreux griefs à l’endroit de la politique de cet homme. Mais je crois qu’ils palissent face aux envies de mordre qui me prennent à chaque fois que j’entends dans sa bouche ces trois mots. “Tout est prêt” : la réforme du lycée, Parcoursup, l’enseignement pendant le confinement, l’enseignement après le confinement.

“Tout est prêt.” : si tout est prêt, comment expliquer les dysfonctionnements qui se produisent par la suite ? Simple : les exécutants ne sont pas à la hauteur. “Tout est prêt.” : la phrase que l’on peut prononcer en levant les deux mains devant soi. Moi, j’ai fait mon travail, après, si ça ne fonctionne pas, je n’en suis pas responsable.
“Tout est prêt.” : notre supérieur hiérarchique le plus haut s’engage devant des enfants, des parents. Mais est-ce à lui d’acter cette promesse ? De rassurer des lycéens en panique quant à leur orientation, de régler les multiples problèmes humains et techniques faisant obstacle entre profs et élèves, de désinfecter des centaines de poignées de portes ?
Il ne s’agit pas de son travail, certes non. Mais son travail n’aurait-il pas pu consister d’abord à informer ses subordonnés, même les moins directs, de ses intentions ? De proposer, de se confronter à des oppositions, de chercher des consensus, de négocier, s’énerver, de salir sa chemise blanche ?

“Tout est prêt.” : “Mettez en place ce que j’ai décidé.”

Et comme à chaque fois, personnels de l’éducation, CPE, agents, profs, AED, direction, assistants sociaux se démèneront. Pour que la parole de Jean-Michel Blanquer devient performative. Parce que la situation est compliquée. Parce que nous tenons à nos élèves. Parce que nos protestations sont de moins en moins audibles, parce que 800 000 personnes, fatalement, ont du mal à exprimer leurs réserves d’une seule voix. Alors on tente de redresser la barre, d’éviter les écueils, en criant que ça n’est pas normal. Et quand on sera parvenu, bon gré mal gré, à naviguer entre les écueils, une nouvelle interview à la télévision : “Je vous avais bien dit que tout était prêt.”

On me dira que ce qu’on nous a demandé fait partie de notre profession. Et c’est la vérité. Mais ces efforts seraient bien plus facilement consentis si, pour une fois, ils n’étaient pas instrumentalisés.

Non, cette dernière partie de l’année scolaire n’était absolument préparée. Oui, nous avons beaucoup improvisé, avec plus ou moins de bonheur. Et je préférerais, quitte à avoir une image d’Épinal affichée dans les médias, que ce soit celle-ci : les travailleurs de l’éducation, cette grosse machine que nous avons maladroitement bricolée. Avec nos rustines, nos qualités et nos défauts. Plutôt que cette photo d’un brave ministre disciplinant son équipage agité pour le conduire en bon ordre vers des lendemains qui chantent.

Nous ne sommes pas prêts, nous ne le sommes que rarement, c’est obligé lorsque l’on travaille avec des êtres humains, de jeunes êtres humains en particulier.

Le reconnaître soignerait nos métiers de tant de maux.

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