Et le Dimanche, on s’évade !
Still misses him…
Et le Dimanche, on s’évade !
Still misses him…

Pendant quinze jours, ne pas voir Ylisse, les mômes.
Sentir, dans ces premières heures. Les sensations que se détachent, comme les graviers dans le lit d’une rivière. Les visages des mômes. Les éclats de voix, le long des couloirs. Les rires, quand les cours se terminent bien. Les sons aigus de ma colère, les chuchotements des groupes de mômes à déchiffrer les textes.
Pendant presque vingt-quatre heures, regarder toutes ces émotions, toute cette énergie, toutes ces histoires glisser vers le temps figé.
Et se reposer, enfin.

Journée Glee, Glee partout.
Quatre heures avec eux, le matin. Je passe les deux premières à faire inventer aux cinquièmes les personnages de figurants qu’ils incarneront peut-être, durant le spectacle de fin d’année. Vieux truc de maître de jeu de rôle : je crée une fiche de personnage que je leur laisse remplir. Le tour de magie fonctionne, comme à chaque fois et, bientôt, les mômes n’ont plus qu’une envie : incarner les personnages auxquels ils viennent de donner la vie.
Plus de dispute pour savoir qui jouera l’héroïne ou l’antagoniste principal, un camp ou l’autre dans cette guerre entre une cité aérienne et souterraine. Créer des liens de fiction, ça attache.
À l’heure de midi, cinquièmes et quatrièmes sont censés organiser un mini-concert dans le hall du bahut. La nouvelle est tombée la veille sur la tronche de Monsieur Vivi qui a dû faire au mieux. C’est donc dans un bazar sans nom que Tengaar pigne pour qu’on accorde son violon, qu’Oulan proteste parce qu’elle ne retrouve pas sa trompette, que Zanza boude parce qu’il lui manque les deux dernières mesures de sa partition et qu’il
n’y
a
pas
les
pupitres.
Pour tenir les partitions. La récrimination se répète environ six millions de fois, jusqu’à ce que Monsieur Vivi se mette en colère (ce qui arrive environ deux fois par siècle) et que je menace le prochain qui prononce le mot pupitre de le manger. Nous improvisons donc un ingénieux système à base de dossiers de chaises et de scotch pour tenir les partitions droites. Une fois les instruments à peu près en état de marche, tout ce petit monde s’élance à l’assaut de deux morceaux, avec enthousiasme et pas mal de fausses notes.
Petit à petit, ils commencent à s’écouter et ce concert quasi-improvisé, tout pété, laisse fuiter de jolis moments. “Si vous avez pu le faire maintenant, vous y arriverez toujours”, lance Monsieur Vivi à la troupe, hilare et incrédule de ce qu’elle a à peu près réussi à faire tenir debout.
Je fais passer quelques oraux de stage de troisième dans un état second, après avoir englouti mon repas, puis je repars aider Monsieur Vivi à ranger les instruments. Avant de partir, les cinquièmes Glee insistent pour me montrer la chorégraphie qu’ils ont mis au point. Même si la sonnerie a depuis longtemps retenti. Il est 17h30, je suis censé être en vacances depuis 1h30, mais je veux mettre un point final à cette histoire. Correctement.
Je passe dire bonnes vacances aux adultes de la vie scolaire. Que je découvre sonnés. Pendant que les Glee s’en donnaient à coeur joie, ils ont appris qu’un môme s’est fait tabasser en réunion. Vidéo horrible à l’appui.
Les pics et les abîmes, toujours.
“Il faut réussir à trouver son assise dans tout ça.”, me dit Monsieur Vivi, tandis qu’on prend un RER aussi épuisé que nous.
Pour rentrer, enfin.
Pour danser d’autres masques, quinze jours durant.

Matinée du chaos.
J’entame la journée par la surveillance d’un devoir de maths des troisièmes Max. Moment à peu près aussi agréable qu’une soirée SM quand on n’est pas adepte de la pratique : les élèves gémissent et transpirent devant le sujet. Ils me demandent de l’aide et me voient tourner la tête à 180 degrés, les yeux révulsés quand je tente d’effectuer la première question du premier exercice. Visiblement, la muse des maths et moi ne nous sommes pas réconciliés depuis ma propre période de collège
“Ah ! Du coup vous comprenez ce qu’on ressent, pour une fois, monsieur ! Genre quand comprend pas.
– On le comprend quasiment tout le temps en fait.
– Sérieux ? Ça doit pas être facile pour vous, en fait !”
C’est sur cette paillette d’empathie que je me dépêche de descendre deux étages pour récupérer les cinquièmes Arkham. A., qui co-enseigne avec moi cette semaine, a découvert la première moitié d’entre eux lundi et les a trouvé fort mignons. Je la vois changer de visage en découvrant le contingent du jour. Sur les dix élèves que nous recevons, cinq auraient presque besoin que l’on s’occupe d’eux individuellement. A. jongle à merveille entre le déficit chronique d’attention de Chaco et la violence de Sid. A. est contractuelle et enseigne habituellement aux enfants allophones. J’aimerais la regarder, reprendre les mômes avec patience et fermeté. Mais d’autres ont besoin d’adultes. À commencer par Mose, qui, comme à l’habitude, crie, s’agite, et insulte ses potes, jusqu’à ce que je vienne le voir. Il passe de caïd de la cité à élève doux et en perdition en l’espace d’un clin d’œil. Me demandant des conseils, me parlant de cette émission sur les chevaliers qu’il a vu hier, qu’elle était trop bien, monsieur, et que son histoire, il va bien s’appliquer à l’écrire.
Je fulmine.
Je fulmine parce que je me sens pris en otage. J’ignore si Mose a vraiment besoin d’avoir à côté de lui un adulte ou s’il a parfaitement saisi ma démarche, notre démarche au collège, celle qui fait que plus tu es pénible, plus on s’occupera de toi. Dans le doute, je me dis qu’il est perdu. Et que j’ai aujourd’hui l’occasion de lui fournir un peu d’aide. De combler un peu le gouffre de son rapport à l’école.
À côté de lui, Gabocha, le seul que je retrouve depuis lundi, pleure doucement. Il souffre terriblement du bras depuis ce matin, et l’infirmière n’a rien pu faire. En désespoir de cause, je lui noue autour du cou ma grande écharpe du Docteur et lui passe son bras dans le nœud. Grand sourire.
Pendant deux heures, avec A., on soigne comme on peut.

Retour de stage avec T. Dans le RER qui nous ramène vers Paris, nous jouons à remonter le fleuve de nos vies d’adultes, à retrouver où étaient les embranchements décisifs de nos existences. À tout ce qui nous a conduit à enseigner. Sans regret aucun, ma conversation d’hier avec E. m’en préserve.
La vitre efface les années du visage de T., pendant qu’il parle de la fac et de ses choix d’alors. Rides dans l’onde du temps, avant Ylisse, les mômes, nos aventures.
C’est l’un des privilèges, immense, de ce métier : il nous laisse le temps de penser à lui.

Je n’ai pas eu le temps de repasser par chez moi. C’est donc mon sac de cours encore sur le dos et la tête pleine des trois heures passées avec les 4èmes et 5èmes Glee, c’est donc prof jusqu’au bout des ongles que je traverse Paris dans le sens de la largeur pour me rendre à l’anniversaire de C.
C. vit dans une colocation magique, avec M., qui a fait plein d’études incroyables, qui veille sur sa famille d’adoption et qui est AED ; avec J., qui a transformé l’appartement en petit nid d’écologie et d’humour. Avec Mk, qui parle de son bel accent allemand brisé.
Nous sommes neuf ce soir, et comme d’habitude dans la coloc magique, tout le monde parle en même temps mais personne ne s’interrompt. Grisés de punch coco doux comme un nuage et de gâteau au beurre de cacahuète, nous explorons nos vies respectives.
Quand arrive mon tour, je parle beaucoup. Trop. Et mes aventures, à quelques dizaines de kilomètres d’ici, reçoivent autant de respect et d’admiration que le récent voyage de C. à Yokohama. C’est la magie du lieu : chacun est aimé pour ce qu’il est.
Parmi les invités, il y a E. “On ne se voit pas souvent, on ne se parle pas beaucoup, mais tu es là est c’est…” fait-elle en décrivant un lien entre elle et moi. J’ai pour E. une admiration sans bornes. Elle étudie pour écrire au cinéma et porte ses joies comme sa noirceur avec bonté.
“Quand je te vois, je vois une autre version de ce que j’aurais pu être.”, me dira-t-elle à un autre moment. À ses côté, V. sourit. V. aux gestes déliés et au visage aristocratique. V. qui écrit pour la télé. V. que je ne vois que par éclairs fulgurants.
Ouais. Tous les trois on aurait pu se retrouver projetés sur les chemins qu’arpentent les autres. Par notre amour des mots, des embranchements de narration, par nos chaînes laborieuses.
C’est dans ces circonstances que je comprends que je ne fais pas un métier par défaut. Banal ou incolore. E. m’explique mieux que toute formation en quoi être prof, enseigner non pas à une centaine d’élèves mais à un élève + un élève + un élève + un élève… et y mettre de l’ardeur est une tâche digne que l’on s’y consacre avec joie.
C’est aussi pour cela que je pense de plus en plus souvent à partir. Pour m’en aller sur cette impression. Que je suis une vie possible d’E., une vie belle et exigeante, une vie laborieuse et exaltante.
Une vie de prof.

C’est parti pour la semaine projet-de-la-mort durant laquelle nous sommes censés enseigner si possible en activités fun choupi différentes et avec d’autres collègues.
À laquelle tu ajoutes qu’il y a des contrôles communs à toutes les classes.
À laquelle tu ajoutes les troisièmes qui passe deux oraux.
À laquelle tu ajoutes la récente fermeture des bahuts du coin pour cause de neige, ce qui a foutu le bazar dans tes cours et empêché les élèves d’être convenablement préparés au bousin (l’élève, cet être d’habitudes).
Et ben tu obtiens la recette parfaite pour une sacrée pagaille, tant pour les mômes que pour l’ensemble des adultes du collège, surveillant et CPE courant partout pour distribuer des emplois du temps, profs récupérant leur cheptel au petit bonheur de la chance, et gamins tentant de naviguer dans les méandres de ce chaos, parfois consciencieusement, parfois surfant sur les failles tel un champion de body board.
Me concernant, j’ai 23 heures de cours cette semaine (contre 18 habituellement)… de la petite bière face à M. qui en totalise 27, dont six aujourd’hui devant la même classe. Une curiosité perverse me pousse à me demander si c’est elle ou les chiards qui passeront par la fenêtre en premier (la connaissant, je dirais les chiards).
J’entame de mon côté une matinée par deux heures avec les troisièmes Max, ce qui n’est pas mal non plus, il faut bien le dire. Je profite de leur humeur amorphe du lundi matin à 8h30 pour bosser sur une dictée, tâche dont ils s’acquittent avec bonne humeur… enfin disons qu’ils le font sans que le volume de leur activité ne fasse se décoller les affichages de la classe.
Mis en confiance, j’entame la deuxième heure sur un travail d’écriture de discours qui devrait déboucher sur un concours d’éloquence.
Et là, c’est le drame.
À l’idée qu’ils vont s’exprimer devant un public les troisièmes Max montent de douze milliards de cran en pression et l’heure se passe dans un capharnaüm sans nom. Je finis l’heure au bord de la crise de nerfs, la bave aux lèvres, mais tous les mômes, me regardent innocemment, un discours ma foi pas mauvais devant eux. Je jette un coup d’oeil à M., par la porte d’en face, dont les élèves travaillent avec application limite en tirant la langue et je réprime mon envie de me rouler par terre en criant que c’est pas juste.
Suivent deux heures avec une cinquième que je n’ai pas, celle de T. Avec leur prof d’anglais, Lady A., nous leur faisons écrire un dialogue en anglais sur le monde de la chevalerie. Le bouillonnement d’idées donne lieu à des échanges assez surréalistes :
“Et là, les chevaliers ils se disputent parce que l’un a volé l’or de l’autre !
– Ah non ah non, je veux pas être le voleur, moi !
– Bah t’as qu’à dire que c’est pas de l’or que t’as volé, mais sa femme.
– OK, bon ça va alors !”
Pendant ce temps, une reine va voir une enchanteresse pour que celle-ci la transforme en chevalier, afin de combattre les inégalités dans son royaume.
Chacun son dialogue…
L’après-midi et un sandwich expédié plus tard, deuxième manche avec les troisième Max (l’emploi du temps de cette semaine est assez incongru) : vu la catastrophe de la matinée, je décide de faire cours de façon plus classique. J’entame un chapitre qui me tient à cœur, celui sur la science-fiction. Je leur lis la préface des Robots d’Asimov, un extrait de Frankenstein, et leur en montre deux adaptations, cinéma et télé. On discute résurrection, magie noire et poésie, nécromancie et vie de Mary Shelley, qui conserva le cœur cristallisé de son mari sur sa table de travail. Les troisièmes retrouvent leur rire de sixièmes, certains se cachent les yeux, d’autres veulent savoir si l’électricité, ça marche mieux pour créer la vie que les formules magiques. On passe un chouette moment. C’était pas un projet, mais ils ont pris plein de notes.
16h-18h. Heures lourdes, fatigantes, avec des cinquièmes, qui sont déjà épuisés. Surtout Gabocha, dont les paupières se ferment, et la bouche se crispe en quelque chose de dur, que je ne lui connais pas.
Nous sommes deux enseignants pour ce cours, je l’amène dans le couloir pour comprendre ce qu’il lui arrive. La voix qui tremble et l’eau aux yeux, il me raconte. Problème sur lequel j’ai zéro prise. Zéro. Ça bousille sa scolarité, mais, pour le coup, sa scolarité ne peut rien pour l’aider. Problème du dehors, d’une sphère totalement inaccessible. Je balbutie que je suis désolé, que je ne peux rien sauf l’écouter, autant qu’il veut. Lui dit que c’est normal d’en avoir marre, normal de vouloir que la réalité soit autre.
Je suis désemparé, j’ai les mots qui déconnent, je m’entends lui demander ce qu’il aime lire. Il me répond “Cédric” avec sa voix de tout petit garçon. Je lui demande s’il connaît le petit Spirou, ça ressemble un peu, il me dit que non, je lui dresse le portrait de Monsieur Mégot, le prof de sport, et ça le fait rire. Je ne peux absolument rien de plus.
Sept heures dans les godasses et déjà épuisé.
Demain rebelote. Mêmes horaires. Et autant de marathons à effectuer.
Et le dimanche on s’évade.
Les musiques de Final Fantasy me sont rentrées dans l’oreille, et dans celles de pas mal de monde. Ces réarrangements sont ceux qui leur font le plus justice, je trouve.

Reçu un mail d’un ancien élève. Il est à la fac, il va devenir papa. C’est vrai, c’est très tôt. Mais il se sentait près, alors il va le faire.
“Vos cours m’ont beaucoup appris, même quand vous vous trompiez dans votre façon d’enseigner, vous cherchiez toujours à en retirer quelque chose. J’espère être ce genre de père.”
Je compte cela dans mes plus grandes réussites : que ce gamin dont je me souviens difficilement se soit appuyé sur un échec pour se lancer dans une aventure que je ne connais pas encore. Qu’il se construise sur les insuffisances de son prof.