Jeudi 25 février

Je l’ai écrit à de – trop – nombreuses reprises, j’ai cette année de nombreux élèves ayant des profils nécessitant d’adapter parfois radicalement ce qu’on leur enseigne. Au début de l’année, bon an mal an, les enseignants se sont adaptés, suivant des consignes quand nous en avions, ou, plus souvent, en improvisant devant l’absence d’informations précises.

Et assez rapidement, se pose la grande question : comment ne pas réduire un élève à sa particularité ? En sixième Canarticho, trois élèves sont aidés par une AESH. Ils sont donc tous les quatre assis à la même table. Cela forme une sorte de classe dans la classe. Et parfois, Oleg vient me voir pour me demander pourquoi son bureau à lui n’est pas disposé comme celui des autres. Livia aimerait savoir si, un jour, elle pourra être davantage devant.

Même souci à la distribution des évaluations. Même si j’ai expliqué que chacun travaillait des compétences précises bien que différentes, il arrive souvent que le terme “devoir pour les nuls” circule quand je distribue une évaluation aménagée.

C’est le délicat équilibre auquel je ne parviens pas encore : reconnaître la particularité d’un môme, sans le réduire à ladite particularité. Car nous sommes avant tout enseignants. L’apprentissage de la différence est essentiel, mais se fait sur le long terme. Et si l’équité parfaite existait, j’aménagerai également mes devoirs pour Wallid ou Eirika, qui terminent leurs évaluation en quinze minutes, avant de se replonger dans des pavés de six cent pages.

Nous sommes à un moment extrêmement frustrant et intéressant de l’histoire de l’enseignement : de plus en plus souvent, l’école tente de prendre en compte la diversité des élèves, tout en les préparant à la vie dans une société qui exige la maîtrise d’une norme, des bases d’un contrat identique pour tous. Et c’est cette tâche – une autre – éminemment complexe sur laquelle je me casse le nez actuellement.

Mercredi 24 février

Ma sœur prépare donc son CAPES. Une mère prof des écoles, un père prof des écoles, puis conseiller pédagogique, puis chef d’établissement, une sœur peut-être future enseignante d’anglais… et moi.

Ce qui m’étonne le plus – au-delà de l’ironie facile qu’on pourra faire sur les “enfants de profs” – et de constater à quel point nous avons tous une vision et un ressenti de l’enseignement différent. Lorsque je parle de mon métier avec ces trois personnes qui constituent trois piliers de mon univers, je sais qu’ils me comprennent parfaitement. Pourtant, il y a comme un glissement subtil : jamais ils ne vivront, ou n’auront vécu, ce boulot comme je le vis. Et réciproquement.

C’est à la fois terrifiant et exaltant : nos expériences d’un même métier sont radicalement différentes. L’enseignement est une contrée gigantesque, dont les zones encore non cartographiées s’étendent un peu partout. Ce que ma sœur vivra lui appartient en propre, et j’attends, avec joie et impatience, de voir quelles seront ses aventures en ces terres. En espérant qu’elle y trouve son équilibre, en dépit des coups du sort. En souhaitant qu’elle s’y construise comme j’ai le sentiment d’y parvenir. Alors qu’il y a treize ans, c’était encore loin d’être une certitude…

Mardi 23 février

J’ai eu des profs dont je connaissais pas mal de détails de la vie personnelle. Leurs week-ends, leurs enfants, la voiture qu’ils venaient d’acheter. Le genre de détails qui débarquait entre une leçon sur le present perfect et les devoirs ; à l’inverse, je me souviens m’être torturé les méninges pour savoir si ma prof de français de première était débutante dans le métier ou vétérane, vu le peu d’information qu’elle laissait passer sur elle.

Une fois de l’autre côté, je me suis également posé la question : faut-il parler de sa vie privée en classe ?

La réponse, comme à l’habitude, n’est pas simple, et entièrement personnelle. Celle qui me convient le mieux est oui, mais rarement, et en deux occasions majeures :

1. Quand cela peut nous servir à faire œuvre d’éducation. Cela peut aller de savoirs anecdotiques – en parlant par exemple de la façon dont j’ai personnellement appris une notion qui leur pose problème – à des principes incontournables : j’ai déjà raconté dans les grandes largeurs comment faire son coming-out pouvait être un puissant outil (à condition qu’on se sente en mesure de le faire, bien entendu, et à l’aise à 100%, je ne vais pas paraphraser un billet précédent).

2. Et puis il y a l’anecdote bonbon. Celle qu’on emploie rarement, c’est une sorte de plaisir coupable pour les élèves. C’est la fin de la période, ils se sont bien comportés, l’ambiance est particulièrement agréable. Je laisserai parfois filtrer une information, le genre de celles que les sixièmes aiment bien : “Le prof il a des lapins !” “Le prof il est déjà allé au Japon !”

Cette position médiane n’est pas, je le sais, partagé par tous les collègues. Certains estiment qu’il est nécessaire que les élèves nous voient comme des êtres humains “normaux” et que partager un pan de notre vie personnelle avec eux peut y aider ; à l’inverse, d’autres pensent qu’il est nécessaire, pour leur équilibre et le leur, de dresser une paroi entre vie professionnelle et personnelle.

Encore une fois, c’est un écosystème : je pense que la façon de faire que j’ai décrite convient à mon attitude en classe et me permet de créer la meilleure ambiance de classe possible en fonction de mes capacités et de ma personnalité. Mais, bien entendu, toutes les nuances sont possibles, du moment que l’on se demande pourquoi…

Lundi 22 février

J’ignore si c’est un effet du confinement, un hasard de mes flux d’information divers ou juste quelque chose que je remarque : énormément de collègues, jeunes et moins jeunes, font part en ce moment de cette impression de “manque de légitimité” face aux élèves : qui sommes-nous, êtres faillibles et subjectifs, pour enseigner à des mômes ?

Cette interrogation, je l’ai entendue posée pour la première fois lors de mon troisième jour à ce que l’on appelait alors l’IUFM. Une collègue stagiaire expliquant à notre formatrice qu’elle vivait très mal le fait que ses premiers élèves soient des cobayes pour elle, grande débutante dans l’enseignement. La réponse de ladite formatrice avait été, à peu de chose près : “ça a toujours été comme ça.”

Bien sûr que cette réponse est absolument insatisfaisante. Mais, rétrospectivement, je pense aussi que c’est l’une des plus honnêtes possibles. Enseigner, c’est être mis en présence de ce que le terme “adulte” a de plus dérisoire (avec être parent, je suppose) : nous passons nos journées à nous présenter comme des êtres qui savent. Qui connaissent les mécanismes non seulement de leur matière, mais aussi des comportements humains. Quand bien même, et c’est de là que peut venir le vertige, nous nous débrouillons tous les jours. Avec les moyens du bord. Avec l’état émotionnel de nos élèves. Avec notre fatigue. Avec de nouveaux programmes.

Personne n’a de carte, pour paraphraser une comédie musicale gnangnan et incontournable actuelle. Notre légitimité ne peut, à mon sens, pas s’ancrer dans des certitudes dont nous savons qu’elles sont loin d’être inébranlables.

Alors sur quoi la faire reposer ? Peut-être, justement, sur ce constat. Nous n’avons pas la certitude que nous appliquons “la bonne méthode”, que nous avons “le bon comportement”. Mais, à mon sens, l’éthique la plus haute serait d’accepter cette incertitude et, malgré cela faire de son mieux. Insuffler dans nos cours nos convictions les plus profondes et savoir les remettre en question quand on sent que l’on s’égare.

Bien entendu, tout ceci est extrêmement abstrait et théorique. Et n’aide pas face à une classe qui vous motoculte la tronche dès le lundi matin, 8h30. Mais pour commencer, avoir des principes, ça aide. (et si jamais mes radotages intéressent des gens, on se posera et on réfléchira à nouveau comment gérer quand Priscilla insulte votre ascendance tout en mâchant ostensiblement six malabars goût fraise).

Ce que vous faites est bien.

Samedi 20 février

Premier jour de vacances et, comme à chaque fois, cette sensation de vide, de fin de course, où le souffle continue à tirer de grandes inspirations alors que ça y est, on peut s’arrêter.

Déjà, je commence à tirer des bilans : lorsque je reviendrai à Nohr, il ne me restera plus que trois semaines de remplacement, et il me faudra refermer proprement mes chapitres, préparer des comptes-rendus pour la collègue que je remplace, dire au revoir. C’est une étrange période, une nostalgie appelée à durer.

Mais peu importe. Pour le moment, il est temps de retirer le masque de prof et de défroisser sa fatigue.

Vendredi 19 février

Parfois, quand c’est le dernier jour, les dernières heures avant les vacances, accorde-toi, si tu as la chance de le pouvoir, le droit d’être un peu léger.

Prends un peu plus de temps pour les faire entrer en classe, pour les faire s’installer. Laisse-toi porter, pour une fois, par leurs questions, qui ne vont pas forcément quelque part. Laisse lire à haute voix ceux qui en ont envie, remplis ce dernier cours de petites anecdotes.

Tu as été très courageux, tout comme eux. Ceux qui tordent la bouche, haussent les épaules, disent “qu’il ne faut pas exagérer” ne savent pas.

Prends donc ces derniers moments pour écouter les voix des élèves, leurs rires épuisés, et puis, quand la toute dernière sonnerie retentit, leurs voix qui se dissipent comme un vol d’oiseau.

Tu as le droit de te reposer.

Jeudi 18 février

La sixième Akwkakwak n’est pas une classe parfaite. Loin de là. Nombre d’élèves sont en difficulté, qu’elles soient scolaires ou comportementales, ils oublient fréquemment leurs affaires et ne révisent pas toujours pour leurs contrôles.

Mais ils ont un avantage sur leurs camarades.

La sixième Akwakwak est une classe exorcisée.

En début d’année, et plus particulièrement en début de collège, chaque môme arrive avec son petit paquet de préoccupations égocentriques – comme chaque humain – qu’il va devoir confronter aux petits paquets de préoccupations égocentriques de ses camarades. Et c’est là, souvent, que naissent des monstres. Des envies s’opposent à des douleurs, des comportements inédits rencontrent de l’incrédulité, puis des moqueries, des modèles éducatifs sont renversés. Et nombre d’élèves vont prendre goût à cela : aux conflits, au malaise provoqué par cette rencontre avec des êtres et des attitudes différentes.

Par un miracle que je ne m’explique toujours pas, les sixièmes Akwakwak ont réussi à affronter ces écueils : des adultes ont été là, presque à chaque fois au bon moment, pour éviter que les conflits ne s’enracinent, que les petites rancœurs de cours de récré ne deviennent l’alpha et l’oméga de leur vie scolaire. Il règne à ce jour sur leur groupe quelque chose de très naïf, de très pur, et d’assez doux. Quelque chose que je résumerai par un stupide : ils viennent en classe pour bosser. Tous avec leurs problèmes et leurs difficultés. Mais sans envie de gratter leurs malheurs contre ceux des autres. D’alimenter des conflits.

Le nombre de classes que j’ai connues sous ces modalités peut, je le crois se compter sur les doigts des deux mains. Et ce n’est pas une question de préférence, mais lorsque je vois leurs camarades des autres sections, déjà déchirés par des tortures de pré-ado, je ressens pour cette classe, pour “ma” classe, comme on le dit de moins en moins souvent, un immense soulagement.

Mercredi 17 février

“Maître, tu as vu mon texte ?
– Attis, on dit “monsieur vous”.
– D’accord maître.”

Attis est en sixième. Et a beaucoup, beaucoup à acquérir. Son AESH l’entraîne en ce moment à classer les fruits et les légumes, tandis que nous apprenons les fonctions avec le reste de la classe. Afin d’éviter de trop déconnecter, nous le faisons participer à un maximum d’activité. Comme l’écriture d’histoires. Mais la frontière entre ce que je suis censé lui enseigner et son univers mental est si importante…

“Maître, tu crois que je vais réussir à apprendre comme les autres ?
– Monsieur, vous…
– Tu es drôle maître.
– Ah bon ? Pourquoi ?
– Ben parce que t’es pas un monsieur. Tu m’apprends des choses et tu m’expliques même quand je comprends pas. T’es un maître.”

Il sourit, derrière ses grosses lunettes. Il a l’air parfaitement serein, parfaitement posé. En début d’année, je l’avais étiqueté comme paumé.

En fait, je me demande si je n’inverse pas. Si ça n’est pas moi, qui suis paumé.

Mardi 16 février

Quand arrive la fin d’une période, la semaine avant les vacances où tout est lourd, très lourd, j’aimerais que mon métier soit comme on le représente dans les clichés : un boulot où l’on est un aiguillage, un vecteur. Le prof récupère un savoir, dans un manuel, des notes ou un cours pompé sur Internet et le recrache aux mômes, après un avoir donné deux trois coups de burin. Ni vu ni connu. Et on repart en fin de journée, semblable à celui qu’on était en arrivant.

Parfois j’aimerais. Sauf que ça ne se passe jamais comme ça.

On change. On change tout le temps. Ce que l’on doit apprendre aux élèves passe par nous et nous transforme. Et dans chaque cours, il y a toujours un peu de nous. Ces quelques grammes de souffle, d’enthousiasme et de patience que l’on abandonne aux classes, jour après jour.

C’est ce qui fait que le boulot de prof est beau, et précieux.

Mais c’est aussi ce qui le rend épuisant. Qui fait qu’un prof est une équation bilan à équilibrer sans cesse : trouver des moyens, toujours, de reconstituer ce que l’on a perdu. En lisant, en retrouvant des amis, en jouant… en retirant sa persona d’enseignant pour nourrir l’humain.

Et quand les jours traînent, quand la fatigue s’installe, se reconstruire devient laborieux. Impossible, certains soirs. Alors on se sent plus petit, plus las, plus gris. D’autant plus que le lendemain, il faudra à nouveau être grand, enthousiaste, bariolé, devant la classe.

Elle est belle cette fatigue. Inéluctable. Elle est compagne de chaque jour.