Mardi 27 février

Mon téléphone m’indique un mail de boulot. Le tableau de notes du devoir commun des quatrièmes à compléter.

Ces derniers temps, le “droit à la déconnexion” a été amplement discuté. Et je me demande souvent s’il est possible de l’appliquer pour les enseignants. Pour l’éternelle raison : notre boulot ne s’arrête que lorsque nous le souhaitons. Et si je passe mon dimanche à préparer mes cours, il n’est pas illogique que je reçoive des mails de collègues me demandant un renseignement ou que je leur explique à quel point j’adorerais qu’ils m’envoient le cours auquel j’ai assisté l’autre jour et que j’ai adoré.

Et le piège se referme : en fin de compte, nous décidons nous-mêmes des limites de notre déconnexion et elle est variable, en fonction des individus et des bahuts (je n’ose imaginer comment ça se passe pour les collègues qui envoient leurs documents à photocopier au service de reprographie par mail).
Je suis favorable, éminemment, à un temps de déconnexion dans l’Éducation Nationale. C’est un geste de bien être qu’à mon sens, l’employeur doit à ses employés. Mais j’ignore totalement, pour l’instant, s’il est possible de le mettre en place de façon uniforme.

Parce qu’à nouveau, se posera la question du travail invisible des profs. Celui essentiel, qui va bien au-delà de dix-huit heures de présence devant élève, celui qui constitue la deuxième moitié, essentielle, de notre profession.

Lundi 26 février

La semaine prochaine, les conseils de classe commenceront. Bim rentrée à venir dans ta face. Je commence donc tranquillement à remplir les bulletins de mes élèves de troisième. Le deuxième trimestre de troisième.

Souvent, je leur dis en rigolant que c’est le seul bulletin qui compte pour leur orientation. Ce qui fonctionne plutôt pas mal (en fait, tout ce qui met en scène des notes, l’année prochaine, et moi, fronçant un sourcil et haussant l’autre, Scarlat O’Hara style fonctionne plutôt bien), à mon grand désarroi.

Le fait est que, à Ylisse en tout cas, l’orientation des mômes se résume souvent à cela pour eux : deux bulletins scolaires, celui du premier et du deuxième trimestre, étant donné qu’au troisième, les jeux sont faits.

Et encore : une partie du bulletin. Les appréciations n’ont qu’une puissance relative, les compétences du socle commun une force quasi-nulle. Ce qui compte, on n’en sort pas, c’est la moyenne. C’est sur la moyenne – une poignée de notes – qu’Esmeralda insistera pour aller en seconde générale, quand bien même je tente de lui expliquer que recracher du par coeur ne l’amènera pas très loin.

Alors, évidemment, heureusement, les profs principaux de troisième, les CPE bossent avec les élèves. Énormément. Pour leur construire un projet d’orientation qui tient la route et qui prend en compte leurs forces et leurs faiblesses. Souvent ça marche. Je vois M., capable d’expliquer clairement à sa classe ce qui les attend l’année prochaine, leur donner toutes les armes qu’il faut. Je vois Y., qui se charge de toutes les formalités administratives compliqués. Je vois T., qui va les voir, un par un, pour les aider. Et tous les autres… Mais malgré ça, quelques gamins restent butés. Ils veulent absolument aller en lycée général, ou demander un secteur professionnel totalement bouché.

Le fait est qu’on ne cesse d’essayer d’évaluer les mômes différemment. On invente, on met en place, des systèmes qu’on espère plus justes, plus cohérents : socle commun, contrôle continu, évaluation par compétences… mais en fin de compte, cette évaluation reste interne au petit monde du collège : l’avenir des mômes ne dépendra jamais que de la chance, celle que leur famille ou que les adultes de leur établissement scolaire soient là, derrière eux, pour les épauler et les conseiller.

Et si jamais tout cela foire, ce qu’il reste, ce sont ces foutus bulletins scolaires.

Qu’est-ce que je vais raconter là-dedans, moi ?

Dimanche 25 février

Et le Dimanche on s’évade !

Si, pour une raison ou pour une autre, tu ne connais pas encore la chaîne Youtube du Fossoyeur de films, ben fonce mon ami !

Le Fossoyeur, personnage haut en couleurs, te fait découvrir l’actualité cinématographique, mais aussi de grands classiques du septième art. C’est bien réalisé, drôle, pédagogique, et surtout nuancé. Tu apprendras plein de trucs et à la fin des vidéos, tu auras vraiment envie de te faire une toile ou un DVD.

Alors n’hésite pas, lance-toi, et bonnes séances !

Samedi 24 février

Sortie au cinéma pour aller voir The shape of water. Dès le début du film, scène montrant un acte sexuel assez clairement (non, je ne spoilerai pas) : mini-déception, comme un craquement sous la tempe.

Non pas que je sois choqué ou que la scène soit de mauvais goût : je me rends juste compte que je ne pourrai pas montrer ce film à mes collégiens. La réflexion me surprend. Je suis en vacances depuis près d’une semaine. Et malgré tout, quelque part dans mon esprit, des rouages s’activent encore à passer la réalité au prisme de la préparation des cours.

Joli moment d’humilité, M. Samovar : qui passe son temps à dire que maintenant, ça vaaaa, il est capable de passer du masque de prof à celui de civil en claquant des doigts.

En fait on ne “passe” pas de l’un à l’autre. On choisit juste celui que l’on met en lumière.

Vendredi 23 février

L’autre jour, je montre aux Glee les photos que j’ai prises pendant le mini-concert qu’ils ont donné à l’occasion de la fin des cours. Qualité désastreuse mais quelques filtres et recadrages rendent le tout à peu près regardable. Tandis que les photos défilent, Alen fait la grimace.

“Ah, passez pas celle-là monsieur !”

Je me retourne vers le tableau sur lequel les clichés sont vidéoprojetés. Alen, le saxophone entre les mains. Filtre noir et blanc. Super posture, regard concentré, le saxophoniste beau gosse dans toute sa splendeur.

“Elle est super cette photo !
– Vous rigolez, je suis trop cramé, dessus !
– Cramé ?
– Vous savez.”

Il passe une main rapide sur son visage. J’écarquille les yeux.

“Oui, vous avez la peau noire. C’est un problème.
– Non, un peu ça va encore. Mais avec cet effet, là, c’est juste… ‘fin ça le fait pas, tout le monde voit que je suis noir, quoi.”

Et tandis que, bouche bée, je passe à la photo suivante, je vois quelques mômes, black eux aussi, hocher gravement la tête, compatissants.

Trop noir…

Jeudi 22 février

Correction de copies. Devoir commun de quatrièmes. Les devoirs communs, c’est un peu les petites tapes que le système éducatif s’amuse à te mettre derrière le crâne : d’un côté, on demande de plus en plus aux enseignants – particulièrement en REP + – d’individualiser leurs pratiques, de prendre en compte les spécificités de leurs élèves, et de l’autre, des évaluations menées sur l’ensemble des classes te rappellent régulièrement que tu exerces dans un système qui exige, en fin de compte, que tout le monde ait dans la tête des connaissances de la même forme et de la même couleur.

Ce paradoxe me déprime : on demande d’enseigner aux mômes rien moins qu’une forme d’hypocrisie. Certes, cultivez ce qui vous rend merveilleux, beaux, uniques, mais bon, n’oubliez quand même pas qu’en fin de compte, ce sont des examens hyper normés qui vous sélectionnerons.

Et c’est, à mon sens, ce qui forme la plus grand part de l’inéquité de notre système éducatif : des familles socio-culturellement aisées transmettront aisément ce paradoxe à leurs enfants. Les autres… Ce sera plus compliqué.

Et j’enchaîne les copies, tristes et mal foutues… en me demandant comment expliquer aux élèves qu’on doit nous faire confiance, mais pas trop.

Mercredi 21 février

Mail d’élève dans ma boîte. Arès.

“Je vous avais dit que je ferais plus de bêtises mais j’en ai fait une avant les vacances et je veux vous le dire pour assumer. Je suis désolé mais je sais que si je vous demande pardon vous vous énerverez alors qu’est-ce que je peux faire, je veux m’excuser.”

(l’orthographe a été lissé).

Je suis déjà au courant en fait. Forcément. Prof principal, tu sais tout. Arès, qui tape encore une fois sur un môme.

J’hésite devant l’écran. Je tape des phrases, je laisse tomber. Je recommence. Partagé entre cette fierté de le voir, maladroitement, tenter d’assumer ses actes. Ma colère de voir que rien n’avance, dans sa violence. Mon inquiétude devant cette confusion qui le pousse, en pleines vacances, à écrire à son prof de collège.

J’aimerais trouver une solution. J’aimerais qu’à la fin de l’année, il y ait une conclusion, réelle, à l’histoire de ce môme qui est devenu, malgré moi – mais pas totalement – un protagoniste de mon petit théâtre intérieur.

En fait, j’ai peur.

Mardi 20 février

Deuxième jour à Lille. Nous retrouvons M., et ça faisait trop longtemps. Il nous parle de ses études d’orthophonie. De son impression de plus en plus forte, que ses pouvoirs sont limités.

“Le pire, ce sont les règles de grammaire, en fait.” dit-il en évoquant les difficultés des enfants qu’il rencontre.

J’aimerais que les partisans de la pensée magique (”il suffit de la bonne méthode”) et les déclinistes, l’entendent. Nous sommes dans un système où tout le monde a le droit à l’éducation. Ce qui ne va pas sans son lot de difficultés. Et son lot de gens sages, modestes, comme M., qui cherchent et se posent des questions.

Parce qu’on espère. Toujours.

Lundi 19 janvier

Visite au musée des Beaux-Arts de Lille, pour les vacances. Des gamins courent entre les tableaux, un téléphone portable égosillant des détails sur les œuvres.

Avec S., nous parlons des sorties scolaires dans les musées avec les mômes. Encore une caricature souvent évoquée : celle de mômes surexcités, bavardant et se moquant des augustes vestiges devant eux exposés. Je me demande si Sempé n’a pas fait un dessin là-dessus, d’ailleurs…

Les musées, comme le reste, s’apprennent. Mes sorties n’ont été catastrophiques que quand je n’ai pas pris le temps de les préparer avec les classes. Ce serait d’une grande malhonnêteté d’attendre des mômes, quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, d’être touchés par l’art de façon instinctive. Être ébloui par la beauté, comme tout, s’apprend.

Et entre apprendre le Beau et la subordonnée complétive…