Vendredi 18 juin

“Monsieur, j’ai fini !”
J’en suis venu à détester cette phrase quand Lili la prononce. Depuis le début de l’année, et invariablement, Lili “termine” le travail demandé en un dixième du temps que mettent ses camarades. Le problème est que les guillemets sont là pour une raison. Le travail que rend Lili est invariablement bâclé. La moitié des consignes sont laissées de côté, des mots manquent, des taches maculent la copie, et les règles les plus élémentaires de la grammaire – règles qu’elle connaît et sait appliquer – se font atomiser la tronche par un motoculteur industriel.
Et il n’y a pas moyen de lui faire entendre raison.
“Il manque des éléments à votre réponse.
– Mais j’ai FINI ! Je vais pas tout recommencer !
– Pas tout. Mais il faut changer des choses. Regardez, là, là et là vous pouvez…
– D’accord, d’accord.”
J’ai beau tenter de lui expliquer, elle n’écoute déjà plus. Et lorsque j’aurais tourné le dos, j’entendrai le bruit d’une feuille rageusement froissée. Et quelques minutes plus tard :
“Monsieur, j’ai fini !”
Un truc sur lequel Lili est attentive, propre et soignée, c’est l’aide apportée aux autres. Elle est d’une patience sans fin lorsqu’il s’agit d’expliquer.
“Vous savez Lili, vous aiderez d’autant mieux vos camarades que votre travail à vous sera soigné. Vous savez le faire, la preuve.
– Oui, mais j’ai PAS ENVIE.”
Aucune insolence dans ce pas envie, juste une immense frustration. Et lorsque je l’observe en évaluation, je vois cette frustration bouillir. Vite, vite, terminer le plus vite possible.
“Vous n’avez pas répond aux question 3, 4, 6 et 8, Lili.
– Je sais pas les faire.
– Vous ne savez pas si on met une forme en -é ou en -er après une préposition ?
– Ben si, en -er.
– Donc vous savez.
– Mais…
– Je sais, vous avez fini.”
Relire, reprendre, attendre un peu. Il y a presque une incapacité physique à y réussir pour cette élève dont l’astuce et la capacité à comprendre permettent d’obtenir, malgré tout, des résultats très corrects.
“Je sais, elle pourrait avoir des résultats excellents si elle s’en donnait la peine, me dit son père, lors d’une discussion. Nous le lui disons, ses enseignants le lui disent, depuis toujours.”
La réussite scolaire de Lili fait qu’elle est loin sur la liste des priorités, quand il s’agit de s’intéresser aux difficultés spécifiques des enfants. L’année prochaine, peut-être, elle ira voir un spécialiste, m’a-t-on vaguement dit.
“C’est quoi, monsieur, ça ?
– Des enluminures.
– C’est trop beau… J’aimerais bien, avoir la patience de faire ça…”