Jeudi 6 mai

Le Docteur Livesey est un gros coincé. C’est en tous cas l’avis des sixièmes Canarticho, pour qui le Capitaine, de L’île au trésor, est infiniment plus sympathique que ce médecin gominé et prétentieux. Je suis assez d’accord avec eux.

La dernière sixième que j’ai eue, la sixième Glee (remember…) le voyait comme un paladin, père substitutif, secret et humble, de Jim, le narrateur. J’étais assez d’accord avec eux.

C’est l’une des magies de ce boulot : une fois la relation assez forte avec les mômes, une fois qu’on a réussi à les attirer dans le texte, ils nous offrent leur lecture. Et c’est bien souvent passionnant. De voir quels passages, quels mots, parfois, formeront leur imaginaire. Pour Olivia, le Capitaine est “d’une grande beauté”. Pas beau. D’une grande beauté.

“Olivia, on dit quand même qu’il a les ongles sales, qu’il boit trop, qu’il est désagréable…
– Ce sont des détails, ça monsieur. Il a des tatouages, il est bronzé et il est mystérieux. Moi je dis qu’il est d’une grande beauté.”

Bien entendu, il y a des interprétations à contre-sens du texte. Mais elles se font de plus en plus rare, au fur et à mesure que les mots se déroulent. Et chacun, ils bâtissent leurs îles au trésor. Entre deux corrections, explications de questions ou des exercices demandés, je vais explorer leurs plages.

C’est un sacré privilège.

Mercredi 5 mai

“Bonjour messieur,

Je vous écrit pour vous dire aurevoire

Aurevoire.

Aimée.”

C’est avec ce message pour le moins sibyllin qu’Aimée quittera la classe de sixième Canarticho pour un autre établissement. Aimée fait partie de ces élèves avec qui ma relation est un échec retentissant. Rien de ce que j’ai tenté avec elle n’a fonctionné. Ses résultats ont toujours été bas, ce qu’elle m’a rendu bâclé, ou bourré de contresens quant à ce que je demandais. Elle a eu des heures supplémentaires de soutien scolaire, qui n’ont servi à rien du tout.

Et toutes les fois où j’ai tenté de communiquer avec elle, j’ai eu le sentiment très fort de ne pas parler la même langue. Non. De ne pas me situer dans la même réalité qu’Aimée. Qui me regardait très poliment avec de grands yeux, hochait la tête, et restait systématiquement mutique quand je lui demandais ce qui lui posait problème. Ou qui, lorsque je réexpliquais, me disait “oui oui, j’ai compris.” pour refaire systématiquement les mêmes erreurs. Sans la moindre insolence et avec beaucoup de bonne volonté.

Aimée est une élève pour qui le changement de profs du collège est une chance. Je croise très fort les doigts pour qu’elle tombe sur des adultes qui la comprennent, des méthodes qui lui conviennent. Mais en attendant, ce foutu problème continue à se poser : parfois, tu pourras faire ce que tu veux, tu rateras le rendez-vous avec un môme.

Et c’est pénible.

Mardi 4 mai

A beaucoup d’égards, les 6e Canarticho sont une classe de mini-troisièmes. Il y aurait – il y a sans doute – des centaines de pages à écrire sur ce qui constitue la personnalité d’un groupe, et comment elle se constitue.

Contrairement aux Avaltout et aux Brindibou (que j’ai croisé avec un pincement au cœur, genre avec des tenailles rouillées), ils n’ont pas cet émerveillement pour absolument tout ce que je propose. C’est même plutôt l’inverse. Chaque activité est accueillie avec un silence circonspect, et je dois souvent déployer pas mal de stratégies – activités orales, travaux de groupe, jeux de rôle, numéro de claquettes – pour les motiver un tant soit peu. Ils ont aussi le côté un peu glauque de l’adolescence qui se pointe avec la délicatesse d’un taureau furieux, notamment dans leur utilisation limite des réseaux sociaux ou leurs relations sentimentales chaotiques et débordant largement pendant le cours de grammaire.

Mais ils ont aussi le bon côté d’une maturité précoce : et notamment, je le découvre en ce retour de confinement, une grande autonomie. Les cahiers, que j’attendais dévastés, sont dans leur quasi totalité bien tenus, les activités faites dans l’ordre, et les mômes totalement au fait de ce dont nous allons parler.

En l’occurrence de pirates.

C’est un vieux cours, que j’ai dépoussiéré pour l’occasion. J’ai plein de soucis avec l’Ile au trésor : le vocabulaire, d’une vieille traduction qui plus est. Une histoire hyper masculine. Un découpage du texte laborieux, des passages parfois peu intéressants.

Mais il y a aussi dans ce roman l’appel du large. La mer, les cartes remplies d’îles inconnues et de richesses incroyables. Et je ne sais pas si c’est le fait de nous retrouver, le fait de bosser là-dessus ou le mois qui vient de s’écouler qui les a fait grandir. On grandit si vite à cet âge là. Mais lorsque les deux heures s’achèvent, il tombe un grand calme sur la classe. Pas de sortie dans la précipitation ni mille commentaires comme cela arrive souvent. Ils s’arrêtent, calmement.

“Il est bien, ce livre, monsieur.”

Je les ai retrouvés. C’était bien.

Lundi 3 mai

De cette reprise dans les salles du collège Nohr, je ne sais encore rien. Cette dernière période de l’année a vu mon service drastiquement réduit, je passe donc la journée à recompiler pour la énième fois et dans un ordre encore différent les activités que je proposerais à la sixième Canarticho, la seule à laquelle j’enseigne encore.

A midi, V. vient déjeuner. Elle est à Rennes pour son travail, son rire résonne dans la maison. Nous parlons du temps. Je lui raconte ce que ma mère me dit souvent, qu’elle ne voit pas le temps comme linéaire mais comme étalé devant elle, comme sur une grande table en fer à cheval.

Peut-être est-ce là vieillir, mais je comprends de mieux en mieux la métaphore. En ce moment où mon activité professionnelle est ralentie, je repense aux treize, treize bon sang, années durant lesquelles j’ai enseigné. Et elles se présentent toute à moi avec la même vivacité. Mais à chaque fois, le mec qui enseigne me semble à la fois proche et totalement différent de celui qui les observe. Quel prof a-t-il été, finalement, ce type totalement dépassé des fameuses “trois horribles premières années” ? Ai-je été au sommet de mon enthousiasme ensuite, à Criméa, où j’ai tout appris ? Ai-je plus apporté aux élèves à Ylisse, où j’ai brûlé une énergie vitale à en invoquer quatre cercles de l’enfer ? Suis-je plus stable dans ce bahut breton ?

Tout ça ne sont que des images. Le fait est que je passe mon temps à essayer de tirer des bilans, mais que, en fin de compte, ça ne me profite pas. Les années passent, les élèves sont déjà partis. Ils vivent leur vie, peut-on espérer, un atome plus grand de ce qu’ils ont appris en ta compagnie.

Et tout ce qu’il reste c’est faire, faire, faire ; ça apaise le temps.

Dimanche 2 mai

Et le dimanche, on s’évade !

Ce soir, je laisse les anglophones (navré pour les autres promis c’est exceptionnel) en compagnie de Natalie Wynn, dont la pensée nuancée et l’humour déjanté m’ont fait beaucoup de bien à tous points de vue ces derniers temps.

Samedi 1er mai

Je n’arrive pas à croire que je commence ce billet par “en ce jour de fête du travail”.

Mais en ce jour de fête du travail.

Ça fait un an qu’on est tous hyper courageux. Que chacun tente de mener sa barque du mieux qu’il peut. En repensant son activité, en tentant de la faire survivre à travers un long sommeil. En l’accomplissant malgré les risques. Ça fait plus d’un an que les écoliers, collégiens, lycéens, étudiants, s’accrochent de tous leurs ongles pour réussir à continuer à apprendre.

C’est épuisant. Et parfois, l’envie est forte de blâmer un groupe ou une congrégation.

Je nous souhaite tous que les choses s’arrangent, d’une façon ou d’une autre. Que cette admiration n’ait plus lieu d’être. Je nous souhaite un 1er mai où nous devons continuer à lutter doublement, mais où nous sommes tous forts. Qu’on tienne ou pas.

Prenez soin de vous.

Vendredi 30 avril

Réunion devant nos écrans, les profs se préparent à reprendre les cours. Comme les élèves, il y a ceux qui ont coupé micros et caméras pour pouvoir faire autre ch… multitasker, comme on dit, durant la visionconférence. Il y a celle qui se sent obliger de réagir à chaque annonce du principal, pour combler le vide dans lequel il parle. Il y a celui qui fait des blagues dans le chat, et celle qui règle les problèmes techniques des uns et des autres durant toute l’heure.

Pas d’aménagement du protocole ou presque. A quoi s’attendre d’autre. “On nous demande de faire au mieux.” conclut le principal, la voix un peu lasse. “Faites au mieux.” J’envisage de faire graver clandestinement cette devise sur le mur du ministère de l’Éducation Nationale. En fin de compte, c’est ce qu’on nous demande en permanence depuis plus d’un an. Faites en sorte que les élèves suivent, mais ne recourez pas trop à l’ordinateur. Ne perdez pas le contact, mais ne les submergez pas. On sait que les élèves les plus fragiles décrocheront, mais faites au mieux.

Un lecteur très en colère me reprochait, il y a peu, de continuer à faire tourner un système profondément cynique, qui repose sur les bonnes volonté – ou la lâcheté, suivant qu’on est fâché – des enseignants. J’ignore si ce système est cynique. A certains moments, j’ai envie, en effet, d’envoyer bouler une institution qui ne me semble pas mettre les moyens pour tenir sa jeunesse hors de l’eau. A d’autres, je culpabilise de ne pas faire ma part, je pense à Oleg qui doit être totalement paumé sans l’aide des adultes.

Faire au mieux… J’espère que lorsqu’ils quitteront l’école, nous aurons autre chose, quelque chose de plus beau, de plus noble, de plus lumineux à dire aux mômes. Que de faire au mieux.

Jeudi 29 avril

Inigo est l’un de ces élèves qu’il est quasi impossible d’extraire de la salle de classe. Il met un temps infini à ranger ses affaires – l’un des multiples symptômes de sa dyspraxie – a mille questions et déteste la cour de récréation ; à tel point que les adultes se sont demandés s’ils ne se faisaient pas taper dessus dehors.

Inigo voudrait que le CDI soit ouvert tous les jours toutes les heures. Inigo reste dans le couloir, où se trouve son casier, à en sortir et retirer une feuille de papier jusqu’à ce qu’un adulte ou un copain l’amène dehors. Inigo trouve injuste qu’on lui dise qu’il faut partir maintenant, parce que d’autres élèves vont arriver : “Oui mais il fallait que je vous demande…”

Aujourd’hui, pour la première fois, il est venu en classe virtuelle. L’heure se déroule, on vérifie que tout va bien, je réexplique des consignes, je rassure. Pas un mot de sa part. Pas même un bonjour sur le chat, que je demande pour voir si tout le monde arrive à manipuler le site. Et alors que tout le monde quitte le site, assez apaisé, impatient de se retrouver

*bling*

“Oui Inigo ?”

Je permets à nouveau le partage de micro. Une petite voix, de très très loin.

“Oui monsieur, pourquoi vous dites que c’est Jim, le protagoniste, et pas John Silver ?”

S’ensuit une explication sur les héros et les anti-héros, car Inigo, évidemment, a déjà lu le livre. Mais il n’est pas convaincu, m’oppose des arguments, pendant un bon quart d’heure.

“De toutes façons, on en reparlera en classe. Là, je vais devoir vous laisser…
– Mais attendez, je voudrais aussi vous demander des choses sur mon travail…
– Vous pouviez les demander pendant l’heure, tout le monde s’est laissé parler, et ça ne vous intimide pas, d’habitude…
– Oui, je sais, mais vous pouvez me réexpliquer depuis le début dans quel ordre je devrais coller les feuilles.”

Un mois éloigné des cours. Il faut croire que, chacun à leur manière, leurs habitudes leur manquent.

Mercredi 28 avril

Avalanche brutale de messages ce matin, venue de je ne sais où. Ce n’est pas faut, de la part de tous les collègues, d’avoir tenté d’endigué le flux. On a demandé aux élèves de nous contacter, on les a assuré qu’on était là pour eux, qu’il ne fallait pas s’affoler…

Et là, les questions arrivent dans tous les sens : “Il faut faire quoi dans l’exercice ?” (Lequel ? Mystère). “Monsieur je trouve plus mon cahier.” “Monsieur, si j’imprime les feuilles, c’est grave ?”

C., une collègue, m’avait appris il y a quelques années l’importance de l’empathie lors des explications. Réussir, de façon quasi-simultanée à notre cours, à se mettre à la place d’un élève à qui il manque la plupart des références. Pour reformuler, reprendre. Pour repérer le môme qui hoche la tête, mais dont le regard émet les appels au secours d’un koala piégé dans un incendie ou le vide intersidéral.

Une étape primordiale me concernant et qui est, bien évidemment, totalement impossible dans les circonstances actuelles. Que j’ai tenté, comme l’année dernière, de remplacer par toutes les précautions possibles. Précautions qui se sont révélées quasi-inutiles. Demain, si les dieux de l’informatique sont cléments, je prendrai du temps pour discuter avec eux. Pour essayer de remettre d’équerre le château qu’ils ont tenté de construire avec les activités que j’ai envoyé à distance.

Mais punaise, comment on bosse, sans leurs regards ?

Mardi 27 avril

Lors d’une conversation, je m’entends dire : “Je crois qu’il n’aime pas trop le contact avec les enfants.”

Parfois, mes propres mots me laissent perplexes. Après toutes ces années passées à enseigner à des collégiens, je ne sais plus ce que c’est, le contact avec les enfants. La très grand majorité des certitudes que j’avais à leur sujet ont été soigneusement épluchées par ces mêmes enfants. Que ce soit au sujet de leur maturité (ou de leur manque de ladite maturité), de leur caractère en formation, de leurs goûts.

Ils sont, petit à petit, devenus un kaléidoscope multiple. Ils sont, et je suis conscient d’écrire une phrase gonflée de prétention, devenus des individus, tous autant qu’ils sont. Rien ne va jamais de soi avec un môme. Et “le contact avec les enfants” me semble une réalité de plus en plus nébuleuse. Le contact avec une classe peut-être.

Une classe remplie de dizaines d’histoires, de dizaines de couleurs d’humanité.