Mardi 17 novembre

“Apophénie :
En psychiatrie, une apophénie est une altération de la perception qui conduit un individu à attribuer
un sens particulier à des événements banals en établissant des rapports
non motivés entre les choses.”

Le genre de terme découvert sur twitter et qui t’amène à te demander si tu es toi-même concerné (non) et juste après, s’il existe un terme pour une altération voisine où là, tu es concerné (oui) : “altération de la perception consistant à volontairement inventer un rapport entre les choses, même si on sait très bien que ça n’est pas le cas.”

Depuis quelques jours, je me cogne de tous côtés sur la notion que “l’observateur a une influence sur ce qu’il observe” : une émission en parle à la radio, des voisins évoquent cette théorie, elle est abordée entre deux cafés en salle des profs.

Et du coup, Monsieur Samovar a-t-il une influence sur la classe de sixième Akwakwak, qu’il observe en ce moment ? Classe dans laquelle, depuis le début de la semaine, les insultes homophobes fleurissent. La troisième depuis hier.

“Bon, tu as géré ça durant ton cours, ai-je dit à la prof d’anglais. Peut-être que je ne vais pas revenir dessus tout de suite.”

Trois, trois en deux jours.

“Tu sais quoi ? J’ai repris. En fait si. Si je vais revenir dessus.”

L’observateur influence ce qu’il observe. Quand tu es prof, c’est une non-possibilité. Tu ne te contentes jamais d’observer. Le moindre de tes actes influence. Alors j’ouvre la bouche et je me mets en colère. Froidement. Très précisément. J’explique pourquoi ils vont passer un sale quart d’heure, j’explique pourquoi j’en parle à toute la classe et pas qu’aux concernés, j’explique en quoi ces mots sont inadmissibles.

Et pendant que je déploie mon discours, bien évidemment, et comme tous les ans, la question se pose.

“Est-ce maintenant ?”

Tous les ans, il y a ce vertige. La bouche un peu sèche. La sensation de sauter dans le vide, le cœur au bord des lèvres. Pas cette fois-ci.

“Non. Pas maintenant.”

Je german supplex l’homophobie médiocre de leurs insultes. Il y a des yeux ronds et quelques mômes qui tentent d’expliquer que “pédé, monsieur, c’est pas une insulte” ou que “on a le droit de penser ce que l’on veut.” Démontage en règle. Mais non. Ce n’est pas le moment de faire mon coming-out.

Une heure plus tard, derrière le volant, je me demande si j’ai été lâche. J’examine la question sous tous les angles. Et cette absence de peur, ressentie un peu plus tôt, constitue la meilleure réponse. Non. Ce n’était tout simplement pas le moment. Faire entrer sous des crânes le concept même d’homophobie aurait été entravé si j’avais parlé de moi. Ce n’aurait plus été qu’une histoire personnelle. 

“Tu es sûr ? Sûr que tu ne te cherches pas des excuses ?
– C’est précieux, un coming-out. Je ne le fais devant des élèves que si ça provoque quelque chose de puissant. Là, ça n’aurait pas marché. Je n’ai pas de compte à rendre, surtout pas à mes élèves. J’ai à les éduquer.”

Je suis intervenu. Désormais je vais observer, cette classe dont je suis professeur principal. Bien entendu, que ma présence, ma personnalité, mes opinions changeront les élèves. Comme les changent tous leurs enseignants, qu’ils le veuillent ou non. Jusqu’à ce que l’on arrive à ce que cette émission à la radio, dont la suite est diffusée aujourd’hui, appelle joliment “l’accord des subjectivités”. Celle des adultes et des enfants. Ce que l’on appelle, dans un autre domaine de connaissances, “la société”.

Ou peut-être que je me trompe. Que je cherche juste, jour après jour, à relier les mille accidents quotidiens en un grand tout, qui donne du sens à mon métier. Peu importe au fond. J’essaye de faire de mon mieux, avec eux.

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