Mercredi 7 mars

“Monsieur…”

Il est 18h10, je viens de passer deux heures avec les troisièmes Tardis. Terera se plante devant moi tandis que je ramasse mes affaires. Après quelques secondes de silence maladroit, je prends l’initiative de parler.

“Je peux vous aider ?
– Oui. Alors voilà en fait, je veux être kiné. Mais les maths c’est pas trop ça.
– Hmm hmm.
– Du coup je me disais comme ça, pourquoi pas du droit ? Depuis quatre jours je lis plus que des trucs sur du droit. Et c’est ma passion en fait.
– Votre passion. Depuis quatre jour.
– Oui. Et comme pour faire du droit, il faut être bon en français, je me disais que vous pourriez dire en conseil de classe que je peux aller en seconde générale.”

Ah. Nous y voilà.

“Teresa, vous avez vu que c’est compliqué aussi en français, non ?
– Oui, mais en fait j’aime bien lire.
– Vous avez vu les appréciations que je vous mets, d’habitude ?
– Oui. Genre que je comprends pas très bien les textes.
– Ou les questions.
– Mais je travaille hein ! Genre je suis la seule dans la classe qui pourrait travailler jusqu’à cinq heures du matin !”

Lassitude. Je pourrais continuer ce dialogue surréaliste pendant une heure encore. Pas l’envie, pas la patience.

“Teresa, si votre question est “est-ce que vous me défendrez si je veux aller en seconde générale”, la réponse est non. Pas pour ce trimestre.”

Les épaules de la gamine redescendent. Parce qu’au fond, il n’y a que ça qui compte. Parvenir à cette foutue seconde générale.

“Mais je suis pas bête, vous savez.
– Je n’ai jamais dit ça.
– Alors pourquoi vous voulez pas que j’aille en générale ?
– Ça n’a rien à voir avec votre intelligence.
– Ben si. Pardon, mais la pro c’est un peu…”

Encore tellement de boulot à faire…

Mardi 6 mars

Au tour des troisièmes Tardis de se lancer dans l’étude des récits d’anticipation. Après avoir gravi le Prométhée d’Eschyle avec eux, je leur raconte Mary Shelley. L’enfance entre les pierres du cimetière. L’enlèvement consenti par Percy Shelley, et Mary écrivant sous l’œil un brin condescendant de son mec. Et pour conclure, bien sûr, le cœur minéralisé de Percy conservé dans un tiroir.

Les mômes ouvrent des yeux en soucoupe. Même Antonio que je ne supporte plus pour ses gamineries se retrouve la bouche demi-ouverte.

“Je sais qu’on pose tout le temps la question mais monsieur, je vous redemande : là vous parlez de la réalité ou d’une histoire ?
– De la réalité.
– Mais… Mais c’était genre trop une sorcière ! Avec ses histoires de mort, et ses bouts de cadavre !”

Emilia se retourne, les yeux qui flambent :

“Ah ben ouais. Elle vit pas comme tout le monde donc tout de suite c’est une sorcière ! Toi, t’es comme les autres, t’aurais brûlé le monstre !
– Mais non, mais je sais pas en fait !
– Ben moi je l’aurais brûlé, rétorque Esmeralda du fond de la salle, tandis que je renonce à lever les bras pour demander le silence. Et puis Mary, là, elle est gothique !
– Ben et alors ?
– Alors tu m’étonnes qu’avec ces trucs de mort, elle ait perdu ses enfants.
– Mais n’importe quoi, proteste Maria, pourtant grande copine d’Esmeralda. Faut pas tout mélanger, comment on veut vivre et ce qui nous arrive. Et faut pas dire qu’on veut brûler les gens, tu sais pas ce qui peut arriver, tu sais jamais.”

En un instant, les gamins se sont embrasés. Passant de l’un à l’autre ils débattent, farouche. Comment vivre, comment se comporter. J’émets le début d’une syllabe, qu’interrompt Maria, d’un geste de la main. Puis elle écarquille les yeux.

“Pardon, je voulais pas… Mais… là c’est important, quoi.”

Il est 17h40, et je laisse la pellicule filer. Je laisse les presque ados parler protéger la grange dans laquelle le monstre s’est réfugié, et à laquelle ces autres presque ados veulent foutre le feu. Je les laisse devenir meilleurs potes ou pires ennemis de Mary Shelley. Je les laisse parler de cette femme toute mêlée de fiction. Ce soir, pas nécessaire que cette victoire ne s’inscrive dans les pages de leur cahier de cours.

Lundi 5 mars

Quand j’ai écrit hier que j’avais beaucoup aimé Call me by your name, j’étais peut-être un peu en-dessous de la vérité.

C’est encore léger de ce voyage en Italie du Nord, le générique de Sufjan Stevens dans les oreilles que j’arrive à Ylisse. Je flotte à quelques micromillimètres du sol et ça suffit à mon bonheur. La boulangère me fait un compliment et je souris encore plus, je dois avoir l’air d’une sorte de ravi de la crèche.

Je fais trajet avec J. J. à quelques trimestres de cotisation de la retraite, et qui, après avoir été éducateur sportif et instituteur, à l’époque ou on disait encore instituteur, trouver sa place dans une nouvelle profession, celle d’AVS. Il se donne à fond. Mais je me demande ce qui cloche dans ce système pour que, à cinquante ans bien dépassés, on doive encore s’inventer une puissante motivation et fréquenter des mômes qui nous demande une énergie délirante.

Pendant les vacances, les résultats provisoires de mutations sont tombés. Et, pour beaucoup, ils ne sont pas bons. À savoir que nombre de ceux qui voulaient quitter l’établissement après y s’être vaillamment consacrés six, sept ou huit ans, se voient opposer une fin de non-recevoir. Comme tous les ans je vois. Je vois des gens auxquels je tiens voir le projets reportés. Une maison, la mer, des amis à retrouver, des enfants pouvant courir plus de dix pas dans le gazon. Le vent qui court. Ou tout simplement, ne plus voir les perspectives étranges d’Ylisse se dresser tous les matins. Au bout de cinq ans, en REP +, des points en plus nous sont attribués pour, soi-disant, faciliter nos mutations. Mais vu l’exode massif des profs actuellement, cette bonification n’a plus grande valeur. Alors il faut rester là. Espérer, pendant un an encore, que cette fois sera la bonne. Tenter de ne pas s’aigrir. Et le temps qui passe. Le temps.

Temps, justement, de retrouver les cinquièmes Glee. Je commence en mode facile. Ils sont contents de me voir, je suis contents de les voir, ils ont fait leur devoir, ils aiment l’activité du jour, emballez c’est pesé.

Même chose avec les cinquièmes Arkham. Qui, comme à chaque retour de vacances, ont très envie de me montrer que cette fois, ils seront super sages. Et pendant une heure, je fais cours dans des conditions idéales. Tout le monde a son matériel, participe et écrit soigneusement en tirant la langue. Et puis à trois minutes de la fin, le vernis craque et ça commence à déconner, Lovisa traite Futch de gros bâtard, Nina jure comme une charretière en faisant tomber son stylo et Mose se lève en hurlant.

Les revoilà.

Et revoilà également les troisièmes Max… Au Max dès le départ, eux. Il y a eu de sévères remontées de bretelles et les élèves habituellement absentéistes sont là. Maussades, furax, mais là. “De toutes façons, je suis là que parce qu’on me force.”, grognera Timeo pendant deux heures.
Je tente de faire cours dans un charivari sans nom, avec de me rappeler la leçon numéro 1 de M. “Ne parle par sur leur bruit.”
Et je m’exécute. Je me suis cassé le ninnin à préparer un chouette cours, il ne mérite pas d’être mal déplié comme une table de camping Ikea parce que mon cheptel n’a pas encore compris qu’on était au boulot.

Après dix minutes passées à copier sous ma dictée de ma voix la plus monocorde et nasillarde, les mômes finissent par se calmer. Alors on part en voyage. De vidéos en interprétations d’Eschyle, d’histoires d’étymologie en analyses de texte.

Et les troisièmes Max rencontre le mot “artificiel”.

“Alors c’est pas forcément “mauvais”, “artificiel” ?
– Non. C’est tout ce qui est crée de main d’homme.”

Et pendant que nous poursuivons, je vois Ronnie balbutier sans suite “art, artisan, artefact, artisanal… Monsieur !
– Oui ?
– Et l’homme il est quoi ? Naturel ou artificiel ?
– Comment ça ?
– Ben à force de créer des choses, ça nous a changé non ?”

Là, j’aurais bien voulu dire à Ronnie qu’elle était sauvé. Qu’ils étaient tous sauvés. Que ça allait aller, que s’ils pouvaient se poser ces questions là, personne, personne ne pouvaient remettre en cause leur intelligence et leur capacité à s’en sortir.

Et puis Euram a insulté là mère de Nikolai, Wakaba a hurlé “baston ! Baston !” alors j’ai pris les carnet, et puis ça a sonné.

Ylisse…

Dimanche 4 mars

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Et le Dimanche, on s’évade !

Je vais être comme tout le monde. Je vais être conformiste. Mais en fait ça n’est pas grave.

J’ai énormément aimé Call me by your name. Qui raconte la passion d’Elio, adolescent pétri de culture et privilèges, pour Oliver, un ami de ses parents.

Il n’y a pas grand-chose d’autre à dire quant à l’intrigue. Et pourtant – c’était ma crainte – à aucun instant je ne me suis ennuyé. Parce que tous les moments : les comportements déconnants d’Elio, les regards, évidemment, le soleil sur les toits du village italien où se passe le film, tout est juste.

Le réalisateur part du postulat : abolissons toutes les difficultés. Le protagoniste ne rencontre aucune difficulté extérieure quant aux sentiments qui vont l’assaillir pour Oliver, sorte de Prince Disney intello. Ce qui l’intéresse, et ce qu’il parvient à rendre passionnant, c’est cette vague toute-puissante et inconnue qui submerge Elio, dont on devine la vie jusque là sans trop d’histoires. Et toutes ces émotions ont quelque chose de terriblement familier. Cette sensation d’être à la fois invincible, du haut de son amour, et totalement soumis au hasard

Et, puisqu’il faut le signaler, peu importe que cette histoire se déroule entre deux personnages masculins. Les corps et les visages sont filmés avec pour seule intention de montrer tout ce que les sentiments peuvent avoir de beau, d’exaltant, et de terrible.

Je n’ai pas aimé Call me by your name parce que j’ai pu m’identifier aux personnages, parce que j’aurais souhaité être l’un ou l’autre. Je l’ai regardé en sentant vibrer, une scène après l’autre, des sentiments que j’ai déjà pu éprouver. Que j’ai, moi aussi, tus, ou exprimés maladroitement, ou vécu.

Et je suis ressorti avec en tête ces mots, vers la fin du film. “Ne te mutile pas.” Call me by your name est un film rare car il donne uniquement envie, en sortant, de vivre mieux. De vivre plus beau. Et c’est tellement rare.

Samedi 3 mars

Sachant qu’il y a eu :

– Trois jours de fermeture de bahut pour cause de neige.

– Une semaine projet pendant laquelle le programme est un peu passé par la fenêtre.

– Deux semaines de vacances des plus chargées…

Cela fait quasiment un mois que je n’ai pas fait cours dans mon environnement naturel. Je redécouvre donc en les corrigeant des évaluations que j’avais données (s’il y avait encore besoin de trucider le mythe de monsieur Samovar, prof organisé), m’émerveille devant l’avance prise par certaine classe et m’alarme ma mère quant à tout ce qu’il reste à faire, en particulier avec les troisièmes.

Dès le début de la semaine prochaine, les conseils de classe. Ce qui signifie que nous sommes quasiment aux deux tiers de l’année scolaire en temps de “travail utile”, le mois de juin étant toujours assez chaotique, entre les préparations aux épreuves, les nombreux départs en vacances anticipés, les réunions…

Je ne sais pas si c’est l’âge. Chaque année passe de plus en plus vite. Celle-ci, comme un éclair. Faisons en sorte qu’il soit lumineux.

Vendredi 2 mars

Je passe une partie de l’après-midi à terminer le “lexique médiéval” sur lequel nous travaillons avec les cinquièmes Arkham. Un petit livret dans lequel nous avons consigné le vocabulaire nécessaire pour naviguer dans le monde d’Arthur et de ses potes, avec quelques pages vides pour les mots qu’ils aiment bien “mais qui seront pas au contrôle”.

Dans la tête, me trotte une phrase de Vivienne, lancée avant les vacances :

“Mais on fera quoi de ces mots, quand ce sera fini ?
– Vous les connaîtrez.
– Pour quoi faire ? Je sais, vous aimez quand on dit que ça sert à rien, mais tous ces mots, j’en fais quoi, maintenant ?”

Je leur ai retourné la question. Je leur ai demandé, pendant les vacances, de “faire quelque chose” de ces mots. Tournoi, adoubement, seigneur, pucelle, preu. Les écrire sur une affiche, en faire une histoire ou une chanson. N’importe quoi. Mais les faire vivre.

“Mais pourquoi ?
– Parce que comme ça, ils feront parti de vous, et de votre langage.
– Et ça change quoi ?”

Ça a sonné et elle est partie sans attendre la réponse.

Qui était “tout”.

Jeudi 1er mars

Malgré le fait que je passe plus de temps actuellement dans le monde de Thedas, via une énième partie de Dragon Age Inquisition que dans le monde réel, la bascule s’est fait aujourd’hui : je suis passé en mode rentrée.

Tout le déni du monde n’y changera rien, ma pensée s’est reconfigurée instantanément. Un instant, j’étais en train de négocier avec les Templiers pour sauver le monde, l’instant d’après, je pense en labyrinthe.

Mon esprit configure dix trucs à la fois : terminer les bulletins, vérifier les préparations de cours. Est-ce que j’avais appelé les parents de Delphine et Solange avant la sortie ou pas ? Ah non, parce qu’il y avait eu cette semaine où le collège était fermé. Le spectacle, ne pas oublier de terminer le collectage des textes de mômes. Ah, et aussi, penser à réserver la salle informatique…

Dix jours pour me reconstituer… Et l’approche du boulot, à nouveau en fragments.

Mercredi 28 février

Correction de rédactions. Et vraie jubilation. Pour toutes leurs difficultés, les troisièmes Max ont une sacrée qualité : ils aiment écrire. Et leurs rédactions, même bourrées de défauts, sont enthousiasmantes.

Enthousiasmantes car, contrairement à de nombreux élèves, ils s’appliquent, dans leur grande majorité, à écrire quelque chose qui vient vraiment d’eux.

Si cela peut sembler du dernier impressionnisme, c’est un fait : nombreux sont les mômes, en troisième, à pondre, pour leurs travaux d’écriture, un devoir “standard”. À partir du sujet, ils construisent une histoire totalement inintéressante, remplissant à peu près les critères donnés, mais dont je serais totalement impossible de deviner qui l’a écrite.

Jamais en troisième Max. Je peux deviner dès le premier paragraphe – quand il y en a – qui est l’auteur de cette enquête totalement improbable, de ce dialogue un brin trop familier ou de ces descriptions indigestes.

Mieux : les troisièmes Max se font lire. Échangent sur leurs productions et parfois, s’exclament ou battent des mains devant les écrits de leurs potes.

Et, depuis le début de l’année, progressent. Doucement. Mais il y a de l’envie, du plaisir à écrire. J’ignore comment, j’ignore pourquoi, mais eux voient ces moments là comme des instants de liberté, des moments où ils font quelque chose d’important.

Et à partir de là, on peut tout faire.