Jeudi 29 avril

Inigo est l’un de ces élèves qu’il est quasi impossible d’extraire de la salle de classe. Il met un temps infini à ranger ses affaires – l’un des multiples symptômes de sa dyspraxie – a mille questions et déteste la cour de récréation ; à tel point que les adultes se sont demandés s’ils ne se faisaient pas taper dessus dehors.
Inigo voudrait que le CDI soit ouvert tous les jours toutes les heures. Inigo reste dans le couloir, où se trouve son casier, à en sortir et retirer une feuille de papier jusqu’à ce qu’un adulte ou un copain l’amène dehors. Inigo trouve injuste qu’on lui dise qu’il faut partir maintenant, parce que d’autres élèves vont arriver : “Oui mais il fallait que je vous demande…”
Aujourd’hui, pour la première fois, il est venu en classe virtuelle. L’heure se déroule, on vérifie que tout va bien, je réexplique des consignes, je rassure. Pas un mot de sa part. Pas même un bonjour sur le chat, que je demande pour voir si tout le monde arrive à manipuler le site. Et alors que tout le monde quitte le site, assez apaisé, impatient de se retrouver
*bling*
“Oui Inigo ?”
Je permets à nouveau le partage de micro. Une petite voix, de très très loin.
“Oui monsieur, pourquoi vous dites que c’est Jim, le protagoniste, et pas John Silver ?”
S’ensuit une explication sur les héros et les anti-héros, car Inigo, évidemment, a déjà lu le livre. Mais il n’est pas convaincu, m’oppose des arguments, pendant un bon quart d’heure.
“De toutes façons, on en reparlera en classe. Là, je vais devoir vous laisser…
– Mais attendez, je voudrais aussi vous demander des choses sur mon travail…
– Vous pouviez les demander pendant l’heure, tout le monde s’est laissé parler, et ça ne vous intimide pas, d’habitude…
– Oui, je sais, mais vous pouvez me réexpliquer depuis le début dans quel ordre je devrais coller les feuilles.”
Un mois éloigné des cours. Il faut croire que, chacun à leur manière, leurs habitudes leur manquent.