Il est 8h15 et les neufs degrés parisiens sont ensoleillés. Le printemps parfait.
Avec T. et Monsieur Vivi, nous prenons la voiture pour nous diriger vers Ylisse. Nous avons signé comme des fous pour une semaine d’école ouverte, tous les jours de la semaine, mercredi compris. Pendant une semaine, avec les Glee, nous allons bosser sur leur spectacle.
Une journée entière. Écriture de scène, répétitions, chorégraphies, chants. Cinquante gamins surmotivés.
Et à midi, d’autres collègues, CPE et profs, qui, un peu hébétés de se retrouver là, partagent avec nous leurs aventures.
Impression de ne pas trop savoir ce qu’il nous a pris. Si nous sommes encore profs ou juste, cette fois, des humains qui croient en un projet. Le masque glisse.
Trop dans l’action pour pouvoir prendre du recul. Trop de choses à faire.
La semaine dernière, j’ai participé à un top 10 comme il y en a tant sur les réseaux sociaux. Il s’agissait de lister dix films ayant eu, quel que soit le moment, un impact sur moi. Et mine de rien, je pense que ça en révèle plus sur moi que pas mal de billets de ce journal.
Alors sans plus attendre, voici les dix films qui ont le plus construit Monsieur Samovar !
Les aventures de Robin des Bois : Le premier dont je me souvienne comme d’un “vrai” film. Pour la première fois, je comprends que raconter une histoire à l’écran n’est pas la même chose qu’à travers les mots de maman et papa, le soir, ou que dans les livres. Robin des Bois est une flammèche verte qui parcourt l’écran. Les voix – compassées – des doubleurs dessinent les caractères, et la caméra choisit parfois de montrer la scène de loin, d’autres fois la scène de près. Si j’aime Lady Marianne, c’est à cause de son visage, sur lequel se dessine, au fur et à mesure du film, la complexe géométrie du doute.
Je balbutie. Il y a dans cette cassette vidéo un langage. Dans toutes les autres. Robin des Bois ouvre la porte.
Peau d’Âne : Avec Peau d’Âne, j’apprends que le cinéma peut servir à autre chose qu’à raconter. L’histoire de Peau d’Âne, je la connais, et je m’ennuie un peu à la réentendre. Alors mon regard dérive. Se perd, les mirettes dans les couleurs vives et les robes incroyables de Catherine Deneuve et Delphine Seyrig. Je passe plus de temps à observer qu’à m’identifier. Et bien entendu, je chante. La musique peut aussi envahir la pellicule. On me dira que c’est grotesque, à l’école, et je me bats presque d’indignation. Personne n’a le droit de juger, le film est espace de liberté. Quand je regarde Peau d’Âne, une partie de moi éprouve des choses que nul autre ne peut. Cette partie de moi à laquelle je me reconnecte chaque fois que je me retrouve au cinéma. Peau d’Âne m’a tout ouvert. Les autres films de Jacques Demy, bien sûr, Catherine Deneuve, Christophe Honoré plus tard… et la musique. La musique dans les histoires. Toujours.
Un poisson nommé Wanda : Jamie Lee Curtis et sa bande d’amoureux crétins vont tout bousculer. Les films, ces beaux objets devant lesquels je me tiens dans une révérence fascinée, se transforment. Devant cette histoire, je me tords de rire très fort, je mémorise des scènes entières juste parce que c’est trop bien de faire parler des personnages comme ça, et je découvre le non-sens… et bien entendu, les Monthy Python. Le cinéma ça peut être tout et n’importe quoi, ça n’a pas à être sérieux. Mais ça doit être bien fait. Cette histoire de casse dans une banque est grotesque, mais sérieusement faite, les scènes bouffonnes mais réalisées au cordeau. L’humour est exigeant, je le pige au moment pile où une caméra se retourne, révélant que l’homme qui parlait depuis quelque seconde se tenait en fait tête en bas. Une claque.
L’assassin habite au 21 : Découverte de ma passion pour les huis clos. Les personnages forts en gueule parmi lesquels se cache un serial killer ne peuvent, durant une majeure partie du film, quitter la pension dans laquelle ils logent. Je jubile. De voir les interactions entre des personnes qui se détestent, de voir Suzy Delair provoquer tout le monde avec sa voix punk. Ouais, pour moi, elle a une voix de punk. L’assassin habite au 21 confirme : plus que tout, ce que j’aime, dans les histoires, ce sont les personnages. Ce qui se trame dans les mots et les traits. Il y a plus de mystère là-dedans que dans toute l’action possible.
Le retour du Jedi : C’est la première scène de Star Wars dont je me souvienne, dans le premier épisode que j’ai vu. La créature étrange enlève son masque, et c’est une princesse, venue sauver son amoureux aveugle. Je ne dirai jamais assez ce que la princesse Leia a fait pour moi au niveau des rapports humains, je n’arriverai pas à en parler sans devenir ridicule. Et, bien entendu, il y a tout le reste : un film, plusieurs films, peuvent être un monde. Une galaxie même. Dont je reconstitue, avec plaisir, l’histoire dans le désordre. Nul besoin de commencer à la page 1 quand on aime d’amour Leia, Luke, C3PO et les autres. Quand ils nous accompagnent tout le temps, qu’on les greffe dans sa cervelle pour ne plus jamais les quitter.
Call me by your name : J’en ai déjà parlé suffisamment dans un billet précédent. Il suffit de dire qu’enfin. Enfin juste, oublier tout le reste, que c’est dur, que c’est laborieux, que les sentiments sont si difficiles. Pour se concentrer sur une seule chose : la naissance d’un désir pur, doux et total. Sans jugement et juste avec bonté. Et que ça n’a pas à être grandiloquent. Un film qui apaise. Et qui me conforte dans tout ce que je tente d’écrire, à 35 balais, où je suis Elio tout autant qu’Oliver.
La Cité des enfants perdus : La cité des rêves et des monstres. La cité des humains difformes, chacun à la recherche de son Graal : un frère, des rêves, la liberté. Je ne comprends pas. Je devrais être mal à l’aise, et je ne le suis pas, je veux juste qu’ils obtiennent ce qu’ils veulent. Tous. J’ai une dizaine d’années et les monstres entrent dans mon univers. Ils ne le quitteront plus. Ils sont trop importants, ils sont des guides, trop lumineux.
Bagdad Café : Ce film n’est que doux. Des êtres humains qui apprennent à se connaître et se reconnaître. Jamais je ne me suis trouvé jusque là aussi ému. Il ne se passe, dans ce café du désert, pourtant rien. Mais la bonté de ces gens, dans cet endroit qui me fait découvrir l’immensité des États-Unis, que je retrouverai bientôt en lisant pour la première fois Stephen King. Il y a une noblesse dans la bonté. Credo forgé dans ce film.
On connaît la chanson : C’est du cinéma, juste du cinéma, que du cinéma. Je vois tous les artifices : le script, les plans, les chansons en play back et la direction d’acteur. Et pourtant, je suis au CM2, je n’ai aucun de ces mots. Et surtout, je n’ai à aucun moment le sentiment de superficiel. On connaît la chanson, film totalement artificiel. Fait d’artifice, fait d’art. Et pourtant, drôle, juste, émouvant. En recourant à l’ingéniosité des mots et de la caméra, on recrée une expérience de la vie. Je le comprends avec des années d’avance, quand Sabine Azéma entonne Résiste. C’est dingue.
Autant en emporte le vent : Le dernier, le premier. Il y a tout, dans Autant en emporte le vent. Ma jeunesse et l’intemporel. Mille histoires qui se traversent sous les yeux de Scarlet O’Hara. Je vois dans cette histoire un Âge d’Or que je n’ai jamais connu et les ombres du présent. Je ris et j’ai la gorge serrée, je ne veux pas que ça s’arrête. Je veux être écorchée vif comme Scarlet, doux comme Melany, viril comme Rhett. C’est une saga et c’est intime. C’est tout ce que le cinéma fait exploser dans mon esprit.
Journée passée à se recoudre l’esprit. Boire du thé, beaucoup, acheter le comic que j’attendais depuis longtemps, écrire des paroles de chanson réfléchir à des top 10. Juste, se recoudre l’esprit.
Et, comme à chaque vacances, presque inconsciemment, j’ai placé dans mon champ de vision les copies du brevet blanc.
Ma seule heure de cours aujourd’hui sera de 16h à 17h.
Et je commence à 8h30.
Surveiller le brevet blanc, trois heures. Et voir les élèves tout vides. Trop fatigués pour faire semblant de dissimuler leur impatience. Les quatre dernières minutes de l’épreuve, ils ont tous l’œil fixée sur l’horloge. Ils partent tous en se retenant très fort de crier, on n’est plus en sixième.
Sauf Daria et Lelio, bien sûr, qui restent traîner à ranger les chaises. Le temps pour Daria de trouver une réplique qui va me faire hennir de rire.
Accompagner les cinquièmes Glee à une exposition sur le Japon. Ça papotte gentiment. Dix ou douze viennent me parler de leurs lectures, de leur vie, du spectacle qu’ils ont vu hier. Monsieur Samovar a été exclusivement prof et absolument pas papa ces dernières semaines. En plus on était souvent avec les quatrième. Alors ils en profitent, juste ce qu’il faut. Et ça me rend aussi heureux qu’eux.
Montrer l’adaptation Disney de L’île au trésor aux cinquièmes Arkham, enfin. Ils ont été abominables l’heure d’avant en espagnol. Ils se retrouvent comme de petits enfants face à Long John Silver. “Il me fait peur…” balbutie Nanami, dont le signe particulière est d’être suffisamment agressive pour faire sortir Cheffe Adjointe de ses gonds.
Une journée foutraque, une journée de presque rien.
Hasard de l’alphabet, je me retrouve à surveiller dans la même salle Klaus et Kaze, ainsi que Kevin et Kinnison. J’enseigne à deux d’entre eux, je connais les deux autres de réputation.
L’épreuve n’a pas commencé depuis trente minutes qu’ils sont la tête dans les mains, à somnoler ou cherchent à interpeler un voisin. Je les reprends sèchement.
“Mais monsieur, on comprend rien, on sait pas faire !”
Et ils ne sont que partiellement dans l’exagération. Absentéistes, fouteurs de bordel ou décrocheurs, les quatre K. se retrouvent, durant le brevet, mis devant, non pas la perspective d’un avenir noir ou des reproches en pagaille, mais face à l’ennui. Un ennui plein et compact de près de neuf heures d’épreuve. Neuf heures durant lesquelles ils ne pourront tromper l’ennui qu’en gribouillant ou en dormant.
C’est rigoureusement interdit, mais je les invite discrètement ne serait-ce qu’à relire le texte de Géo, dans lequel quelques réponses sont inscrites noir sur blanc.
“Elles sont où les réponses ? Allez monsieur ? Azy, vous voulez qu’on réussisse ? Comme d’habitude, vous nous aidez pas !”
Asimov parle dans l’une de ses nouvelles de “la plus noire ingratitude de l’enfance”. On nage en plein dedans. Les quatre garçons se sentent abandonnés par un système qui leur cours après depuis des mois. Qui les supplie de connaître un poil les règles du jeu.
Et le brevet blanc est la concrétisation de leur ignorance de ces règles. Cette fois ils ne peuvent pas suivre, ils doivent jouer. Neuf heures durant. Sans savoir comment lancer les dés. Il est presque douloureux de les regarder.
Mais hélas, même ça, ça ne servira pas de leçon. À ce stade, ça alimente juste la petite usine à rancoeur.
Ce qui me fait rentrer demain matin, par le train de 5h45. Ce qui fait que je serai démoli comme rarement pour assurer deux heures de cours et de la surveillance de brevet.
“Vous préparez toujours vos soirées en pensant à nous ? m’a demandé un jour Solange. – Des fois pas du tout. Des fois, j’oublie jusqu’à votre existence. Et c’est pour ça que j’arrive à bien m’entendre avec vous.“
Dernière heure de la journée, avec les troisièmes Max. Ça c’est mal passé hier, et c’est le dernier cours avant les vacances. Jeudi et vendredi, brevet blanc. Une heure pour conclure le cours sur Arthur Rimbaud. Avec “Aube”. Une heure pour expliquer le poème en prose.
Je suis épuisé, alors je raconte. Je raconte le voyage intérieur. Et extérieur. Ce pourrait être une forêt, ce pourrait être un cerveau. Rimbaud explore l’intérieur et l’extérieur.
“En fait il parle de quoi exactement ? – Vous avez déjà eu des pensées en tête, de ces pensées qui vous semblent importantes mais que vous ne partagez pas parce que ça vous semble idiot, ou impossible à mettre en mots ?”
Et là tous. Absolument tous. Hochent la tête.
“C’est ça dont il essaye de parler. – Comment ? – En se servant du fait qu’on ne comprendra jamais complètement les mots. – Mais pour quoi faire ? – Pour rien. Juste parce que, peut-être, quelqu’un peut trouver ça beau.”
Il est tombé sur la troisième Max, l’éternelle agitée, un immense silence. Peut-être Rimbaud, peut-être la fatigue. Peut-être une minuscule étincelle. Et puis la voix de Nina.
“Alors en fait, c’est pas grave si on ne comprend pas ? – On ne vous demande pas de comprendre. On vous demande juste d’essayer d’écouter et de voir. Ce que vous voulez. – Vous pouvez essayer de relire le truc… Le texte ?”
Je m’exécute. Et les yeux mi-clos, tous, se laissent bercer. C’est rare. Ça n’est jamais arrivé. Et dans le train qui me ramène avec des collègues, je n’ose pas en parler, peur de casser quelque chose. De primal et d’originel.
Cette remontée, carmen carminis aux sources du langage avec vingt-deux mômes.
J’ai encore du bruit blanc aux oreilles quand mon cerveau me réveille trente minutes avant le réveil, sans doute encore alerté par la fugace pensée du coucher : “Il faudra que je parte trois minutes en avance à cause de la grève des trains.”
C’est donc passablement endormi que j’arrive à “Devoirs Faits”, autre façon de parler de l’aide-aux-devoirs-dont-il-ne-faut-pas-prononcer-le-nom (sans déconner, j’ai l’impression de faire faire ses exercices à Voldemort) heure qu’on a très intelligemment placée le lundi matin pour les cinquièmes Glee, ce qui fait que mon discours “Vous faites vos devoirs pendant le week-end, samedi soir au plus tard ou je vous MANGE.” tombe un peu à plat. Comme d’habitude, Delphine et Solange en profitent pour me raconter par le menu le détail de leur week-end, le petit liséré sur le T-shirt qu’elles porteront au spectacle de fin d’année et les derniers potins du bahut. Delphine et Solange, c’est ma NSA à moi, elles en savent presque plus sur les mômes que les CPE.
À la sortie, je me rends compte que j’ai un mot à dire à Monsieur Vivi. Je me retrouve donc devant la salle de musique, où l’attendent les sixièmes Glee. Depuis un petit moment. La grève des cheminots ayant décrété que Monsieur Vivi entamerait son lundi en stress et coincé dans une rame de RER, je les fais entrer en classe et, ne les ayant jamais eus, improvise un cours de… quelque chose. Je les fais répéter sur leur spectacle, une adaptation du Tour du Monde en 80 jours et on rigole à essayer de prendre des postures de gentlemen pour la scène qui se passe dans le club de Phileas Fogg.
J’enchaîne avec deux heures de cinquième durant lesquels ils s’écrivent en pirates, dans les pages d’une rédaction. Je passe d’un univers à l’autre, trop vite. Impression de ne leur donner que des conseils trop brefs, superficiels. Pour vraiment les aider dans leur écriture, il faudrait que je me dédouble, que je me triple, quadruple. Ils en ont envie, tellement envie en plus.
Petit crochet par chez les quatrièmes Glee pour aider Lady T., leur prof principale, à leur présenter l’école ouverte, stage d’une semaine durant les vacances, et pendant lequel on répètera le spectacle, et sur lequel je me prépare à me lamenter de façon théâtrale la semaine prochaine, vous êtes prévenus.
Et l’après-midi de l’Apocalypse, avec deux heures de troisième Max. Rien à faire. Tout ce que je déteste. Des mômes absolument pas à ce que l’on fait. Exigeant que je les briefe pour le brevet blanc à venir mais refusant totalement de s’y mettre, me rabâchant toujours les mêmes lacunes.
“C’est quoi déjà le COD ? – On avait fait un atelier dessus. – Quoi, ça ? (*exhumation d’une feuille dégueulasse et pliée*) Vous réexpliquez ? Wesh attends meuf, elle portait quoi ?”
Je suis un prof fantôme, et je ne parviens pas à les empêcher, à l’exception d’une vaillante poignée d’entre eux, de se précipiter dans le mur. Impact qu’ils s’empresseront de me reprocher avec toute la mauvaise foi de l’adolescence.
Fin de journée. Deuxième réunion de la dernière chance pour Mose, totalement perdu et séchant de plus en plus de cours, en ce moment.
Mose qui ne viendra pas.
Retour. Longue attente sur le quai, écouteur vissé aux oreilles.
Pas une seule pensée, apaisée, vraiment, depuis ce matin huit heures.
Souffrant hier, j’envoie un SMS à B., qui anime une heure de cours toutes les deux semaines avec les cinquièmes Arkham. Autant dire que ce n’est pas l’heure la plus simple à mettre en place. Trouver sa place quand on voit les mômes deux fois par mois, creuser sa légitimité… Du coup, systématiquement, nous divisons la classe en deux, afin de travailler sur des points précis de langue.
Et, étrangement, ça marche.
Ce qui pourrait être une heure de pensum se transforme en petit moment privilégié. La classe chaotique, dont les rapports d’incidents quotidiens sont un feuilleton, se mue en deux petits groupes dans lesquels règne quelque chose… Quelque chose de…
“Salut ! Ça c’est bien passé avec les élèves ? – On a travaillé sur leur brouillon de rédaction, c’était très agréable.”
D’agréable.
Les troisièmes Max sont un défi, les troisièmes Tardis une énigme, et les cinquième Glee une aventure.
Les cinquièmes Arkham, foutraques et disparates, dans leurs atouts, leurs fragilités et leurs personnalités sont juste agréables.
Et à Ylisse, je crois que c’est l’une des denrées les plus rares qui soient.