Vendredi 9 février

Troisième journée de paralysie du boulot.

Je la passe chez moi, à bosser sur la “semaine projet”, déjà évoquée dans ce journal. En gros, la semaine prochaine, l’emploi du temps sera annulé et les profs bossent – souvent à plusieurs – sur des modules de plusieurs heures, destinés à accomplir des tâches un peu différente de l’accoutumée.

Autant dire que pour quelqu’un ayant ma tendance à la désorganisation, ce n’est pas évident de tenir des délais si ric rac.

Mais je me fais plaisir. À préparer un roman photo sur Doctor Who avec une collègue d’anglais, la reconstitution d’un adoubement, masse d’entraînement théâtral pour les Glee…

Et les vacances qui, au bout, attendent.

Jeudi 8 février

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il neige.

Or donc, face à l’artillerie déployée par les cieux (oui “AU QUAYBAYC IL NEIGE PLUS ET TOUT SE PASSE BIENG.” J’aimerais signaler que personne ne s’est jamais amusé à comparer le taux d’insolation entre la France et un pays d’Afrique du Sud. Comme quoi…), il a été décidé que, dans le coin où j’enseigne, les bahuts fonctionneraient à divers degrés au ralenti. Du coup, à Ylisse, les cours ne sont pas assurés, mais l’accueil des mômes si. Et par une conscience professionnelle coupable et bête, je me trouve donc dans une gare parisienne à attendre le RER après qu’un quidam m’ait généreusement arrosé les chaussure du café qu’il portait dans un gobelet en carton dans les escalators.

Là, déjà, tu sens la journée qui commence bien.

Et tandis que j’attends gentiment mon train, j’avise à un mètre de moi, une jeune fille en train de discuter avec animation et une copine. Tellement d’animation, à vrai dire qu’elle finit par échapper le pain au chocolat qu’elle tient à la main. La viennoiserie décrit une gracieuse arabesque avant de me heurter en plein visage.

Il est 7h10, et je viens de me faire agresser par un petit déjeuner à 3 euros 50.

Après un voyage dans un vaillant wagon qui grince à me faire croire dans un roman gothique – la tronche des autres usagers des transports ainsi que la mienne renforçant violemment cette impression – je parviens enfin à Ylisse. L’ascension d’escaliers gelés et la traversée d’un parking qui n’est pas sans rappeler une patinoire des jeux olympiques plus tard, je suis enfin sur mon lieu de travail.
La première tâche de la journée va consister à déneiger l’entrée du bahut avec l’aide Y., d’un AED, de N. et de Cheffe, ce qui me permettra de me réchauffer et d’éviter que des parents chagrins nous intentent un procès si leur progéniture s’étale sur une plaque de verglas. Mentalement, je rajoute cette compétence à ma liste de talents inutiles.

Début des cours : pour la première fois depuis que je suis ici “nous sommes en supériorité numérique” comme le remarque en rigolant une collègue. Au maximum, il doit y avoir une vingtaine de mômes présents. Je me retrouve à m’occuper des troisièmes, qui sont au nombre patafiolant de trois. Dont deux troisièmes Tardis : Daria et Mercutio.

“Qu’est-ce que vous faites là ?
– J’avais dit à Mercutio que je voulais voir vos têtes quand vous serez obligés de vous occuper de nous.
– Ça valait le coup ?
– Pas vraiment en fait.”

Je ravale une solide poignée de jurons et décide de les faire bosser sur leur oral de brevet. Les deux gamins s’exécutent gentiment tandis que la troisième, prise en charge par G., bosse sur de la conjugaison. Ah, et on me glisse dans l’oreillette qu’elle vient d’arriver en France, qu’elle est allophone. Un énième rebondissement dans la vie du bahut.

Le reste de la journée s’écoule doucement. Affichage dans la classe de Monsieur Vivi tandis qu’il fait cours avec le plus grand sérieux à deux élèves, discussions avec T. sur Ezia Polaris, blagues avec Lady T.

Je rentre chez moi sans comprendre ce qu’il s’est passé. Mais il paraît que c’est bien, que j’ai “assuré la continuité du service public”.

Et vécu une journée inédite.

Mercredi 7 février

Lucrecia est une chouette môme. Ce qui n’était pas le cas l’année précédente, ni celle d’avant. Elle a donc le profil typique des élèves d’Ylisse. Pas méchante, sa hargne s’étant apaisée lors du premier trimestre de troisième (toute vanité bue, je dois dire que je suis fort pour ça : réconcilier les mômes avec leur scolarité), mais des lacunes à n’en plus finir. Elle fait ce qu’elle peut pour les combler, et, très doucement, certaines habitudes se mettent en place.

Sauf qu’aujourd’hui, Lucrecia me regarde avec des éclairs dans les yeux. Ne sort pas son cahier. Dort sur sa table ou éclate d’un rire gras quand elle discute avec sa copine. Au bout de quelques minutes, je m’approche d’elle et lui demande quelle erynie a bien pu la mordre (elle a adoré Antigone) :

“Vous, je vous parle plus, vous m’avez mis un rouge !”

Soupirs indignés de la classe.

“Oui, c’est vrai, moi aussi, monsieur, vous m’avez un rouge !
– Aaaattendez. Avant que j’ai plein d’idées pour des blagues nulles, de quoi parlez-vous ?
– Ben un rouge ! Dans les compétences, là !
– Aaaah. D’accord. Le brevet blanc. Je situe. Et alors ?
– Ben j’irai pas au lycée !
– Je… Pardon ?
– Avec un rouge on va pas au lycée !
– Ça n’a rien à voir. Vous avez eu 0,25 à votre dictée. Forcément, la compétence orthographique n’est pas acquise. Mais vous l’avez déjà validée plusieurs fois et je vais la réévaluer avant la fin de l’année !
– Comment ça ?… Puis j’en ai marre, je comprends rien, d’où le brevet il est sur 100 là en français ? L’année dernière il était sur 40, et puis il y avait je sais plus combien de points en tout, je comprends plus rien !”

Hochements de tête à droite et à gauche. “C’est vrai, on sait plus ce qu’on doir faire, nous, monsieur.”

Je tente de faire retomber la pression. De leur expliquer que tant qu’ils travaillent au mieux, que les appréciations sont bonnes, tout se passera bien. Tout en pensant aux réformes. Aux polémiques, aux débats, aux réseaux sociaux. Et aux gamins qui, tous les deux ans en ce moment, se prennent dans la tronche des conflits d’idées. En plein dans leur avenir.

Mardi 6 février

Le souci avec Daria, c’est que je n’ai aucun problème avec elle.

Daria est ce genre d’élève qui me donne envie de glousser de joie quand je l’ai en cours. Ce n’est pas pour rien si je lui ai collé ce pseudonyme : un cynisme ravageur et une maturité bien au-dessus de son âge. Daria comprend vite, prend souvent en cours le contrepied de ce que je raconte, mais toujours avec finesse et intelligence. Je suis raide dingue keur keur de cette môme.

Sauf que.

Sauf qu’ailleurs, Daria ne joue pas le jeu. Elle bosse peu, oublie ses affaires, et a même poussé le je-m’en-foutisme jusqu’à oublier de rendre son rapport de stage en entreprise. Bref elle déconne autant que des mômes décrocheurs.

Je ne m’explique pas cette dualité. Et je n’ai pas envie de l’explorer. Parce que pour une fois, j’aimerais juste profiter des bonnes dispositions d’une élève sans qu’il y ait derrière un prix à payer.

Et pourtant, un petit Jiminy continue à me souffler que, peut-être, c’est un peu égoïste. Que, peut-être, je pourrais l’amener à “étendre ses efforts à toutes les matières”, pour reprendre l’expression que je déteste et que je colle à un bulletin sur quatre aux conseils de classe.

Dilemme…

Lundi 5 février

Un nouveau lundi après-midi, heures tellement bordélogènes, avec les troisièmes Max. Un nouveau miracle. Porté par mon boulot et celui de T. Je leur fais lire “Quiz aux travaux forcés”, de Dino Buzzati. Histoire géniale, style vieilli. T. a amélioré mon travail, toujours un peu bordélique, toujours manquant un peu de contours.
Dans la peau de journalistes, les mômes doivent explorer cet étrange pénitencier, qui permet, une fois, une unique fois, aux prisonniers de plaider leur cause devant une foule. Je prends le temps d’expliquer en détail à la classe ce que j’entends d’eux, et je sens, très rapidement, que ça va le faire. Que les gamins comprennent. J’ai fait l’effort de leur lire l’histoire entièrement, de la leur faire vivre, Monsieur Samovar ancien intermittent, des fois narrateur sur scène. Le boulot est cadré, expliqué. Et leur laisse assez de liberté pour qu’ils emploient leurs outils propres.

J’ai rarement été aussi en adéquation avec les valeurs que je porte que cet après-midi. Aucune compromission, de 14 à 16 heures. Je fais découvrir à mes élèves un texte complexe, à mille lieux d’eux mêmes. Tous liront le même et j’aurai les mêmes exigences pour chacun. Mais la rigueur de T. et mon intuition donnent aux troisièmes Max les outils qu’il faut pour explorer la nouvelle. Deux heures de travail concentré et heureux. Qui bascule de l’extrême concentration aux papotages joyeux quand il y a besoin de faire prendre l’air à l’attention. Ainsi, Karen, qui, l’espace de trois minutes, va énumérer ses profs de collège :

“Il y avait Monsieur R., c’était trop bien ce qu’on faisait avec lui ! Monsieur P. qui voulait tout nous expliquer bien bien comme il faut, même quand on était pénible. Monsieur J. avec qui on avait fait un débat. Et puis il y a vous… Et vous…”

Elle me regarde, sans le moindre respect et sans la moindre insolence. Diagnostic :

“… Vous, en vrai, ça va en fait !”

Je me sens bizarrement flatté. Et je vais aider Fletcher, qui s’est décidé à écrire pour la première fois depuis… au moins six mois. Et qui du coup, se galère un peu à faire une phrase complexe. Pas grave. Je peux l’aider, j’ai le temps, tout le monde est à fond, entre Jeane qui, spontanément, s’est levée pour aller faire une recherche à l’ordinateur et Geddoe qui passe dans les rangs en distribuant des dictionnaires.

Deux heures parfaites. Qui ne resteront pas dans les annales. Pas besoin de les formaliser dans un projet délirant, pas besoin de théoriser des heures durant. Juste se réjouir que, deux heures durant les gamins aient bossé avec bonheur et exigence. Et se soient rendus compte. Que la littérature, que ces mondes, cette langue si éloignés d’eux-mêmes, n’est jamais qu’à la portée de leur intelligence.

Samedi 3 février

Vendredi midi. Je vais voir les cinquièmes Glee en cours de chant. Tous en chaussettes sur le lino gris de la salle polyvalente.

Monsieur Vivi est en train de les faire travailler sur une chorégraphie qu’ils utiliseront (ou pas) à la fin de l’année. Comme toujours, je m’émerveille de l’espace de liberté parfaitement contrôle qu’il leur offre.

C’est durant cette heure qu’ils sortent de leur peau d’enfant “qu’ils mettent leur peau d’artiste”, pour reprendre ce qui est devenu une expression consacrée. Ils sortent de la maladresse du corps d’adolescent. Se coordonnent pour tenter les mêmes mouvements, abandonnent une honte encombrante pour occuper l’espace. 

Fin de la recherche, il est tant de chanter. Je me place avec eux, en essayant de ne pas oublier les paroles – je le leur ai données en autodictée, ça craint si je n’arrive pas moi-même à m’en rappeler – et, immédiatement, Benvolio et Arès viennent se placer de part et d’autre de leur prof de français, pour chanter à pleins poumons. Justesse approximative, conviction maximale.

Je me demande souvent ce qui se joue, dans la pénombre hebdomadaire de la salle polyvalente. Quelque chose d’important, d’essentiel. Qu’il serait facile, séduisant, de vouloir adapter à chaque cours. Faisons-les créer, danser, chanter à chaque cours.

Ce serait le piège. La raison pour laquelle ce projet un peu fou fonctionne est parce que, justement, nous nous astreignons à donner à ces mômes liberté et contraintes, autonomie et académisme. Une enviable intersection.

Et dans une heure, nous travaillerons sur le lexique de la chevalerie, et ce sera tout aussi essentiel, pour leur corps et leur tête.

Ils ont besoin de tout. Comme tous les autres élèves.

Vendredi 2 février

C’est le doux bordel dans la troisième Tardis. Pendant que je les invite à commenter une lettre très noire d’ “Inconnu à cette adresse” (eux ne l’ont commencé qu’il y a trois jours), j’aperçois Kazim dessiner dans son agenda, Sonya et Lorelei discuter très discrètement – c’est à dire en plaçant ostensiblement la main devant la bouche – et Cléo utiliser une perforeuse tout autour de sa feuille de classeur. Les trous ont une forme de cœur.

Je signale que je ne suis pas dupe.

“Sans rire, Cléo. Ce cours, c’est Martin qui bascule dans l’endoctrinement nazi. Les cœurs, c’est moyen pertinent. Ach ch’aime les bétites moustaches keur keur ?”

Éclat de rire général dans la classe. En temps normal, je vivrais très mal ce cours, où l’attention est plus que flottante. C’est une histoire de tension, entre la concentration et ce que je veux leur transmettre. À 15h un vendredi, je ne peux guère espérer mieux. Si je les lance dans le travail de recherches créatif que j’ai en tête, je les connais, ils feront salon. Si je prends des carnets, ils protesteront bruyamment. Dans l’état actuel des choses, tolérer ce bruit de fond est ce qui leur permettra de repartir chez eux en ayant appris le maximum de chose. Je me dis que c’est aussi ça l’expérience, réussir à définir intuitivement ce que l’on peut espérer des mômes.

Le cours suivant, les cinquièmes Glee papotent. Je fais les gros yeux, plus un mot. On peut étudier les parallèles entre le roman de chevalerie et le spectacle de cette année, ainsi que le concept d’anti-héros.

Tout en tension.

Jeudi 1er février

J’ai attiré Chaco et Sid dans un coin du couloir. J’ai le cœur qui bat très vite. Mais il va falloir y passer. En moins d’une semaine, deux collègues s’en sont plaint. Alors il faut y aller. Même si c’est un truc que j’ai totalement relégué à l’arrière de mes pensées. Je m’en rends compte aussi, mais je choisis de ne pas le faire exister. 

Jusqu’à maintenant.

“Bon. Les gars. D’abord, je ne suis ni en colère, ni fâché. Mais il y a des trucs qui ne sont pas négociables.”

Sid et Chaco se regardent, un peu étonnés. Je n’utilise le mot truc que quand je suis mal à l’aise, et ils n’ont rien à se reprocher, ni l’un, ni l’autre.

“Parmi ces trucs, il y a la douche quotidienne. Une fois par jour on est d’accord ? Et parfois deux. Quand je vais courir, au retour, je file me laver. Donc si vous faites du sport, en revenant, c’est pareil.
– Mais pourquoi ?“

Chaco a levé la main en posant sa question.

“Parce qu’on est sale, après un effort.
– Même si on est pas tombé ?
– Même. On transpire. Ça ne sent pas bon, surtout pour les autres.”

Je suis donc, entre deux cours, en train de parler à deux de mes élèves des vertus du savon. Je passe tellement de temps à m’occuper de leurs têtes, je considère souvent que leurs corps sont hors de ma sphère d’influence. Pourtant, surtout avec les cinquièmes Glee, je les touche. Quand on fait un exercice de théâtre, que je leur pousse très doucement l’épaule – c’est marrant, c’est mon geste – vers l’arrière quand je suis très mécontent, vers l’avant quand ils ont besoin de beaucoup de courage ou de réconfort.

Et parfois, ce corps est sale, et c’est au prof principal de le dire. Parce que plus proche, plus rapide, plus direct que l’infirmière scolaire ou l’assistante sociale, surchargées de missions autrement plus graves et pressantes.

Les deux gamins hochent la tête. Je m’applique à n’avoir dans le regard que la certitude du type qui énonce une évidence, qui règle un souci important, mais facile.

En vrai je suis terrorisé.

Terrorisé comme à chaque fois que ce boulot m’amène dans un endroit où j’estime que je ne devrais pas être, terrifié comme quand je suis certain que je ne sais pas faire, que je risque de faire du mal.

Terrifié comme quand chaque fois que le monde ne tourne pas comme il est censé le faire.

Ouais. Souvent en fait.

Mercredi 31 janvier

Pour la quatrième fois depuis la fin du premier trimestre, j’attends la maman de Roy. Elle a exigé que je sois là ce mardi soir à 17h. Que c’est important que je sois ponctuel, elle a beaucoup à faire après.

J’attends.

Et pour la quatrième fois, elle ne vient pas. Aucune explication.

Roy est un élève tout foutraque, tout perdu. Pas un mauvais gamin, au contraire. Plutôt curieux et de bonne volonté. Mais bordélique en diable. C’est même sa soeur, de sixième, qui m’a signalé que sa mère allait m’appeler. Roy n’est pas malheureux, il est nourri, logé, et, je n’en doute pas, aimé. Du coup il n’y a pas grand chose à faire.

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On attendra.